Terrasses in voyages

clarime-de-brou

Étendue sur mon transat bleu à rayures blanches à moins que ce ne soit l’inverse, sous la pergola d’où dégoulinent des grappes de lilas mauves odorantes, je reçois la caresse du soleil, à cette heure où il est encore tendre. J’aperçois isolé dans le ciel azur, un nuage blanc et gonflé. Je m’élève à sa hauteur et me blottis dans sa douce fraîcheur. Je ferme mes yeux d’aise et accepte de toute mon âme, cette balade.

Une simple nuisette sur la peau sous un ciel bleu sans tâche, habituel, je me lève. Ah ! le plaisir de prendre son petit déjeuner sur cette terrasse orientée plein sud où déjà les lunettes de soleil s’imposent. Lorsque le temps s’arrête et que l’on prend la résolution d’être toujours un peu en vacances. Le garçon auprès de moi, petit brun à la peau mate et aux cheveux courts, est à peine plus vieux, dans la vingtaine. Mes yeux se ferment pour recevoir un baiser agrémenté de grains de figue fraîche.

Nous ne sommes que tous les trois à l’ombre de l’olivier. J’ai suivi Papé dans le potager, on a cueilli puis équeuté les haricots. A l’heure de l’apéro, toute la famille nous a rejoints autour de la table posée sur un sol de pierres calcaires, dehors. Mon grand-père comme à son habitude, prend sa boisson alcoolisée à l’anis, noyée dans l’eau glacée. Mamé lui crie : « fais attention à la petite !» mais son accent la ralentit et tandis que son mari surpris manque de s’étouffer avec une tartine d’anchoïade, la pitchounette de trois ans repose le verre intact mais vide. J’avais si soif. « Bonne mère ! » ponctue-t-il mi-fâché, mi-amusé « elle a de qui tenir ! ».

La vue d’ici est superbe ! On distingue là les toits du village, certains striés, d’autres dentelés, les volets qui portent des couleurs gaies et à peine plus loin, les falaises, la mer comme je l’aime qui se fait glissante pour un petit voilier, l’ensemble étreint par cette lumière si particulière qui rend tout lointain, presque imaginaire. Le genre de paysage que l’on ne peut voir qu’après un long voyage. Je tente de graver en moi cet instant et mes sensations, encore étourdie par ma longue journée de samedi dernier. Ma belle robe blanche à volants a fait place au peignoir de l’hôtel. Je hume le parfum entêtant du jasmin, aussi sucré que nos dragées de mariés dont je me délecte les yeux fermés.

Je peux encore entendre les mélodies que la guitare de François fredonnait sous ses doigts, abrités par le kiosque en bois. Son père cultivateur de lavande, était respecté au village. Nous avions pris pour quartier leur maison familiale ; nous retrouvant le soir autour de la piscine. Je me souviens des copains, des bains de minuit, des éclats de rire, de la fumée et de la philosophie. Mais aussi, si je me force un peu, des boutons de moustiques qui démangent et des gueules de bois du lendemain. A-t-on réellement refait le monde ? Ou l’avons-nous, le temps de ces soirées, rendu plus supportable ?

Retrouver ce plaisir infini à savourer, le plus lentement possible, un vrai cappuccino sur l’esplanade. Puis assumant gaiement de mousseuses moustaches, faire ensemble quelques pas jusqu’à la fontaine de Trévi. Là, jeter trois lires par-dessus l’épaule en étant concentrée les paupières serrées, les jambes et les doigts croisés.

On ne mange pas la terre Gaspard ! Alice, ne cueille pas mes bégonias, chérie ! Mes vœux se sont réalisés. Les jardinières qui encadrent notre carré extérieur sont mises depuis, à dure épreuve. Elles avaient pourtant bien survécu au chat. Par leurs feuilles jaunies, leurs fleurs rouges parsemées, elles semblent m’avertir qu’au troisième minot, c’est sûr, elles renonceront !

Et puis trop vite, nous voici derrière la balustrade. Nous les regardons de notre hauteur tour à tour s’éloigner, des barquettes d’houmous et de caviar d’aubergine maison dans leurs bagages. Nous leur faisons malgré nous des signes de la main et des sourires exagérés, jusqu’à ce que leurs voitures ne soient plus qu’un point. Fiers mais le cœur serré. Et puis ? Et puis les bégonias se sont étoffés, nous avons palissé la façade pour y faire grimper des rosiers parfumés et piquants, repris un chat tigré qui paresse à nos pieds nus. Un parasol très coloré succède tous les deux ans, au précédent dont l'éclat est passé.

J’ouvre à nouveau les yeux. Le soleil se fait plus saisissant. Cette petite sieste m’a fait du bien. Je regarde mes mains posées sur les accoudoirs de bois. Je suis presque surprise par ma peau fanée qui s’est entêtée à rester pâle malgré toutes ces années. En attendant la fin du voyage qui se fait chaque jour plus proche, je sirote un grand verre de citronnade.

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