Un air d’accordéon se fait « dense »

Christophe Peroua

Ce texte est une reprise de mon texte : un air d'accordéon dense. Pour Sophie et Maud mes lectrices adorées et vous toutes et tous bien entendu.

Je me dirigeais vers le bar-restaurant le Baroque, tenu par mon ami Claude. Nous étions un vendredi après-midi, en plein mois d'août. La chaleur était insoutenable et dans les rues, les quelques promeneurs qui s'étaient risqués à mettre le nez dehors marchaient d'un pas lent en quête d'un lieu ombragé. La place était déserte, je m'affalai sur un siège pour prendre un verre en terrasse. Le silence avait pris place lui aussi et moi, sur ma chaise, je me sentais comme assiégé par une atmosphère oppressante. Je commandai à Claude un Schweppes bien glacé. La fatigue aidant, mon regard se troubla tout à coup et mon esprit s'envola vers je ne sais quelle contrée.

 

La ville de Blois organisait des animations dans toute la ville et vers dix-sept heures, devait avoir lieu une démonstration de tango argentin, suivie d'un cours ouvert à tout public. Passionné par cette danse d'improvisation et cette musique envoûtante, j'avais décidé malgré la chaleur de m'installer paisiblement, avant que la place ne soit envahie par la foule.

 

 L'heure tournait et « cinco de la tarde » pointait son nez. Oui ! J'étais parti dans mes rêves, de l'autre côté de la frontière, en Espagne. Peu à peu les gens arrivaient, tandis qu'un homme très élégant entamait quelques pas, comme pour trouver ses marques. Le cours allait commencer et quelques couples, çà et là, s'approchaient timidement : des débutants très certainement, tandis qu'un autre couple qui semblait plus confiant se mit sur le devant de la scène.

 

            Peu à peu, une musique entraînante envahit toute la place et tandis que le bandonéon nous offrait ses plus beaux soupirs, ce couple d'amoureux se mit à danser langoureusement sur les notes de ce tango argentin. Leurs deux corps ne faisaient qu'un et l'on devinait leurs cœurs battre à l'unisson. Le spectacle était émouvant et la vision qui s'offrait à moi atteignait un degré d'esthétisme qui m'envoûtait totalement. Subitement, une larme qui avait pris sa source dans mon émotion, se mit à couler sur ma joue, finissant sa course sur ma bouche. J'avais l'impression de pleurer du bout de mes lèvres. La scène qui se déroulait devant mes yeux m'émouvait au plus haut point. Il régnait sur la place Saint-Lubin une atmosphère qui ressemblait tellement à celle que j'avais connue, adolescent, à la fête de San-Lorenzo à Ezcaray. J'avais à cette époque, seize ans et la vie dans ce petit village espagnol était merveilleuse. 

 

La voix d'une femme entonna une chanson en espagnol qui accompagnait le pas des deux danseurs qui ne se quittèrent pas des yeux tout le long de la danse. Je revoyais alors les yeux bleus de María José qui parcouraient mon visage avec beaucoup de tendresse. L'heure n'était pas à la liberté, dans ce pays où mon cœur avait élu domicile. Malgré les interdictions, la censure, les couvre-feux, les fouilles interminables à la frontière, il se dégageait un quelque chose que je ne saurais expliquer mais qui m'avait séduit. Faut-il qu'un pays soit ainsi privé de sa liberté ou en état de guerre, pour que les plus beaux sentiments soient à ce point exacerbés ?

 

Le son du bandonéon envahissait mon corps tout entier tandis que le nombre des danseurs ne cessait de croître. Je sentais monter en moi une sensation étrange, mélange de bonheur et de mélancolie. Puis ma gorge se serra et je me dis au fond de moi : « Pourquoi les choses ont ainsi changé ? ». Hola Pepe ! De là-haut, tu dois me voir pleurer. Tu m'aimais beaucoup et tu me disais: « Cristóbal, tu as la chance d'être jeune et Français. Regarde-moi, je suis un vieux macho. Ya no puedo cambiar : je ne peux pas changer ». Tu semblais vouloir t'excuser d'être ce que tu étais. « Hombre ! Je ne te jugeais pas ». Nous vivions une autre époque et les femmes savaient encore poser un si beau regard sur les hommes, malgré tous leurs défauts. 

