Une part de neige.

Ao

Je fais le chemin. Comme je peux vers toi. Il faut que je voie, ce qui n’est pas comme c’était quand tu y étais toi, ces lieux où tu fus, où tu passas. Dix mois ici. Il n’y a plus rien, c’est rasé, la clinique où tu avais ta chambre pour soigner ta tuberculose. Il n’y a plus de clinique mais un rectangle d’herbe, aperçu dans l’obscurité. Je vais dormir à quelques mètres, dans une chambre du château, que tu connus, où tu entras peut-être. Il faut que je prenne une douche puis je reviens à toi, ici. J’ai un peu d’angoisse à l’idée de me doucher. Il y a beaucoup de silence et d’espace, il n’y a que moi qui occupe pour cette nuit l’étage. De quoi ai-je peur. Que quelqu’un force la porte soudain, ridicule. J’y vais, à tout de suite. J’ai trop frotté la peau de mon visage, ça me brûle. J’ai hâte, au matin, de pousser les lourds volets de bois blanc, de découvrir le parc. Beaucoup de fatigue pèse sur mes yeux, comme du soulagement à être là. Je suis venue. Je cherche, je ne te laisse pas tomber. Un chien aboie dehors. Je regarde la lampe. Je ne voudrais pas être plongée dans le noir. L’ampoule à l’air neuf. C’est une grande chambre, je n’ai pas l’habitude. Si tu surgissais, furieuse de ma présence ici, criant sur moi dans un très vif mouvement muet, que je n’ai rien à faire là. Je me sens un enfant, il attend le fantôme. Il attend du sens, pour faire sa place dans les générations. Partout où une porte s’entrouvre, il se faufile. Il n’apprend pas toujours quelque chose, son visage se courbe alors sur son cœur, comme pour y ajouter une part de neige, encore prolongée, cette poche de vide en lui tandis que son être croît, un terrain d’appel, entre le cœur gauche et le cœur droit, un champ blanc pour une rencontre, un jour, si la quête... Peut-être, ne serais-tu pas si furieuse, simplement là, debout, sur le seuil du petit couloir, plutôt dans l’ombre. Je culpabilise toujours cette nécessité, te chercher, comme si j’allais redoubler ta douleur à vivre. Je ne sais pas si je vois juste, moi je t’ai si peu connue. Et pourtant, tu es dressée devant moi, l’océan. Je crois que j’ai toujours marché les pieds dans tes vagues. Tu as peiné. Je cherche sans doute à consoler ton effort contre la perte, de tout ton regard et de tout ton être, en venant à ta rencontre. Ta rencontre… Je sais que tu es morte, mais cela n’empêche pas, ce n’est pas une séparation, est-ce que ça l’est ? Il y a quelque chose. Et je ne refuse pas de me rendre disponible à ce quelque chose. Qui m’a. Dont je veux voir le visage, afin de le nommer. Je n’ai plus d’appréhension à parler en mon nom, et il est bon de t’extirper du secret. Il est bon, de n’être plus ce regard immense de l’enfance sur lequel tu t’échoues sans fin, mais une parole naissante, un peu de traits de lumière. Il faut donner du soleil à la nuit dans la poche de vide, au milieu du cœur. Ainsi que de l’air, que se dissolve ton poids. Tu t’en vas, de sous mes côtes,

je tousse. Et te retrouve en écriture manuscrite sur le cahier, sur le petit bureau de la grande chambre, dans ce château désert du XVème siècle. Il fut racheté en 1930 par un docteur qui en fit un sanatorium, il souffrait lui-même de tuberculose. Dehors, à nouveau, le chien, aboie. Devrais-je pousser les volets, le calmer par la voix, le laisser monter ? Il est une heure du matin. L’encre du stylo a coulé le long de ma main, sur mon jean. Redoubler ta douleur à vivre, ce n’est pas ce que je fais. Mais tâcher de comprendre cet amour qui me lie à toi : un FOP : c’est un petit trou au cœur, entre les deux oreillettes, cela s’opère très bien : je bâtis un pont au-dessus, voilà, c’est ce que je fais. Je ne pourrai pas dormir. Je suis arrivée de nuit, en autocar. Je suis pourtant venue pour voir. C’est que, je me suis décidée n’importe comment. J’ai quitté Paris subitement, juste après avoir réservé cette chambre, en début d’après-midi. A vingt heures, une voiture m’attendait sur le parking de la gare routière, le propriétaire du château m’a accueilli et emmené en dehors de la petite ville, dans les terres. Je me suis dit, que si jamais il m’arrivait quelque chose sur la route ou là-bas, personne n’était prévenu que j’avais entrepris ce voyage. Je vis vraiment dans l’effroi que quelque chose m’arrive. Plutôt dans l’ombre. Tu ne t’exposais pas. Tu es rare sur les photos, et grave, tu n’aimais pas ça. Ma mère, ta fille, ne se souvient pas t’avoir vu sourire. J’ai une photo, cinq mois après ma naissance, où tu es accroupie, me tenant dans tes bras, tu portes sur tes épaules un châle de laine bleue, nous sommes dans un couloir vitré de la clinique, et je crois que tu souris, on ne distingue pas vraiment car la photo est prise de loin. Dans la voiture, au volant, l’homme raconte, le château reconverti en chambres d’hôtes, la clinique juxtaposée au château, rasée ainsi que sa passerelle vitrée. Cela me glace. La passerelle vitrée par laquelle la clinique et le château correspondaient. La passerelle vitrée, le couloir vitré, je ne verrai rien, trente ans plus tard, du décor de la photo sur laquelle tu souris, dans la poche de ma veste. Pourquoi est-ce que je ne dis pas que cela suffit, que je veux rentrer à Paris ? Pourquoi est-ce si important, de voir, ce qui ne sera pas comme c’était quand tu y étais toi ? Nous descendons de la voiture. Je glisse sur les graviers. A gauche, le château. A droite, je distingue un long et large rectangle d’herbe. Devant, le parc, la nuit surtout, elle ferme tout. Dans l’entrée du château, des cartes postales anciennes, elles datent de 1930, elles montrent les débuts du sanatorium. Aucune datant de 1980. L’été 1980, tu souris, tu portes sur tes épaules un châle de laine bleue et dans tes bras, une enfant. Le visage collé à un carreau de la porte fenêtre, comme la lumière extérieure est encore allumée, j’observe l’allée de graviers qui sépare l’entrée, de la clinique, dont il reste seulement l’idée de la surface au sol grâce au rectangle d’herbe. L’allée de graviers, la passerelle vitrée. Je n’ai besoin de rien, merci, je vais monter. L’homme me laisse. En haut, la chambre bleue. Il est 21 heures, sur le bord du lit, une araignée.

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