Inframondes

Florent Lassale

Inframondes

Premier décembre 2012

Le deux décembre 2012, j'étais de ceux qui furent les premiers à le contempler. J'avais vu une bonne trentaine de cadavres en sept ans de carrière à la Police Criminelle de Paris et celui ci ressemblait aux autres à bien des égards.

Mes deux équipiers : Francis Lucas de la section scientifique et Bernard Drouot le médecin légiste qui me secondaient affichaient un visage décomposé par l'incroyable découverte que nous fîmes ce jour-là.

Toutefois, je me souviens également que ce jour là Lucas était très pâle et que ses lèvres tremblaient légèrement. Le médecin légiste quant à lui, avait l'air d'avoir vu un fantôme et de lui avoir serré la main.

Je demandais à Lucas  qui se mordait la lèvre inférieure en silence, perdu dans ses pensées :

 -Alors qu'est-ce qu'on a là ?

Lucas me regardait comme s'il ne m'avait jamais vu, comme si je fus doué de transparence.

 - On a un meurtre supposé. Homicide volontaire sans doute, mais les circonstances sont tellement hors du commun que toute conclusion habituelle est hors de propos. Une blessure au cœur, mais comment vous dire ? C'est inexplicable. coupa Drouot.

- Dites-le moi simplement. Cette affaire a l'air de vous secouer tous les deux. Alors allez-y, on vide son sac.

-Et bien l'homme a succombé il y a environ cinq heures d'un brutal arrêt du muscle cardiaque causée par une arme de type non identifié. La plaie située au cœur mesure 2 centimètres de diamètre à l'entrée. Mais elle s'est comme cautérisée et elle a même tendance à se refermer.

- Vous êtes en train de me dire que la blessure s'est soignée toute seule ?

- Oui toute seule, l'homme a perdu un peu de sang, mais c'est comme si l'arme avait fait un trou et soignée la plaie en même temps. La blessure se referme naturellement. Autant vous dire que c'est la première fois que je vois un truc pareil.

Lucas ajouta nerveusement, les yeux perdus vers un point lointain où ses pensées semblaient se perdre, il évitait de regarder la forme allongée sous le drap

 - Je n'ai relevé aucune empreinte, aucune trace de lutte, du travail soigné pourrait-on dire. Pas d'effraction. L'individu, Lionel Domedoncourt, était agé de trente deux ans et faisait le métier d'artiste-peintre. D'après les informations de l'intranet, son casier est plus vierge que celui de la pucelle d'Orléans. Aucun antécédent judiciaires. Rien. Mais il faut le voir pour le croire. Et quand on a vu ça et bien on se sent quelqu'un d'autre...Allez-y lieutenant, Regardez par vous-même. Vous allez comprendre ce qui nous chiffonne.

Je soulevais la toile étendue en guise de linceul dont on avait recouvert le corps. Elle était exagérément grande. L'homme était à moitié allongé sur un large canapé de cuir blanc. La pièce était vaste et le mobilier sommaire et japonnais. Ce que je vis et crus d'abord voir était un jeune homme déguisé : son visage était très beau avec des cheveux blonds et bouclés et les traits que je crus d'abord maquillés, mais qui ne l'étaient pas. Ce visage aux yeux clos n'exprimait pas la douleur, ni l'effroi. Non, on aurait dit qu'il portait une sorte de masque où se lisait ce que je qualifierai de sérénité.

Personnellement, je n'avais jamais entendu parler de lui, et pour cause... Une histoire de crime passionnel pensai-je tandis que je faisais face à ce corps pétrifiée dans la rigueur de la mort, figé dans cette position tragique du danseur immobile que la vie a quitté par surprise au milieu d'une valse.

