Inconnu sans identité

Eric Varon

Entrez me dit le planton, le commissaire va vous recevoir.

J'entre c'est une femme, elle n'a pas d'uniforme mais une robe noire. Une curieuse expression traverse son regard. Je reçois cette expression comme un signal.

- Vous étiez dans le train, qui est arrivé à Lyon Part-Dieu à 18 heures. Vous avez signalé la disparition d'une jeune femme qui occupait la place voisine de la votre et qui n'est pas venu chercher sa valise à l'arrivée...

- Oui c'est exact...

-La suite est tragique... Cette jeune femme a été violée, elle s'est suicidée. Vous êtes le principal témoin. Je vois que vous êtes choqué, je suis brutale, mais la situation l’exige il faut agir vite, nous sommes sur la piste d’un tueur. Racontez moi tout ce que vous savez dit-elle en me désignant du menton un chaise placée en face de son bureau.

Je commence mon récit. Les mots ne viennent difficilement. J’éprouve un sentiment  de confrontation avec le néant qui verrouille ma pensée, devenue un long couloir ensanglanté…

 - Je suis dans le train. Vous saurez pourquoi, mieux que moi sans doute qui est perdu la mémoire dans une zone d'ombre entre l'imaginaire et le symbolique...

Le contrôleur arrive :

- Billet s'il vous plaît.

Je fouille dans la poche de mon costume machinalement. Mon billet reste introuvable, je me revoie  pourtant le compostant à la Gare de Lyon. Un instant d'effroi, l'homme à la casquette avait une étrange tête d'homme velu jusqu'aux oreilles.

Il m’indique du geste » un billet posé sur mes genoux que faisait-il là ?

Ma voisine me sourit, elle a un petit piercing à la lèvre et un nez de statue grecque,  elle fait une petite grimace sympathique.

Je tends le billet à l'ultime représentant de la tekhnè, je note machinalement qu'il soutient son pantalon avec des bretelles vertes.

La réservation du billet ne correspond pas à la place où je suis assis, foncement de sourcils du représentant du monde moderne rationnel et organisé.

- C'est mon amant dit-elle avec un large sourire, je ne le quitte plus...

L'homme sourit aussi. Ils étaient donc d'accord pour me livrer à cette inconnue ? Elle est belle, elle use de sa beauté comme d'une intentionnalité

Elle dit "c'est celui de mon fiancé, il est parti brusquement après l'avoir composté. Une dispute..."

- Elle ajoute tout bas : "tu as de beaux yeux tu sais"

-Est-ce que je dois vous dire "embrassez-moi ?"

-Elle me caresse de ses yeux verts aux reflets d'or "je m'appelle Aurélie Jungfrau"

-Super moi c'est Célestin

- Comme dans Babar ?

- Non, comme dans la vie

- Ne soyez pas si tendu je ne suis pas une garce de série noire, je m'occupe de marketing, interviews, enquête d'opinion.

A priori que pensez-vous des grains de maïs sur la pizza ?

- A priori je suis horrifié

- C'est un peu ce que je craignais.

Elle eut une petite grimace tragique, elle savait jouer de son visage, user de sa beauté. Elle n'admet rien qui ne soit inscrit dans son univers

d'organiseur électronique, de smartphone, de twitter et Facebook, de roller, de petit tatouage dans le creux poplité.

Je fais des sondages des enquêtes d’opinion, que pensez-vous du maïs sur la pizza ?

-A priori je suis horrifié

- Je n’ai pas cette case à cocher dans mon enquête

- Pour vous j'aimerai le maïs sur la pizza...

- C'est gentil...mais je ne dois en aucun cas influencer l'opinion des cobayes...oh pardon, ce n'est pas comme ça qu'il faut dire !

L'amour à la manière dérobée d'un rêve. Cet instant déchirant où apparait toute l'horreur d'une probable séparation au terminus de la gare de la Part-Dieu. Je retrouve le domaine de l'instant, le royaume de l'enfance qui demande la transgression temporaire de l'interdit, timidité, pudeur, peur, ce n'est pas exactement ce qu'on appelle draguer, qui suppose une certaine froideur.

