Une autre femme

stephanep

UNE AUTRE FEMME

« Je répète, donnez-moi chacun un argument pour que je vous laisse en vie. »

Les cinq amis qui s’étaient retrouvés un fusil braqué dessus en pleine partie de poker se regardaient sans comprendre. La fille rousse pleurait, tandis que le visage du supposé beau gosse de la bande était secoué de spasmes de terreur. Alice trouvait cette situation tout à fait jouissive. Ce fut la grande blonde qui prit la parole :

« Je suis en médecine, je me forme pour sauver des gens. En me tuant, ce sont aussi des patients potentiels que vous tuez.

— Mouais, répondit Alice, j’ai déjà entendu plus convaincant. Mais bon, je récompense l’effort d’avoir osé parler. Ok, c’est bon. Vie sauve. Toi ? demanda-t-elle en se tournant vers la jeune fille rousse maintenant complètement secouée de sanglots.

— Je… je… je…

— Pas terrible, répondit Alice en lui braquant son fusil sur le ventre.

— Mes parents… je suis leur fille unique ! »

Le coup partit immédiatement.

« Et toi, qu’as-tu à dire pour ta défense ?

Le jeune homme remit machinalement ses lunettes sur son nez en regardant d’un air médusé le cadavre de son amie.

« J’ai beaucoup d’argent, je peux vous en donner autant que vous voulez si vous m’épargnez, dit-il dans un tremblement.

— Ah oui ? feignit de considérer Alice. Avant la fin de la journée, je serai morte, alors ton argent, tu peux te le garder. Et puis rien que pour la morale, tu mérites de te prendre un coup dans la tête. Je te demande de me dire pourquoi tu dois vivre et tu me réponds que c’est parce que tu as de l’argent ? Allez, on ouvre la bouche. »

Elle força le canon entre les dents du jeune homme. Le coup partit immédiatement. Le beau gosse prit alors la parole, bien décidé à sauver sa peau :

« Je vais me marier en juin. Ma fiancée… vous ne pouvez pas lui faire ça.

— Oh que si. Elle tira et ajouta, à l’intention des deux survivants : Je viens d’épargner à cette pauvre fille de se faire larguer dans quinze ans pour une connasse de vingt ans de moins qu’elle. »

C’est alors que la dernière jeune fille qui n’avait pas encore été interrogée prit la parole :

« Je suis la fiancée. Tirez. »

Alice lui adressa un gentil sourire avant de braquer son arme contre sa tempe. Ce coup-ci, il n’y avait eu qu’une survivante.

            Ça n’avait pas toujours été le cas pendant cette journée. Pour exemple, les trois personnes précédentes qu’elle avait croisées dans une ruelle avaient toutes été épargnées, au motif qu’elles promenaient de bien charmants petits chiens. En revanche, les six femmes d’avant, qu’elle avait coincées dans un hall d’immeuble, avaient toutes été exécutées, à la sortie de la crèche où elles avaient accompagné leurs enfants. Avant de recevoir chacune leur balle mortelle, Alice s’était contentée de leur dire : « Je fais ça pour vos enfants. Ils grandiront bien mieux sans mère. »

            La police tentait de tracer l’itinéraire inexplicable de cette femme. Elle semblait errer à l’aventure et tuer tous ceux qui ne lui revenaient pas. Ils connaissaient son nom, d’après le permis de chasse qu’elle avait présenté à celui qui lui avait fourni son fusil. C’était un gibier tout particulier qu’elle avait décidé de tirer ce jour-là. Alice Wepler. Mais elle ne figurait dans aucun fichier de la police.

            Le vendeur avait bien senti qu’il y avait quelque chose de bizarre, c’est pour ça qu’il avait jugé préférable de prévenir la police. Quand le commissariat avait reçu d’une part des appels signalant qu’on avait retrouvé des cadavres disséminés tués à coups de fusil, et d’autre part des témoignages des survivants, il ne lui avait pas fallu longtemps pour faire le rapprochement. Pourtant, le vendeur n’aurait pas su dire ce qui l’avait tant intrigué chez cette femme. Certainement sa sourde détermination. Elle était arrivée, l’œil hagard et avait observé avec une indifférence étrange les fusils qu’il lui présentait. Mais tout avait changé quand elle s’était saisie de l’un d’eux et l’avait pointé vers lui : « Pan. » Elle avait fait mine de tirer avant d’éclater d’un rire inquiétant. Son attitude avait alors totalement changé et son regard avait pris une assurance effrayante. Quand elle fut sortie du magasin, il avait préféré avertir la police.