 

Je fermai les yeux et me laissai porter par la musique qui résonnait dans mon corps. Dans mon for intérieur, je me disais : « Quand je pense que je n'ai jamais osé t'embrasser María José. Qu'es-tu devenue, es-tu mariée ? Tu vois, je ne t'ai jamais oubliée et le temps d'un tango je viens de t'épouser pour l'éternité ». Par ce bel après-midi d'été, je m'abreuvais de cette musique jusqu'à m'enivrer et je me revoyais dansant sur la place du village avec elle. Les gardiens de la nuit avaient reçu l'ordre de nous laisser prolonger la fête. San-Lorenzo veillait sur nous et déjà l'Espagne catholique, paradis des culs-bénits, vivait sans que nous le sachions, ses dernières heures. Almodovar se préparait en secret au renouveau de son pays. Un air de liberté qui se mêlait à l'odeur du café « con leche » rôdait timidement et nous laissait pressentir un monde meilleur. Los años ochenta n'étaient plus très loin. 

 

Je me parlais à moi-même : « María José, te souviens-tu ? La liberté était tapie dans nos cœurs et nos sentiments si profonds. Nous n'avions pas le droit de parler, mais nous pensions en silence. Le rêve était permis ». Aujourd'hui on nous vend du rêve et notre liberté est sous conditions, l'Europe en a décidé ainsi. Certes, nous n'avons plus de frontières, mais nous avons les menottes aux poignets. Le bandonéon me donnait tout à coup envie de pleurer sur cette réalité qui me sautait à la figure, en cette agréable journée d'août. Mon cœur s'en était allé de l'autre côté des Pyrénées pour se réfugier dans mes souvenirs d'adolescent où je ressentais encore la saveur sucrée d'un bon café crème que nous buvions en jouant aux échecs. En ce temps-là, Monsieur, les échecs n'étaient qu'un jeu, un moyen déguisé de lutter, une sorte de catharsis qui nous permettait de nous libérer de l'oppression.

 

Le bandonéon s'apprêtait à nous offrir ses derniers soupirs me laissant seul avec mon émotion, qu'aucune censure ne pouvait atteindre. Je me retrouvais face à ce constat douloureux que la seule liberté que l'on ne pourrait jamais nous voler était la liberté de pensée. L'accordéon se tut comme voulant nous inviter à une minute de silence pour tous ceux qui sont morts pour défendre des idées, tandis qu'aujourd'hui les vivants crèvent de ce silence qui leur est imposé.

 

La soirée tendait à sa fin et j'étais là, assis, les yeux dans le vague, le regard voilé de ses dernières larmes. Je frissonnais comme si j'avais de la fièvre et ma poitrine se soulevait avec peine, j'avais du mal à respirer. Je ne me sentais pas bien du tout comme si mon cœur allait s'arrêter. D'ailleurs, c'est curieux mais à ce moment-là, je revoyais défiler toute ma vie sous mes yeux. Ceux qui ont fait l'expérience de la mort imminente connaissent très bien cette sensation. Mais pourtant je ne mourais pas, j'avais plutôt l'impression de renaître grâce à cette soirée où tout à coup, mes souvenirs s'étaient mis à défilercomme défilait, en ce temps-là, la fanfare d'Ezcaray. 

 

J'étais reparti dans mes rêves, à l'époque où j'étais dans ce village. María José, María Luz, Suzana… Je revoyais leurs visages comme si c'était hier. Et José ! Putain c'est trop con la vie. Je l'avais revu quelques années plus tard et l'enfant qui avait partagé ma chambre pour parler tantôt le français, tantôt l'espagnol, était devenu un beau jeune homme plein de projets. Putain de virage ! Et puis, je revoyais ce bal dans ce bled qui semblait sortir du Moyen Âge et où les poules dormaient chez l'habitant. Je me souvenais de cet air d'accordéon qui nous enivrait et Javier qui passait d'une fille à l'autre et riait aux éclats. Il était séminariste et se préparait à être prêtre. Il faisait chaud, comme ce soir à Blois et le vin de la Rioja que nous buvions pour accompagner les chuletas nous montait à la tête. 

