Valentin, le peintre prestigieux

Marie Souffron

Concours "L'autoroute"

Articulation : résumé des dix chapitres.

1 - « Je suis né dans une voiture, près de l’autoroute A666, révéla le jeune Guilhem. Ma mère est montée à bord du véhicule d’un inconnu : « j’ai toujours rêvé de faire l’amour à une femme enceinte » sont les seuls mots qu’il a prononcés avant de me forcer à naître en la violant avec brutalité ».

2 - Aidée d’une CRS, Eva, petite-fille des gardiens du château de Valentin, naquit sur l’autoroute A666, un crayon à la main. Elle sut écrire avant de savoir lire, elle sut lire dès qu’elle sut parler. Au fil du temps et des pages, elle devint une biographe expérimentée. C’est alors qu’elle rencontra Guilhem.

3 - Valentin est né en voiture, à 250 km/h, sur l’autoroute A666. « Tu seras un artiste mon ange. Tu auras les yeux qui me manquent et tu créeras la beauté » chuchota Sofia à son oreille. Peintre devenu, fortuné et solitaire, il vieillit sans savoir qu’il était aussi l’arrière-grand-père de Guilhem.

4 - La petite-fille de Térésa devrait avoir 35 ans. Sa grand-mère ne la connait pas, elle-même ne sait pas que sa grand-mère existe. Elle devait s’appeler Anna mais Térésa ignore comment elle se nomme. Il s’agit de Mariana, elle est née dans une prison de la dictature argentine. Elle est la mère de Guilhem.

5 - Térésa est venue voir Valentin en prison et elle a dit : « j’attends un enfant ». Il a effleuré son ventre, puis elle est partie. Un jour elle a écrit et les mots « fausse couche » et « adieu » ont fait saigner son cœur. Plus de 50 ans ont passé. Le fils de Térésa serait-il aussi celui de Valentin ?

6 - Un terrible mal de tête ronge Valentin de façon régulière, un martèlement impitoyable l’obsède et le rend d’humeur sombre et taciturne, peu enclin au bavardage. Il est devenu un peintre prestigieux et entouré, en même temps qu’un vieil homme seul et sans  ami véritable.

7 - « On est pareil Chloé, les mêmes racines, fit Valentin ! Tes grands-parents viennent de Cordoba. Et je sais enfin pourquoi je les ai choisis parmi les 14 couples qui se sont présentés il y a 30 ans : pour que tu sois là aujourd’hui, petite argentine au rire cristallin qui ensoleille ma triste vie. »

8 - « Je n’aime pas mes parents ». Cet horrible sentiment angoissa Marianna jusqu’à ce qu’elle découvre qu’elle fut l’un des nombreux bébés kidnappés lors de la dictature militaire en Argentine, et élevée sous une fausse identité. Ses parents ont été assassinés. Ceux qui l’ont vue grandir sont des usurpateurs.

9 - Valentin s’offre la biographie de Térésa, son amour de jeunesse devenu écrivain. C’est son amie la petite Chloé qui lui fait la lecture. Il apprend ainsi la naissance d’un fils. Sa brève vie. Et puis sa mort. Il est consterné quand il comprend qu’il a aussi une petite-fille, qu’elle est née en prison et a été volée.

10 - Térésa rêve de retrouver l’enfant de son fils. Valentin veut reconquérir Térésa. Marianna et Guilhem sont en quête de leur vraie famille. Eva tente de relier toutes ces vies par l’écriture. Chloé est le trait d’union entre le vieux peintre et sa vie hors de ses œuvres. Les retrouvailles auront-elles lieu ?

Chapitre 1er :

« Ça n’aurait jamais dû se produire….Tout devait bien se passer, tout était organisé pour. Mais finalement… rien ne s’est passé comme prévu… », sont les mots qu’il avait murmurés au téléphone au moment de prendre rendez-vous.