            La nouvelle n’avait pas tardé à faire le tour de la ville, qui n’était pas bien grande : une folle se promène avec son fusil et tue au hasard de ses rencontres. « Peur sur la ville », indiquait l’encart en haut à droite de l’écran du flash spécial diffusé par les télés.

            En arrivant chez la deuxième famille qu’elle allait massacrer, qui lui avait bien gentiment ouvert en pensant qu’elle devait passer un coup de fil en urgence, Alice avait entendu ce que la télé disait de ses exploits. Pas de portrait-robot, bien sûr, ils n’avaient pas eu le temps. Son portrait, il aurait pourtant pu être vite fait : des cheveux grisonnants, un embonpoint dû à trois grossesses « pour rien » puisque le juge lui avait retiré ses enfants en raison d’accès dépressifs qui, prétendait-il, la mettaient en danger. Tout ça pour qu’ils aillent vivre avec leur père et sa poufiasse. Les rides, les cernes, ça faisait logiquement partie du reste du tableau. Pas la peine d’en rajouter. Une épave quoi. Une femme de quarante-cinq ans qui n’aurait pas su prendre le virage. Son psy avait beau lui parler de sa beauté intérieure, ça la faisait doucement rigoler. Qui en avait quelque chose à foutre de la beauté intérieure ? La beauté intérieure… Une belle formule pour faire comprendre à son interlocuteur qu’il ne lui faut pas compter sur une quelconque beauté extérieure. Son psy mériterait bien un de ses coups de fusil. Mais elle n’avait pas de temps à perdre à essayer de le retrouver. La police allait bientôt la rattraper, il ne fallait pas se faire d’illusions.

Ce n’était évidemment pas de mourir qui la désolait : toute la journée découlait précisément de son vœu de mort ; en revanche, cela l’attristait de devoir faire cesser son massacre. Enfin, au moins, elle aurait fait quelque chose avant de mourir, à hauteur de ses capacités : tout le monde ne pouvait pas, comme la tante Lisa, canonisée depuis l’ouverture de son testament dans sa famille, léguer toute sa fortune à une œuvre de charité. Alice, elle, avait d’ailleurs trouvé ça plutôt dégueulasse.

            Elle profitait de ses dernières minutes de vie. Il n’y avait pas un chat dans les rues. Seulement des gens en voiture qui rentraient chez eux en toute hâte pour échapper à la folle au fusil. Alors elle leur vendait du rêve et faisait semblant de les braquer, pour qu’ils aient quelque chose à raconter à table avec leur odieuse famille le soir, leurs enfants édentés, leur mère édentée, leur femme désabusée. Leur visage décomposé et gorgé de terreur la rendait fière. Ainsi que ceux de ses victimes. Unetelle qui avait pour tort de porter un sac en bandoulière ; untel qui croyait pouvoir échapper à la mort en brandissant l’argument de sa jeunesse ; ce directeur d’école ; cette féministe qui lui promettait d’améliorer sa condition ; ce couple dont l’homme aurait pu être le père de la jeune fille. Tous ces gens qui, en croyant se défendre, n’avaient fait qu’accélérer leur mort.