Je suis partiellement amnésique, je sors d'un hôpital psy... La personnification de l’immaitrisable, de l’intolérable c’est ce double qui me poursuit…

La commissaire me regarde avec intensité :

- Décrivez-moi cet homme, le contrôleur, nous pensons qu'il utilise un uniforme pour commettre ses agressions puis il disparait. Il chloroforme ses victimes. Nous devons absolument le retrouver très vite.

La panique me gagne: je ne vois qu'une silhouette sombre et quelques détails. Pas de quoi faire un portrait robot...

Il avait des bretelles vertes et des oreilles velues dis-je assez sottement.

Nous allons essayer des associations d'idées me dit-elle, sortant une chemise contenant des portraits types

Brusquement un détail me revint en mémoire. Une ride profonde entre les yeux et un pli particulier de la bouche. Il n'avait fait penser à un acteur décédé depuis longtemps que j'avais vu interpréter une tragédie dans mon enfance.

- Vous n'auriez pas une photo de l'acteur M.Z. ?

- Nous allons chercher dans nos archives. Vous lui donniez quel âge ?

- Quarante, cinquante, entre les deux...

- Son visage était maigre ou gras, osseux ridé ?

- Mince, élégant mais négligé, un nez aquillin, Il doit être un fumeur compulsif, ses doigts sont très bruns de tâches de nicotine.

Je me vois moi-même parlant. J'aurais voulu avoir des détails sur les évènements eux-mêmes, mais je sens que je ne dois pas poser de questions.

-Son teint ? Pâle ? Bronzé ?

-Très pâle, presque gris...

- les cheveux, touffus ? Lisses ? dégarnis ?

-Touffus grisonnants comme une masse de laine...

- Ses yeux ? Brillants ? Larmoyants ? vifs ?

- Non éteints, lointains, comme regardant à l'intérieur de lui.

 - La bouche ?

- Mince, de couleur pâle...

- Les pommettes ?

-Hautes, menton pointu légèrement fuyant...

Elle assemble les éléments d'un portrait robot. Entre temps un inspecteur a apporté un portrait du comédien M.Z., ils comparent maintenant rajoutant  certaines rides. Le résultat final est saisissant. Je restais muet d'horreur et d'incrédulité devant ce visage reconstitué.

Le portrait robot est emmené pour être diffusé.

Maintenant dit la femme commissaire, vous devez compléter votre déposition : quand Aurélie a-telle disparue ? Dans quelles circonstances ?  Je sais que vous avez été bouleversé par ce que je vous ai dit, mais nous devons absolument avancer. Je suis une flique civilisée, je ne vous attache pas au radiateur et je ne vous donne pas des coups de bottin sur la tête. Mais je pense que vous m’avez menti…

-         En quoi ai-je menti ?

Elle fait glisser une photographie vers moi :

-         Connaissez-vous cet homme ?

-         Non…

Un doute me saisi j’ai répondu trop vite pour dissiper ce malaise qui m’a envahi, j’entends les battements de mon cœur. J’ai l’impression de le connaître

- Regarder cette autre photo.

Là je suis surpris. Le type est derrière moi, il me regarde. Nous sommes dans un lieu public.

- C’est à la gare de Lyon, à Paris non ?

- Oui prise de vue d’une caméra automatique « souriez vous êtes filmé ». L’histoire du serial killer n’est qu’un aspect des choses. Réfléchissez à votre passé, vous êtes resté dans un hôpital psychiatrique pour amnésie pendant trois mois, mais avant ?

- Je m’occupais d’informatique…

- A Marseille ?

Différentes images me reviennent en mémoire

-         Peut-être …

-         Dans mon métier on a l’habitude de bâtir des romans  puis de vérifier si ça tient. Souvent on se trompe peu en supposant le pire. Je devrais vous placer en garde à vue mais j’imagine que vous aller vous pendre avec vos chaussettes dès que j’aurai le dos tourné. Vous êtes mon prisonnier aussi je ne vous laisse pas le choix entre une cellule de commissariat ou dîner avec moi !