« Tournez à gauche, vous êtes arrivé à destination. ». Le GPS se tut et Eva gara sa Clio dans l’allée d’une maison cossue de la rue de la Pinède à Aigues Mortes. Elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur, regretta un instant de ne s’être pas maquillée, poussa un profond soupir, sachant pertinemment qu’elle aurait dû quitter tout de suite son véhicule, car ce moment d’hésitation était celui qu’attendait la peur pour s’emparer doucement d’elle. Elle savait qu’il était trop tard, elle se demandait déjà ce qu’elle faisait là, pourquoi elle était venue vers cet homme étrange qu’elle ne connaissait pas, cet homme qui l’avait sollicitée pour écrire sa drôle d’histoire. Elle vivait et revivait la même chose à chaque fois. A quel moment l’habitude prendrait-elle le pas sur l’anxiété ? Dix longues années qu’elle allait à la rencontre des gens pour écrire leurs biographies. Un acte qui, à chaque fois, entraînait chez elle des répercussions plus ou moins profondes, comme le feraient les ricochets d’un caillou léger et plat, lancé presqu’horizontalement à la surface de sa propre vie.  Quelles conséquences allaient dériver de cette nouvelle première entrevue ? Elle s’apprêtait à réintroduire la clef de contact quand elle vit des yeux sombres et inquiets la scruter derrière la fenêtre. Elle soupira, sachant qu’elle ne pouvait décemment plus s’en aller alors qu’il l’avait vue. Et puis, elle avait vraiment besoin du salaire lié à ce travail, pour faire grandir sa fille dans les meilleures conditions possibles. Elle sortit de la voiture et claqua la portière. Elle leva la tête, les yeux avaient disparu du carreau, un voilage blanc les avait remplacés.

            Eva n’eut pas à sonner, la porte d’entrée s’ouvrit et les yeux réapparurent. Un peu moins sombres, un peu plus inquiets peut-être. Le garçon semblait très jeune malgré sa grande taille, et Eva s’en trouva indécise. Après les présentations d’usage, Guilhem l’invita à s’installer dans un salon assez confortable et lui servit un thé à la menthe. Il avait de belles mains, des mains d’enfant. Elle hésitait sur le ton à adopter :

-      Au téléphone, vous aviez l’air plus…

-      Plus âgé, oui je sais, c’est ma voix. Je n’ai que seize ans, mais ma mère est au courant de votre venue, elle descendra vous voir tout à l’heure,

-      Ah bien, alors je suis toute ouïe, déclara la jeune femme en prenant place sur le large canapé, et elle installa son ordinateur sur ses genoux.

-      Comment commencer, tout est si compliqué, interrogea t’il en s’asseyant à son tour ?

-      Parlez-moi de vous, fit Eva, son index coincé au coin des lèvres.

-      Vous parler de moi, oui bien sûr, mais comme ça d’emblée, sans même vous connaître, ce n’est pas si simple, fit Guilhem les yeux dans le vague, et puis, certaines choses ne sont pas facile à dire.

-      Je comprends bien, la première entrevue est toujours un peu… embarrassante. La gène, l’émotion. Mais ne vous inquiétez pas, lors de ma prochaine visite, vous serez déjà plus à l’aise. Si vous voulez vraiment que j’écrive votre histoire, vous devrez sortir vos secrets de leur boîte, et me les confier. Vous me rapporterez tout comme vous voudrez, en toute liberté, de la manière la plus simple pour vous.

Eva expliqua tranquillement à son nouveau client ce qu’elle disait à chaque fois, qu’il allait devoir se raconter, et qu’elle l’y aiderait. Elle lui poserait des questions, lui ferait détailler certains souvenirs, préciser une anecdote, fouiller dans sa mémoire. Elle ajouta comme cela pourrait être douloureux parfois, ou joyeux bien sûr, et trouva utile de lui signaler qu’elle n’était pas psychologue, ni bonne-sœur,  ni confidente. Juste biographe. Et qu’elle ne fournissait pas les mouchoirs en papier.

-      Pour commencer, vous pouvez me parler du tout début, votre naissance par exemple.

-      Oh ça, c’est simple, je suis né dans une voiture.

-      Dans une voiture ?

-      Oui, et je n’aurais pas dû vivre.

La jeune femme décontenancée ne sut que répéter :

-      Pas du vivre.

-      Vous êtes obligée de vous faire l’écho de mes paroles ?

-      Oh non, pardon. Je vous écoute, répondit Eva, les doigts bien en place sur les touches de son clavier.

Elle leva les yeux vers Guilhem, les plissa un peu, toute entière attentive à ses moindres paroles, notant mentalement tout ce qu’il semblait éprouver, tout ce qu’il exprimait par ses gestes, ses mimiques, sa façons d’être. Son expérience passée profitait à Eva et elle était bien décidée à donner le meilleur d’elle-même dans celle-ci. Sa nature profonde la poussait, de toute façon, à toujours faire du mieux qu’elle pouvait.

