Une femme comme moi

clarethemadmary

Paris, j’y pouvais pas grand-chose, je devais revenir. C’est que je crois, je t’ai toujours aimée. Quand les nuits imbibées de l’alcool paternel nous entrainaient loin des lisses Hauts de Seine pour nous éclater la rétine sur les lumières de ton Nord indécent. Quand pour nous vacances rimaient avec pales de Moulin Rouge crevant le nuage de fumée qui nous enveloppait dans le vilain bolide du pervers pour nous emmener dans un rêve merveilleux, fait de femmes à plumes et à sourires, de musique et de danses infinies.

Plus tard j’ai appris que tu étais la sale Pigalle, la frémissante dégueulasse d’une ville autrement propre et respectable. Plus tard on m’a dit aussi de ne pas prendre mes rêves pour la réalité. On m’a même appris tout un tas de listes et de codes à respecter, des façons de manger et de boire, un devoir citoyen : celui de trier mes déchets.

 J’ai donc tremblé la première fois que j’ai émergé seule, quasi adulte, de la bouche du métro Anvers. Dire que j’étais même pas vraiment chez toi. Que j’avais oublié tes lueurs. Que la tristesse d’un jour gris et conventionnel te donnait l’air d’une vieille.

Oui mais voilà, le Sacré Cœur et l’attrait culturel de tes voisins, les échos des fantômes merveilleux qui peuplent tes villas, les recoins enchantés de ton territoire. J’ai fini par emménager chez toi. Enfin pas tout à fait mais presque, ce qui fait que maintenant je te vois souvent. Que tout à l’air bien sage, sous le regard bien structuré d’un Paris-musée.

C’est là où les gens se trompent, toi et ton cliché, ton passé, tes mythes et ton bruit, comme un clin d’œil aux plus attentifs des passants. Car tu n’as pas changé, c’est toujours très exactement chez toi qu’ont lieu tous nos petits secrets, ceux qui ne me ressemblent pas et sans lesquels je ne serais rien, ceux que tu protèges et que tu gardes bien au chaud sous tes plumes pour moi. Ceux que je peux presque oublier tant ils ont l’air naturels en ton sein.

Tu vois, Paris, je t’aime quand même mais ce qu’il y a de plus avec Pigalle, c’est que c’est une femme comme moi.

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