Le second élément frappant, c'était le déguisement que portait l'individu. Une paire d'ailes souillées par le sang qui avait coulé d'une blessure au cœur dont l'aspect me parut également tout à fait remarquable et inédit. Ce n'était ni une arme blanche, ni une balle qui avait creusé ce vilain trou dans la poitrine de mon client et qui était comme cicatrisé ainsi que l'avait consigné Drouot. Je crus d'abord avoir affaire à un fêtard embarqué dans une sordide histoire de conte de fée urbain, un type travesti en tenue d'ange qui s'était fourvoyé dans l'absurdité d'une histoire de mœurs trop dangereuse. Telle fut ma première impression de flic rompu aux macabres fantaisies de la nature humaine lorsque je contemplais la victime.


Par ailleurs, je me trouvais d'emblée saisi par la vue de son déguisement de soirée lorsque je retirais complètement le drap. Celui ci était splendide. Les ailes cousues déployaient bien trois mètres d'envergure et n'eussent-elles été couvertes et salies par le sang écarlate aux reflets dorés de la victime, elles paraissaient le produit d'un artisanat de très haute qualité. Un soin remarquable avait été porté à la confection de ces accessoires, jusqu'aux plumes dont les reflets irisés me rappelaient celles de ces grands oiseaux de mer des côtes africaines que j'avais visités en touristes deux ans plus tôt et dont le nom m'est sorti de la mémoire.

Enfin, plus je l'observais et plus forte la sensation de l'indéniable beauté de la victime me saisissait, sentiment que je concevais avec une certaine gêne et une grande tristesse.

Lucas et Drouot bougèrent alors le corps pour me montrer : leurs conclusions étaient si incroyables qu'ils avaient répétés la procédure à trois reprises pour s'assurer de ne pas être l'objet d'une hallucination. La réalité dépassait subitement toute fiction. Lucas s'approcha de l'homme qui ne portait pas de chemise, mais un simple pantalon noir et les pieds nus. Alors Lucas fit jouer une de ces larges ailes devant moi, son appareil photo numérique autour du cou et un sourire incertain à la bouche en parlant pour m'annoncer qu'ils avaient tout vérifié et qu'il se passait un truc tout à fait anormal. Je demandais quoi.

Les ailes. Les ailes n'étaient pas un déguisement : elles étaient vraies ! Elles étaient attachées à son dos par des muscles, des ligaments et des tendons et avaient sans doute pu porter cet individu en vol. C'était concevable pour l'esprit scientifique de Lucas.

 -Un monstre de foire ce mec ! ajouta Lucas comme s'il se parlait à lui-même.

-Oui c'est ridicule ! Je confirme. Cet homme se trouve avoir une paire d'aile attachés par des muscles, des ligaments, de la peau et des cartilages à son corps ajouta Drouot ahuri par les mots que lui-même prononçait.

- Un artiste de cirque Lucas ? Chirurgie ésthétique ?

- Bin justement pas. C'était un peintre. De génie paraît-il. Ses voisins n'ont vu personne entre ni sortir et le décrivent comme un individu sans ailes dans le dos. Un type standard, très gentil et aimable. Très apprécié et secret aussi.

- Attendez. Vous êtes en train de me dire que ce type était un ange et qu'il s'est fait assassiner par une arme impossible à identifier? Un truc du genre châtiment divin.

- Oui, répondit Lucas, quelque chose comme ça. Autre chose étrange, on a trouvé une édition d'époque daté de 1669 du Lost paradise de John Milton, en anglais. Un livre très ancien et très vénérable qu'il était apparemment en train de lire. Le bouquin se trouvait fermé et posé juste à côté de son cadavre.

Je téléphonais immédiatement au Préfet.

Le 2 décembre 2012

C'est le vent de panique au Ministère de l'intérieur. L'enquête m'a été retirée aussitôt mes supérieurs informés. Une équipe spéciale de l'anti-terrorisme a pris le relai. Je n'en sais pas plus

Ensuite, les choses se compliquent : la terrible photographie de l'ange assassiné fait maintenant le tour du monde à la vitesse de l'Internet, à savoir juste un peu moins que celle de la lumière. L'information a été impossible à contenir pour nos services malgré les instructions du procureur et un coup de fil du Ministre.