-          C’était en juillet, poursuivit-il enfin. J’étais là, mais pas vraiment : maman était enceinte de moi de huit mois. Nous partions en vacances chez ma grand-mère. Celle que nous partageons, mes grandes sœurs jumelles et moi, du côté de ma mère. Je crois qu’elle est notre vraie grand-mère… seulement il y a des choses bizarres… mais bon… Tout a commencé quand mon père a emprunté cette autoroute, l’A666.

-          L’A666 ? Mais… elle existe réellement cette autoroute ? Sous le signe de l’imperfection totale ?

-          Ben oui, il semblerait. Sauf si maman a mal lu. Elle chantait à tue-tête avec ses filles, ses yeux brillaient de plaisir et la pancarte a défilé très vite ; avec le soleil qui se reflétait dessus, ce fut un peu comme un stimulus lumineux, vous savez, de l’ordre du subliminal.

-          Subliminal… oui d’accord, et ?

-          Maman a cessé de s’égosiller, elle s’est raidie et a fixé la route comme si elle était hypnotisée.

-          Hypnotisée ?

-          Oui c’est ça, comme si quelque chose l’avait envoutée. Personne n’a fait attention, sauf Zoé. Elle raconte tout le temps qu’un truc s’est passé à ce moment-là dans son cerveau.

-          Un truc ?

-          Oh s’il vous plaît, cessez de répéter tout après moi ! Ça me… déstabilise… vraiment.

-          Moi ça m’aide à me concentrer figurez-vous. Vous continuez ?

-          Oui. Il n’était plus tout à fait normal le cerveau de ma mère, depuis ce qui lui était arrivé… avec mes sœurs… elle les a eues à seize ans à peine, leur père l’a battue, sa famille l’a rejetée… elle a disjoncté… enfin, tout ça, vous comprenez…

-          Tout ça oui, on le mettra dans la boîte un peu plus tard, fit Eva en tapotant son ordinateur, son intuition lui indiquant que là n’était pas le vrai sujet.

-          Ce ne sera peut-être pas nécessaire. Voici ce que m’ont raconté Zoé et Lili, quand elles furent plus grandes et moi avide de réponses à mes éternels questionnements : Elles ont continué leur répertoire un moment, puis elles ont demandé à aller se rincer les mains.

-          Se rincer les mains ?

-          Elles disaient toujours ça pour aller faire pipi, quand elles étaient petites. Elles avaient décrété que ce mot « pipi » n’était pas joli. Bon, passons… Félix… c’était mon père… Félix donc s’est arrêté dans un relais routier, et ils en ont profité pour déjeuner. Sûrement que moi, j’étais bien tranquille dans le ventre de ma mère. Personne n’aurait pu imaginer ce qui allait m’arriver ensuite, personne…

Eva dut ronger son frein. Elle ne tenait plus en place, et pourtant, elle devait rester immobile. Attendre que Guilhem veuille bien continuer son récit. Lui se mangeait les petites peaux autour des ongles, bien concentré sur ce qu’il faisait. La sueur perlait sur son front, une goutte de sang apparut au bout de son index, il prit un kleenex sur la table basse et s’essuya le visage et le doigt. Il sembla s’éveiller d’un songe douloureux et reprit d’un grand souffle désespéré :

-          Au moment de repartir… maman avait disparu.

-          Disparu ?! Elle avait disparu pour de bon, mais comment cela est-il possible ?

-          Elle s’était volatilisée, c’est tout. Juste avant elle était là, puis elle n’était plus là. Vous avez évoqué tout à l’heure l’imperfection totale pour cette autoroute, ce fut plutôt pour moi un tourment complet, fracassant et destructeur. Comme le reste de ma vie d’ailleurs.