-         Ce serait grossier de préférer la cellule.

-         Ne faites pas le malin, nous allons travailler sur votre mémoire. Je ne vous passe pas les menottes.

J’aspire l’ai froid de la nuit comme une boisson délicieuse. Nous entrons dans un pub. Des consommateurs suivent un match de Rugby sur un écran. C'est la coupe du monde.

-        Ah, Madame la commissaire dit le patron derrière son bar, avec un accent rocailleux du midi j'ai failli mourir ! Sur le trottoir j'étais ! Une BM qui m'a frôlé, c'est dingue il m'arrive droit dessus comme un dingue ! Deux centimètres j'étais mort ! C'est ces types qui viennent relever leurs compteurs ils font ça pour impressionner les filles que ça pourrait être leur tour.si elles filent pas droit !

-        Vous avez porté plainte,

-        -Ouais comme d'hab', en attendant de sortir les canons sciés...Les plus grandes gueules ne se sontt pas encore ouvertes … Enfin je me comprends...

-        Ok je m 'en occupe dit-elle. Elle choisit une table face à la porte, ambiance western hummm ?

-        Si on ne voit avec vous on va me cataloguer comme indic, ce n’est pas très discret…

-        Ici ce n’est pas un bar à truands, on ne répète pas ce qu’on voit. Peut-être que ça fait parti de mon plan de vous compromettre…

-         

- C’est un plan répugnant…

-        Je ne sais plus quel concile a décrété que les femmes n’avaient pas d’âme j’en profite au maximum. Pas d’âme pas de péché ! La liberté totale …

-        Si je prévenais la police ?

-        La police c’est moi…Vous n’avez aucune raison de me résister. Je l’ai lu dans vos yeux. Vous avez partiellement perdu la mémoire à la suite d’un choc psychologique. La manière forte ne sert à rien avec vous. Dans votre cas je crois plutôt à l’hypnose.

Elle sort différentes photographies, je reconnais l’homme du train le faux contrôleur. Il a été étranglé avec ses bretelles vertes…Grâce à votre portrait robot nous avons pu faire la relation entre cet assassinat, le serial killer et un réseau de proxénètes des Balkans. Il avait étranglé une de leurs captives et ils se sont vengés…

-         Et Aurélie ?

-         Justement il faut m’en dire plus…Comment a-t-elle disparue du train ?

-          Elle devait aller chercher un café et des cigarettes. Il y a eu un arrêt de quelques minutes à la gare qui porte le nom étrange de Le Creusot - Montceau-les-Mines – Montchanin.

-         Continuez dit-elle doucement, elle fixe son regard dans mes yeux je ne peux les baisser, vous avez une âme vous… dit-elle avec un demi-sourire.

-         Un groupe d’hommes est passé dans le wagon...

-         C'est une bande de proxénètes balkaniques. Ils tatouent les filles à la base du cou comme ça ils peuvent les repérer, si elles tentent de s'enfuir. Aurélia travaillait pour nous elle a été trahie. Son job de sondage d'opinion était une couverture. Un membre de l'état-major de la direction départementale de la Sécurité publique (DDSP) a été placé en garde en vue par ses collègues de l'IGS qui le soupçonnent d'avoir fourni des renseignements au milieu marseillais. Les types qui sont montés au Creusot venaient de Marseille, ils étaient bien renseignés.