Parce que je ne sais toujours pas exactement ce qui a poussé Francis Lucas à divulguer les photographies de l'instruction sur la Toile : soif de notoriété ? Choc psychologique ? Appât du gain ? Quête de la vérité ? Jeu d'une force occulte ? Les gars de l'Inspection des Services m'ont cuisiné ce matin. Il se trouve que Francis Lucas a revendu un des cliché de l'ange assassiné à une agence de presse en échange d'une somme comfortable et qu'ensuite il a disparu de la circulation, recherché par toutes les polices européennes. Violation et recel du secret de l'instruction, à cela s’ajoute un parjure.

Lucas est devenu fou. Je le connais peu mais assez pour dire que depuis trois ans et nous étions devenus presque des amis. Pourtant, je ne m'explique pas son comportement. Lucas était une sorte de geek discret, avec l'humour d'un naturel sceptique. Comment a-t-il pu finir par désirer créer tout ce barnum ?


Le scoop fracassant a été, je tiens à le préciser, publié à 2 heures du matin cette nuit même et la photographie a fait le tour du monde dans quantité de revues, de journaux quotidiens et de sites web de ces titres de presse. Lucas veut enflammer les imaginations et a tout fait pour toucher et frapper de stupeur six milliards d'âmes. Une seule image qui risque de provoquer un mouvement d'hystérie collective et le rendre accessoirement porteur d'une macabre renommée du jour au lendemain. Il s'est autoproclamé sur son blog personnel « l'annonciateur » et souhaite visiblement faire parler de lui. Pour l'administration, il a trahi son serment d'officier de Police et s'est mis hors-la-loi. Il parle sur ses réseaux numériques de fin du monde et de terribles épreuves à venir. En attendant, il se cache..... Jusque au moment où nous le retrouverons.

Le préfet tente de faire courir la rumeur que tout ceci n'est qu'un vulgaire canular mais Lucas a bien préparé ses arguments. Il faut dire que c'est son métier de collecter et de gérer les informations et qu'il est bon dans son boulot.

Et puis il lui a suffi de dire la vérité.

Le 3 décembre 2012

10 heures :

Un autre de ces fanfarons ailés a été retrouvé mort. Défenestré à Londres dans Kensington. Ses os se sont brisés après une chute de cinq étages. Étrangement, comme l'autre, des ailes lui ont poussé dans le dos après la chute probablement. Ce serait risible. Si Dieu existe, son sens de l'humour m'échappe jusqu'à présent et j’espère qu'il a de bonnes excuses ! .

L'ange était un de ces marginaux qui vivent en squatters, semble-t-il. Un petit gars de vingt trois ans qui trimait dans un fast food et se prétendait comédien à côté.

Au 13 heures, les informations diffusent l'image satellite des deux pyramides qui viennent de surgir de terre aux deux pôles, nord et sud de la planète. Il s'agit de deux immenses constructions en palier d'inspiration Maya et on peut voir des images satellites de ces deux colosses plantés dans la glace. Immobiles et énigmatiques, elles s'élèvent en escaliers de géant et culminent chacune à très exactement 224 mètres de hauteur et mesurent près d'un stade de côté. Assis sur une base parfaitement carré, elles n'ont pas fini de faire parler d'eux.

Les experts se succèdent à l'écran pour clamer leur ignorance dubitative. Des missions militaires américaines, européennes et russes ont été dépêchés pour éclaircir le mystère.

Enfin, à 20 heures GMT, les premiers rapports arrivent. Ces pyramides de pierres étagées n'offrent aucune entrée, rien qui permettent d’accéder à l'énigme de leur matrice. De plus, elles semblent « pousser » c'est à dire grandir. Selon les mesures prises elles s'élèvent d'un demi centimètres toutes les heures. Que-est ce que cela signifie ? Sommes-nous face à d'énormes plantes minérales ? De construction en cours orchestrées par d'invisibles architectes diissimulés dans leurs flancs ?

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