            Elle avait été qualifiée par le journaliste qu’elle avait entendu à la télévision de « folle dangereuse ». Folle, elle n’était pas sûre. Juste au bout du rouleau, à bout de souffle. En revanche dangereuse, ça oui. Elle pouvait même se vanter d’être une des serial killer les plus dangereuses de tous les temps puisqu’elle n’avait rien à perdre. Quand elle était allée acheter ce fusil, elle n’avait pourtant aucune intention de devenir la plus grande meurtrière de masse de l’histoire de sa ville. Elle s’était juste arrangée pour ressortir son vieux permis de chasse – un vestige de son mariage avec Victor – afin de pouvoir se procurer une arme. Sauter du haut d’un immeuble, pas question. Le risque d’en réchapper était bien trop grand. Et les buildings n’étaient pas la spécialité de sa ville. Les médicaments, même problème. Bien sûr, chez elle, elle avait accumulé pendant ses années de thérapie toute sorte de médicaments dangereux, mais elle était incapable de savoir comment les doser. Aucune envie de finir comme un légume. Et puis, qui s’occuperait d’elle de toute façon ? Se jeter sous un train ? Trop Anna Karénine à son goût ; encore une mort trop belle pour elle. La pendaison ? À tous les coups, elle serait incapable de faire un nœud coulant. Alors elle avait opté pour la bonne vieille arme. Et pour s’en procurer, rien de mieux que la légalité. Le coup de feu salutaire, ça elle pouvait se le figurer sans problème. C’est ce qu’elle ferait, elle n’en doutait pas.

            Une fois l’arme en main, elle avait toutefois décidé de différer ses projets d’auto-anéantissement, consciente de ce pouvoir inédit qu’elle détenait maintenant. Avant de se donner la mort, elle massacrerait tous ceux qui ne lui plairaient pas. Juste pour avoir, une fois dans sa vie, les cartes en main ; pour être celle qui tranche.

            Elle n’avait pas peur, elle ne craignait rien puisque, de toute façon, elle allait mourir. C’était certainement ce qui la rendait si dangereuse. Rien à perdre. Rien à gagner non plus d’ailleurs. De purs actes gratuits, même si elle laissait une chance à ses victimes. Grande princesse, criminelle redoutable. Enfin.

            À parcourir ainsi les rues vidées de leur foule, Alice se sentit tout à coup épuisée. Son errance n’avait plus de sens. Elle ne rencontrerait plus personne, elle le savait et c’était hors de question de tirer sur des SDF. Personne n’était assez fou pour sortir dans la rue alors qu’elle était en liberté. C’était clair, les prochains qu’elle rencontrerait, ce serait la police. Ils n’allaient plus tarder maintenant. La délivrance approchait. Cette puissance qui l’avait tant grisée la blasait à présent. En finir. Bien sûr, elle aurait pu se tuer comme ça, en pleine rue. Mais il lui fallait faire un dernier acte héroïque. Prononcer une ultime phrase : « Vous n’aurez pas ma liberté » ? Non, cliché. Une phrase obscure, du type « Gloire aux rutabagas » ? Non, on se contenterait d’en faire une folle et de classer l’affaire à la rubrique des faits divers. Il valait mieux se taire. Rester nimbée dans le mystère qui, dorénavant, donnait sens à sa vie.

            Elle entendit des sirènes. Pas la peine de se cacher, évidemment. C’était fini. C’était enfin fini. Elle ressentit un immense soulagement. En moins de temps qu’elle ne l’aurait cru, elle se retrouva entourée de policiers en armes, dissimulés derrière ce qui lui sembla armures et boucliers. Elle ne put s’empêcher de sourire intérieurement et de ressentir une certaine fierté. C’était la revanche de la vie. Elle que personne n’avait jamais regardée ni vue obligeait maintenant un escadron de flics à se protéger contre elle.

Mourir ; c’était le moment. Mais avant ça, ce fameux dernier acte, impressionnant et glaçant. Celui qui était certainement le chef de l’escadron s’adressa à elle, sur un ton ferme mais encourageant, lui expliquant qu’elle était cernée, blablabla. Elle le regarda dans les yeux, pointa son arme sur lui. Mais avant toute chose, il était juste qu’elle le soumette à la même loi que les autres.

« Donnez-moi une bonne raison de ne pas tirer. »

Le flic parut légèrement décontenancé. Il reprit toutefois ses esprits assez vite et répondit :

« Parce que si vous tirez, vous serez immédiatement abattue par mes hommes. »

Mauvaise réponse. Le pauvre, il n’avait pas compris qu’elle n’avait pas peur de se faire percer par une rafale de balles. Qu’au contraire elle ne souhaitait que ça. Elle pressa la détente. Elle eut le temps de le voir tomber avant de s’écrouler à son tour, le visage convulsé d’un sourire.

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