Je revois différentes scènes du voyage dans le train. J’ai cru que j’avançais, mais comme dans une vis sans fin plus je m’éloignais du début de l’aventure plus je m’en rapprochais. Comme les paysages ne cessaient de changer mon attention était prise ailleurs. La métaphore s’identifiait au signe, elle perdait ses vertus génératrices de sens, pour n’être que le déverrouillage du rien

Soudain elle réagit violemment, « venez dit-elle ce sont eux. ». Je vois un type massif, un peu énorme qui vient de rentrer dans le bar. Il ressemble à la photographie de l’homme de la gare de Lyon.  Son pantalon taille 56 à l’air sur lui d’être un vêtement de garçonnet tant son ventre est proéminant. « Il faut les suivre nous les avons perdu plusieurs fois, nous ne devons plus les quitter »….Elle traque cette bande avec une passion de joueuse…comme dans un jeu vidéo aux effets addictifs.  Elle ressent une pulsion archaïque qui la pousse à détruire ce réseau de monstres,  de créatures d’une cruauté inouïe.

Nous le suivons dans une ruelle étroite. Le type frappe à la porte suivant un code convenu.

Un judas s’ouvrit dans le rectangle noir de la porte. Là, mort n’est plus un destin, un horizon à partir duquel le sujet trace les chemins de son existence. Elle est un enjeu de pouvoir, celui qui tire gagne. Peut-être nous guette-t-elle derrière cette porte ? Qu’importe les monstres et leur férocité. La commissaire sort son arme de service et son téléphone portable. Elle donne ses instructions pour qu’une patrouille vienne nous rejoindre. Un 4X4 noir aux vitres fumées vient s’arrêter devant la porte deux hommes en descendent. Une tâche lumineuse soudain, je vois distinctement le visage d’Aurélie, ce qui provoque en moi un choc nerveux je ne pensais pas la revoir et son visage est comme sans-vie, ses yeux sont rougis et son visage si pâle, elle a l’apparence d’une créature de la nuit, ni morte ni vivante « undead ». J’ai toujours ressenti l'étrange sensation qu'elle marchait à mes côtés et qu'il en serait ainsi longtemps, très longtemps Nous sommes cachés dans l’ombre. Un type nous a  repéré  il est armé d’un  fusil court avec un chargeur en forme de croissant de lune. Il tire. Nous sommes dans la profondeur d’une porte cochère de style ancien et les balles passent devant nous sans nous atteindre. Les impacts de balles vont frapper des piliers de fer fantomatiques dans l’ombre dense. L’image d’Aurélie mord avec sauvagerie mon esprit impitoyablement lucide, je ne souviens enfin de toute cette période durant laquelle j’ai été socialement absent, je n’étais pas fou du moins pas encore, mais détaché de tout désinséré, enveloppé dans un monde onirique qui me donnait le sentiment d’exister. Les autres constituaient une menace potentielle pour mon moi fragilisé.

C’est la rencontre avec Aurélia qui a recrée une douce et terrible connivence avec le monde réel, après des années de haine de moi-même. Je dois absolument retrouver Aurélie et lui parler. La commissaire c’est glisse le long du mur pour progresser sans se faire voire et elle perd sa seconde arme un calibre .38 nickelés à canon long.une pulsion archaïque de haine ne pousse à ramasser l’arme pour détruire ceux qui m’empêchent de retrouver Aurélie. Le tireur s’est arrêté il change son chargeur vide. Mon arme fait une grande flamme dans la nuit. Ma mission est de tuer découper, exploser, désintégrer, atomiser ceux qui tentent de me réduire au silence avec leurs armes. Le choc sourd d’un corps qui tombe, je tire encore et encore. Trop tard, je viens d’être coupé en deux par les griffes d’un zombie ou par une balle de colt…. Quand je reprends connaissance la commissaire et Aurélia sont penchées vers moi…

-                                 ça va dit Aurélie, la balle à frappé de côté, elle a glissé, c’est le choc...

-                                 C’est dingue d’être sorti pour tirer dit la commissaire

-                                 J’étais trop fatigué pour continuer à servir de cible dis-je faiblement. Ma mémoire revient maintenant. J’ai fini d’être déserté, vide, absent. J’ai retrouvé ma conscience. Le type avait déjà essayé de me tuer et j’ai refoulé ce souvenir. Ce que je ne pouvais pas dire avec les mots je l’ai dit avec une arme… 

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