Tu viens, chéri ?

ireneka

  

Tu viens, chéri... ?

Chéri se retourne, affolé. Pas d'issue de secours. La rue se déroule sans fin, sous un ciel plat, aucun espoir d'une averse salvatrice. Les voitures passent, indifférentes. Sur les trottoirs, des caddies décaties et de poussives poussettes se frôlent et se croisent, c'est l'heure du retour à la maison, les passantes se récitent des recettes tout en mouchant des nez coulants, des jeunes s'interpellent bruyamment.

Eh bien quoi chéri ? Je te plais pas ? Fais pas ton timide. Ça se voit que tu as envie...

La créature fait mine de susurrer ses grossièretés à son oreille, mais en parlant assez fort pour que les ménagères l'entendent. Des lèvres trop peintes, des yeux enfoncés sous le rimmel, une poitrine avec pignon sur rue.

T'as pas d'argent, c'est ça ? C'est le magasin... ? Ah oui, je parie que c'est le magasin ! Ben oui, quand on se sépare de son meilleur vendeur... Se séparer ? C'est bien comme ça qu'on dit... ?

Chéri hâte le pas, bien que la fuite soit veine. Malgré ses hauts talons, la créature continue à le coller. T'aime ça, hein, que t'aimes ça... ? Il n'aime pas, pas du tout. Il n'est pas ce genre d'homme, pas du tout. Mais s'il lui fait face, s'il déclare bien haut, lui aussi : je ne suis pas celui que vous pensez... il se rend bien compte du ridicule, qui ne tue pas mais laisse des survivants amochés.

Bien sûr, il l'a reconnu. Ou nue. A l'époque elle ou il s'appelait Serge. C'était son meilleur vendeur. Les vieilles dames en raffolaient. Il savait les écouter, avait un compliment ou une plaisanterie pour chacune, elles ne se rendaient même pas compte comment il bourrait leur sac à provisions. Ou alors elles laissaient faire. Il leur parlait. Les écoutait.

Puis il s'est mis à se transformer.

Les clientes n'allaient pas l'accepter.

Quelqu'un s'est plaint ? avait demandé Serge.

Il avait bien dû admettre que non. Mais des regards. Ou des soupçons de regards. Des possibilités de soupçon de regard. Tu comprends, Serge. Si ça ne tenait qu'à moi. Mais ça ne tient qu'à toi, disait Serge, d'une voix qui s'adoucissait. Et s'il n'y avait que la voix. Les traits du visage. Des zones qui rétrécissaient et d'autres qui s'élargissaient. Tu comprends, Serge, je suis obligé de me séparer de toi.

Belinda.

Quoi ?

Désormais, je m'appelle Belinda. Non, tu n'es pas obligé.

Il hâte encore le pas, Belinda lui touche l'épaule, juste l'épaule, il frissonne.

Un jour Serge ou Belinda a déposé un journal sur le comptoir. En première page, une photo : Jenna Talackova. Il a haussé les épaules. C'est qui, c'est quoi ?

Jenna Talackova : avant c'était un homme, dit Serge, comme moi. On ne voulait pas d'elle au concours de Miss Univers. Mais tu sais quoi ? Eh bien, elle a gagné, mieux que le concours, le droit d'y participer. Tu comprends ça ? Alors, tu crois c'est plus facile d'être Miss Univers que de travailler dans ton magasin...?

Il a encore haussé les épaules.

Elle le touche à nouveau.

Je suis sûre, chéri, que tu es en train de bander, je me trompe ? Allez viens, je te fais un prix. Au nom du bon vieux temps. Tu pourras même m'appeler Serge, si ça peut t'aider à grimper au sommet.  

Il y repense quelquefois mais non, il n'aurait pas pu le garder. La garder.

Tiens, Serge n'est pas là ?

Serge ne travaille plus ici.

Les vieilles dames ont cessé de faire des détours pour venir au magasin.

Elles ont découvert que le Paki du coin était tout aussi accueillant. Et moins cher.

En réalité, sans Serge, le magasin ne marchait plus du tout. Peut-être même qu'il allait devoir vendre.

Dans ce cas, dit Belinda, j'ai une solution pour toi. Ne me dis pas que tu ne serais pas capable de le faire. Tu es mignon, tu sais ! Je connais un tas de mecs à qui tu pourrais plaire.

Regarde-moi : est-ce que tu l'aurais cru ?

J'aurais pu rester vendeuse toute ma vie.

Vendeuse dans ton foutu magasin pourri.

Prends au moins ma carte.

Si tu as envie de me voir.

Si tu as envie de te décoincer.

Ou si tu as envie de te reconvertir.

Moi je ne t'oublierai pas. Jamais.

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