Un cœur compliqué, ou à nos cœurs de moins en moins simples

Eric Varon

Hérodias 2011

La robe dos nu d’Amandine en maille chocolat  découvre le haut de ses épaules. Elle tire une bretelle, comme par magie jaillit un beau sein caramel avec une pointe cassis. Elle s'amuse devant ma mine déconfite.

-         Il s’agit d’empêcher un homme de souffrir, je me dévoue dit-elle dans un éclat de rire enfantin.

-         Tu es Aphrodite aux belles sandales, avec son arc et son glaive scintillant

-         Pour le glaive scintillant, c’est plutôt un truc de garçon ça, je compte sur toi!

-         Avec mon aspect sauvage ma barbe hirsute mes vêtements en lambeaux, j’ai un cœur plein de sagesse, mais qui semble s’en moquer, de philosophie, mais qui cherche à s’en démarquer, de théologie, mais qui ne parle pas vraiment de Dieu, de poésie aussi, je suis entièrement soumis à tes étranges désir à ta concupiscence raffinée….

-         Concupiscence quel mot raille-telle, je t’interdis d’utiliser ce mot là devant moi! Son air sévère est feint, elle éclate de rire à nouveau devant mon hésitation

-         Assez parlé M’sieur retire les tes vêtements en lambeaux

-         Et les chaussettes ? Comment retirer ses chaussettes sans avoir l’ai d’un bouffon?

-         Débrouille-toi mais si tu les gardes, je te massacre !

-         A la tronçonneuse ?

-         Non avec mes ongles c’est plus long et donc plus cruel!

Je plonge  mon visage dans sa chevelure et son odeur me bouleverse  «J’ai accumulé les connaissances et le savoir. Je me suis appliqué à voir où sont la sagesse et la science, la sottise et la folie. Mais maintenant je le vois : même cela, c’est courir après le vent. Plus grande est la sagesse, plus grands sont les chagrins ; celui qui progresse en sagesse, s’enfonce aussi dans la souffrance. »

Ici, depuis les attentats du 11 septembre les armuriers sont dévalisés par des femmes soucieuses de se protéger Elles se constituent en association comme le « Second amendement Sisters » pour prôner le port d'armes individuelles. Ce groupe a crée des antennes jusque dans les universités, ainsi à Mont Wasp College, une université du Massachussetts où nou nous sommes rencontrés.

-        Tu sais je connais une île dans le New Jersey, il y a là des gens qui ne parlent presque jamais, deux ou trois mots par an...

-        Alors ?

-        On irait là-bas on serait seuls au monde avec l'océan...

-        Qu'est-ce que tu fais dans un endroit pareil.... 

-        J'ouvre les volets le matin, je les ferme le soir et ces deux bouts de ma vie forment un cercle parfait....

-        Tu as un coeur simple....

-        Pas simple, admirable, le sentiment de la nature, les embruns légers me fouettent le nez c'est très érotique la caresse du vent nu, la pluie fine, silencieuse, l'odeur des lichens, du fucus, mon grand-père fume la pipe...

-        Incestueuse huuumm ?

-        Tu es bête, tu es tellement français …

-        Et toi tu ne l'es pas un peu ?

-        A moitié seulement, mon grand-père a gagné l'île au poker il habite là depuis toujours, il a la double nationalité maintenant. Est-ce que tu viendras à notre entraînement de tir demain ?

-        Mais il n'y a que des filles dans le groupe « Armed Female of America » !

-        Je te présenterais, je dirais que tu viens porter les caisses de cartouches qui pèsent des tonnes ce dévouement à la cause sera apprécié...

Les murs   ont retenu la chaleur toute la journée, maintenant privé de soleil,  ils dégagent un parfum brut et suave tout à la fois libérant les odeurs d'un soir d'été. Des bruits multiples de créatures vivantes et de machines viennent de la ville.

Le lendemain nous étions au matin sous les ténèbres veloutées du ciel, les arbres avaient un air singulier.  Nous devions aller très tôt  chercher les caisses de cartouches dans un entrepôt, pour l’exercice de tir de la journée. Je me levais à l’aube pour aller courir jusqu’à la troisième rue coupant Coyotte Street puis le long du petit bois. C’était une ville construite en forme de damier avec des rues qui se coupaient à angle droit. Je retrouvais Amandine une jeune fille l’accompagnait et s'appelait Salomé.

Elle avait  une robe en jersey imprimé et une coiffure d’une sévérité ultra-hot, parfaite pour Thanksgiving  ou  Memorial  Day, elle était d’une beauté classe, très sévère On distinguait les arcs de ses yeux, le dessin parfait de ses oreilles, la blancheur de sa peau. Une blouse de soie bleue, couvrant les épaules, tenait aux reins par une ceinture cloutée. Ses bas noirs étaient semés d’incrustations, et d'une manière arrogante elle faisait claquer ses talons hauts

Il y avait une camionnette où on pouvait charger tout le nécessaire comme pour un pique-nique. Nous arrivâmes à 10 heures du matin, c’était la fête du 4 juillet. Il y avait un espace libre, une grande cour prolongée par une longue prairie jusqu’à la forêt,

Puis elles se mirent à tirer avec sa mitrailleuse lourde. Charlene avait fait les achats de cartouches à partir du catalogue d’un site de vente par correspondance et rapidement on s’aperçut qu’on lui avait refilé de la mauvaise qualité. Tout le monde fut déçu commme pour un barbecue qui sentirait la fumée et la suie. Pourtant tirer avec les armes automatiques provoquait une terrible excitation comme si on avait respiré un gaz bizarre qui faisait trembler les jambes et montait à la tête.