 

Les souvenirs défilaient, et je me revoyais faisant du stop avec des copines à trois heures du matin, de retour d'un petit bal de campagne et nous faire embarquer par un gars au volant d'un utilitaire tout rouillé transportant des moutons. Une soirée qui se terminait malgré l'heure tardive, dans un petit jardin public. Des amis jouaient de la guitare et des couples se bécotaient sous un ciel étoilé. De mon côté, je regardais avec infiniment de tendresse María José et je la regardais, incapable de poser mes lèvres sur les siennes, par timidité. La lune était sur le point de retourner dans son quartier et nos yeux lourds de sommeil commençaient à se fermer. Le lendemain, nous devions reprendre le cours de notre vie de vacanciers dans ce village du fin fond de l'Espagne.  

 

Et puis, il y avait Pepe : le père de mon ami. Celui-ci m'adorait. Pepe avait fait fortune au Venezuela et il était revenu dans son pays natal pour faire fructifier son argent. Il était une sorte de rentier qui vivait de ses placements dans la pierre. Il n'était pas plein aux as, mais il avait de quoi assurer ses arrières jusqu'à la fin de sa vie. C'était un homme simple avec des idées très anarchistes. Grand opposant au régime de Franco, il aimait beaucoup la France, pays de liberté. Il m'avait beaucoup fait réfléchir sur ce fameux sens de la liberté. Des années plus tard, je compris que mon esprit libertaire provenait de ces leçons de vie, d'empathie et de partage qui m'avaient été offertes par mon ami.

 

C'est fou une pareille émotion. Elle était arrivée sans prendre rendez-vous, mais invitée très certainement par le son du bandonéon. Je m'étais assoupi et Claude me sortit de ma torpeur. Cristóbal, où es-tu ? Cristóbal tout le monde m'appelle comme cela à Blois. Mon vrai nom c'est Christophe. Je me revoyais dans la même situation qu'un certain soir, il y a de cela quarante-six ans, assis dans un fauteuil de jardin où j'essayais de reprendre mes esprits, après avoir abusé de la sangria-maison qui se buvait comme du petit lait. « Cristóbal, où étais-tu parti ? » reprit Claude avec un ton plus énergique. Alors encore à moitié dans mon sommeil et dans mes souvenirs, je me levai vaseux. La place était déserte, j'étais dans le même état que les personnes qui ont eu une absence. Pourtant, au fond de moi, résonnait une musique et je ressentais comme une présence. « María tu étais là ? »

 

  • je lirai et commenterai très, très bientôt

    · Il y a environ 7 heures ·
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    suemai

  • Merci pour cette gentille dédicace Cristóbal ! ♡ C'était déjà un très beau texte précédemment... je te sens très sincère dans l'écriture... des souvenirs ?...je pense que oui... tu nous livres ici des pages de ta vie... merci. Je tembrasse :-)

    · Il y a 18 jours ·
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    Maud Garnier

    • Des souvenirs en effets. Un regret, ne jamais avoir embrassée Maria José par timidité. De la nostalgie assurément: L'Espagne était à l'heure de Franco, il y avait des frontières, des douaniers avec des mitraillettes, la censure et pourtant la vie était chouette car un homme avait le droit d'être un homme sans en rougir, les femmes avaient plus de pouvoir qu'on ne le pense, mais faisaient semblant de l'avoir laissé au hommes. Nous pouvions embrasser une fille et la caresser sans risquer de se faire traiter de violeur. Les choses n'étaient pas simples mais elles avaient une définition et nous faisions avec. Nous n'étions pas toujours libres mais nous prenions des libertés. Aujourd'hui la démocratie repose sur un mensonge: Liberté, égalité, fraternité. De quelle liberté nous parle-t-on ? égalité c'est ce mot qui fout la merde. je ne parle pas de parité ou d'égalité de traitement qui est une bonne chose. Personne n'est égal à personne et c'est ce qui fait notre richesse. Egalité est un mot qui entraine la jalousie, l'envie, l'intolérance . Nous sommes tous un différent, et c'est grâce à cela que nous devrions ne pas être indifférent à l'autre.Fraternité...Oui le temps d'un recueillement après Charlie...Mais comme disait Réggiani : Les loup sont rentré dans Paris... Tu connais la suite. Bisous.

      · Il y a 18 jours ·
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      Christophe Peroua

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