Un automne monotone

panthere_de_gouttiere

À l'automne, les gens sont frivoles. Au parc, ils ne font signe à personne, ne prêtent plus attention aux cygnes qui s'envolent. Il y avait pourtant des traces, leurs gros sabots les effacent. Une vie qui s'écoule, c'est dégueulasse. Mais, c'est comme tout, ça leur passe. Y a pas de mystère, c'est partout pareil : des courants chauds de l'harmattan aux froides ruelles de Manhattan. Ceux qui n'en font pas tout un foin, mériteraient de finir avec un bonnet d'âne au Metropolitan. Et s'il reste quelques lutines qui s'imaginent qu'on peut toujours dormir sous les ponts, c'est que leurs pieds n'ont jamais marché jusqu'à Brooklyn. Le camion du méchant l'a traversé ce matin. T'y comprends encore rien, car t'es déjà roulé dans la farine. Deux minutes, arrête ton char, et parle en à Dickens. Tout ça sent déjà très mauvais, et j'tai même pas encore fait le topo sur l'insalubrité. Moi je ne voudrais surtout pas déranger: continue de danser le twist, et de grignoter les olives dans ton verre vide. J'en ferais pas tout un plat. En attendant, traverse les rues, compte de un à deux cent vingt sans te pincer le nez, et dis-moi si t'es toujours en train de rêver. Oui, oui je sais, la nuit va bientôt tomber. Quand tu n'en fais qu'à ta tête, on commence à peine à rentrer dans le nœud du problème. Central ou pas, c'est juste un parc ? Tu l'as pas vu dans la pénombre, là où il ressemble à un cimetière. N'importe quel employé y passerait pour fossoyeur. D'ailleurs... Bref, avec le fouillis pour symphonie, le vent emporte les derniers fainéants avachis sur les bancs. Les poubelles débordent d'indécence, la nature vomit dans la déliquescence. Ici dans son enclos, elle est trop comprimée, alors la pilule a un peu de mal à passer. Les vraies feuilles enlacent le papier à tabac, se chiffonnent sur les mégots éparpillés. Il n'y a pas de fumée sans feu, ça sent la soufre et le rance. Ce soir, le mal rôde encore : il tient sa bouteille d'une main, et porte la vie de l'autre à bout de bras. Oui la mort respire, et même les lâches soupirent. Un souffle froid, fétide, répétitif. La mort a mauvaise haleine. Cette truie ne veut pas qu'on la sente, alors elle la ferme. Mais on l'entend grincer des dents, comme sous la scie d'un dément. Encore et encore, elle fait bien rentrer le fluor. Sa bouche s'ouvre sans artifice, c'est laid sans dentifrice. Comme toujours, elle finit par cracher le morceau. Et ça éclabousse. Elle ne met jamais de baume, s'égoutte comme un fantôme ; car elle ne donne rien, et te prend tout. Elle n'a pas de cœur, mais ça saigne. Même si tu dis que tu t'en fiches, que t'es un homme, elle te laisse veuve. Ses flaques noirâtres sont les pires de marâtres. Ne les remarquez-vous pas, tu cries, t'es aux abois ? On te répond : sûrement le rouge à lèvres cramoisi d'une fille sans joie, alors tu la rabats. Le genre plus collante que ces gouttes suintantes, où glissent quand mêmes les bottes de son complice. Ça tombe bien, il en a vraiment rien à cirer. De toute façon, personne n'est là pour te pleurer. Tu t'attendais vraiment à ce que des larmes te forment un Nil, quand tous les mauvais arborent un sourire de crocodile ? Sans répit, elle te mord. La vampire qui porte le deuil pour toi, va bientôt lever le voile. Toi t'aimerais bien les mettre, mais ce grand fou s'acharne trop, bientôt tu seras pas plus grand qu'un vieux thermomètre. Tu serais pas plus haut que trois pommes, que ce grand ivrogne se dirait quand même : c'est bien fait pour la tienne. Tu lui en collerais bien une dans la trogne, mais tes bras sont tellement frêles que t'oserais à peine sucrer des fraises. Ce soir, le géant vert s'acharne à la tronçonneuse. Tu ne peux même pas crier, et demain, tout le monde t'auras déjà oublié. Il réajuste ses gants, t’agrippe une dernière fois. C'est funèbre, on te déloge. La faucheuse n'épargne personne, même pas les grands squelettes. Adieu, vieille branche ! Le bûcheron de la ville t'a scié jusqu'à la dernière. Tu baignes dans ta sève noire. T'étais  juste un grand chêne. Maintenant, on vous abat même à la chaîne. À l'automne, plus rien n'étonne.

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