Ce fut au tour de Salomé d'utiliser les armes, ses pieds passaient l'un devant l'autre, au rythme des trépidations brutales de la mitrailleuse. Ses bras arrondis appelaient quelqu'un, qui s'enfuyait toujours. Elle le poursuivait, plus légère qu'un papillon, comme une Psyché curieuse, comme une âme vagabonde et semblait prête à s'envoler.

Les sons funèbres du tir martelant nos poitrines, nous frappa de langueur. L'accablement avait suivi l'espoir. L'odeur âcre de la poudre, les armes les plus modernes et les plus meurtrière contrastaient avec la sensualité de Salomé,  ses attitudes exprimaient des soupirs, et toute sa personne une telle langueur qu'on ne savait pas si elle pleurait un dieu, ou se mourait dans sa caresse. Les paupières entre-closes, elle se tordait la taille, balançait son ventre avec des ondulations de houle, faisait trembler ses deux seins, et son visage demeurait immobile, et ses pieds n'arrêtaient pas.

On la compara à Courteney Cox, Gale Weathers dans la saga Scream. On se perdait dans un rêve, et ne songeait plus à Hérodias. La vision s'éloigna.

Ce n'était pas une vision. Ses mains caressaient la mitrailleuse. Elle en était certaine maintenant son arme faisait d'elle une plante carnivore chassant ses proies, palpant le métal de plus en plus chaud, pinçant et tirant la détente, la culasse murmurant à son arme terrifiante « laisse toi faire je n'ai pas fini », elle déchainait un tonnerre terrifiant portant la mort loin vers le bout du champ de tir clos, chambre nuptiale de ses épousailles avec l'univers  qu'elle déchiquetait à belle dents. Son corps tendu à l'extrême, elle évoquait la démarche d'un lynx sauvage, ses seins roulaient l'un contre l'autre

Puis ce fut l'emportement de l'amour qui veut être assouvi. Elle dansa faisant corps avec son arme terrible, comme les Nubiennes des cataractes, comme les Bacchantes de Lydie. Elle se renversait de tous les côtés, pareille à une fleur que la tempête agite. Les brillants de ses oreilles sautaient, l'étoffe de son dos chatoyait ; de ses bras, de ses pieds, de ses vêtements jaillissaient d'invisibles étincelles qui enflammaient les spectatrices subjuguées. De la pointe de sa langue elle caressa les instruments de visée encourageant son arme à tout broyer. De grosses gouttes de sueur coulaient pendant qu’elles imaginaient leurs ennemis abhorrés, tombant sous leurs rafales. Amandine, à coté de moi était troublée ,elle serrait les dents son corps se tendait en observant les zébrures des tirs dans l’air léger et frais, le sang battait à nos tempes nous étions dans un état d’excitation  le cœur cognant dans nos poitrine secoué par les vibrations et les détonations de ce grand scarabée de fer et de feu. ; et des gouttelettes à son front semblaient une vapeur sur du marbre blanc.

Elle ne parlait pas. Elles regardaient dans le vide.

Amandine zézayant un peu, prononça ces mots, d'un air enfantin. « Casses-toi maintenant il ne faut plus de garçon ici ! »

La fureur des filles dégorgea en un torrent d'injures populacières et sanglantes. Je me cassais en effet pour échapper à ces cris. Elles étaient dans un état d’exaltation extrême. J’avais repéré tout un matériel de pêche dans la maison pendant qu’on déchargeait les caisses de cartouches. Il y avait aussi une rivière avec un petit barrage qui avait l’air tranquille un coin de Giverny ou de l’Oise perdu ici, je raflais des bouteilles de bière dans le frigo et parti tranquillement le long de l’eau calme et de la cascade. Je n’avais nulle crainte ayant  accompli le tour de passe-passe de transformer mon angoisse en une parfaite indifférence. Ce sentiment était l’intuition, de la séparation  Amandine habitait ailleurs maintenant. Etre séparé, c’est demeurer quelque part. Je demeurais  autre part,  séparé. Exister, c’est être séparé. Sortir de soi-même comme expression même de la vie ; le souffrant, ne se supportant pas, en vient à cette « nausée » qui est le symbole de l’impossibilité de se contenter de soi-même. En peu de temps j’avais attrapé plusieurs truites. Je les étalais sur un plat toutes tournées du même côté sur un lit de fougères, je les vidais coupait les têtes. La seule parole qui perdure, c’est précisément l’ouverture, la relation, le « me voici ». Cette signification avant tout l’appelle « épiphanie »., m’appelle à ma responsabilité. Ce qui, en l’autre, me regarde, on  l’appelle «visage ».  L’éthique devient philosophie première.

Quand j’eus fini de disposer mes truites à la teinte superbe, très majestueuse sur un lit de fougères, je décidais d’aller les offrir à Salomé.

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