Une question de taille

Fabrice Rinaudo

C’est avec les copines qu’on s’est beaucoup amusées.

La tire flottait sur le bitume comme une pute défoncée par le contenu de sa popote.

Sur le toit, antennes affrontant le zef, je perçois tout. L’omniscience.

Plus rien. L’extase, celle portée par la nuit. On dévale au bas de la butte, les pavés piègent les talons des grognasses de passage, ça nous secoue sévère les jabots, avec les copines.

Je les mate du coin de l’œil. Cynthia est flamboyante ce soir. Normal pour une rousse.

- T’es enfouraillée au complet ? je lui glisse.

- Enfouraillée sévère, si j’le sens pas j’me fais carboniser.

- J’aimerai autant pas.  J’ aurai besoin de toi sur d’autres plans.

- C’est pas besoin de la dramatiser comme ça, la situation. Toi et moi, on est au bas de l’échelle, si on veut l’escalader faut pas cramer, c’est tout.

C’est Norma, la troisième. Recrutée dans la rue ; une rouge, jamais vu quelqu’un dégager une telle intensité. Une incarnation de l’acide formique. Elle trainait avec la bande à Nono depuis des semaines, du côté du moulin, évidemment, pour une rouge. L’ont jamais placée sur un coup qu’en valait la peine, malgré les promesses. Mâle un jour, mâle toujours. Je suis pas une sainte, mais je peux dire que lorsqu’elle s’adresse à Cynthia, les mandibules saupoudrées de la neige chopée la veille dans les loges des Folies et le reflet du Sexodrome qui glisse dans ses chasses, y a quelque chose qui me désempare. J’avale une goutte de champ’. Cul sec. Montée sèche.

- Eh, te bourre pas la gueule, garde tes reflexes pour le boulot. Tiens, prends un peu de blanche, ça va te remettre le cortex d’équerre.

J’apprécie pas. Pas du tout. Le respect, si on t’en manque une fois, c’est pour la vie m’expliquait mon père. Je recadre, fouette l’air, premier impact au thorax. Je m’arrête là, elle doit nous être utile. Cynthia n’apprécie pas, me le fait savoir en aidant Norma à se relever.

- Salope de noire, me lance cette dernière.

Alors ça me vient, le doute. Peut être pas pour rien que le Nono l’ait rencardée sur aucun coup. Une rouge, c’est pas une brune mais faut s’en méfier quand même…

Je replace une mèche, me demande si je ferai mieux pas de la dézinguer d’un coup d’aiguillon en matant, toujours sur Clichy une vieille pute au rabais se faire attiger par un ex beau-gosse à la retraite. Rien n’a changé, finalement.

Pourtant, avec les copines on aurait du s’amuser, c’était ça qu’était prévu. Comme avant. Saut que Cynthia et Norma, c’est des jeunettes, les copines, celles d’avant, elles sont soit au mitard soit en enfer.

- Ressaisis-toi, on y est presque, me lance Cynthia.

On profite d’un ralentissement de la caisse pour s’élancer ; Norma et Cynthia, côte à côte, moi en retrait. On prend notre élan, si tout se passe bien dans les heures qui viennent j’me fais la malle, je raccroche. C’est plus pour moi ces conneries.

Je l’ai su juste avant ; c’est mes antennes qu’ont capté le message. Que voulez-vous, entre la raison et le cœur, des fois…Bref, j’aurai pu m’arrêter là, stopper, décarrer. Je sais pas, peut-être vouloir mourir sur scène, un truc comme ça. Sûr, à Pigalle, c’est un peu facile.

Au moins, la chute fut douce. Au pied du Divan.  L’amorti, le confort de la fibre, une certaine moiteur. Et puis, avant d’en terminer, avant la mortelle piqure du sergent mygale, je les vois, les deux traitresses ; elles récupèrent et se partagent le flouze lié à ma capture.

Allez, avant de les fermer, les yeux, je peux le dire, j’aurai préféré une veuve noire, pour me le donner le coup de grâce. 

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