-          Ah…

Une fois de plus la jeune femme mourait d’envie de savoir la suite, mais elle avait compris que son client ne supporterait pas qu’elle le pousse. Alors elle se tut et attendit qu’il continue. Il restait silencieux et elle dût s’armer de patience. Elle s’efforçait à vider son esprit, de façon à être prête à prendre en note tout ce qu’il dirait. Si bien que ses doigts se mirent en mouvement au moment même où Guilhem reprit son récit :

-          Félix courait dans tous les sens, il parait qu’il faisait peine à voir. Il a avertit la police, puis il a arpenté toute l’aire de repos en accéléré, suivi de près par ses petites belles-filles en pleurs. Il les a alors confiées à la gentille caissière du relais, seulement elles aussi elles voulaient retrouver notre mère. Elles se sont rapidement calmées, à deux on est plus fort. Et puis, elles avaient déjà vécu tant de trucs moches… Elles se sont sermonnées l’une l’autre, ont échappé à la vigilance de la dame très occupée, et se sont mises à inspecter les endroits les plus tordus, en haut des arbres, sous les bancs, elles ont fait tous les recoins de l’épicerie, sont retournées dix fois aux toilettes, ont contrôlé derrière toutes les portes, sur le parking, se sont accroupies devant chaque voiture, elles ont même fait l’aire de jeux dans tous les sens, visité le toboggan et les petites maisons pour enfants. Quand Félix a voulu les récupérer, elles se tenaient l’une l’autre comme si elles étaient des siamoises, tout à fait désappointées, et aujourd’hui, quand je les harcèle pour qu’elles me parlent encore de cette histoire, elles disent que mon père avait un drôle d’air inhabituel, que c’était comme s’il avait rétréci. Alors sans se concerter, elles se sont lâchées puis elles ont couru, couru, jusqu’à ce qu’il les perde de vue. Il était fatigué et se fut facile pour leurs petites jambes qui sprintaient continuellement. Mes sœurs ne savaient pas se déplacer sans avoir l’air de se carapater.

Guilhem fit une pause. Eva posa la question qu’elle retenait :

-          Et… Il les a retrouvées ?

-          Qui ça ?

-          Eh bien, vos sœurs ?

-          Oh, elles ; oui bien sûr, puisqu’elles sont là. Elles ont vingt-deux ans aujourd’hui. Toujours aussi pressées elles sont, mais pas pour les mêmes choses.

-          Mais, ça s’est passé comment ?

-          Elles marchaient sur l’autoroute, à contre-sens. C’était hyper dangereux, elles auraient pu se faire faucher par un automobiliste. Seulement elles n’y pensaient pas, à leur âge. Juste elles avançaient en appelant maman. Elles m’ont raconté par la suite l’incroyable diversité des déchets qu’elles ont pu découvrir sous leurs pas. Des paquets de cigarettes vides, des chewing-gums et des vieux mégots, des canettes de coca ou autres, des choses bizarres en forme de gros doigts comme les gants pour faire le ménage… enfin, vous voyez quoi… des bouteilles cassées ou pas, des emballages de repas, et puis des batteries, vous vous rendez compte, et même des bouteilles de gaz, des jouets  et j’en passe… Si elles n’avaient pas été si inquiète pour maman, elles se seraient bien amusées !... Heureusement, quelques conducteurs ont donné l’alerte.

-          Et votre mère dans tout ça ?

Le jeune homme se tut à nouveau, la bouche légèrement entr’ouverte. Il serrait ses mains l’une avec l’autre l’air de vouloir les essorer, sauf qu’elles étaient absolument sèches. Eva attendit à nouveau sans plus rien dire, respectueuse.

-          Je suis né à proximité de l’autoroute A666, révéla prudemment le jeune garçon, s’efforçant de retenir toutes sortes d'arrière-goûts amers qu’il sentait venir bien malgré lui.

-      Maman était allée se cacher derrière le relais, pour fumer. Félix ne voulait pas qu’elle fume. Il avait raison, j’étais là quand même. Mais bon… bref, un homme… un homme avait accosté maman, comme s’il la connaissait. Il s’était approché et avait sorti une cigarette lui aussi… Il… il avait bu. Il était bien mis, genre costume cravate et parlait peu, si bien qu’elle ne s’était pas tout de suite rendu compte de son état d’ébriété. Il lui a souri, elle lui a dit bonjour. Après je ne sais pas. Maman n’a jamais été très claire sur ce passage là. Toujours est-il qu’elle s’est retrouvée dans sa voiture. Vous vous rendez compte, elle est montée dans la voiture d’un parfait inconnu dans son état ! Ça ne me paraît pas croyable !

Quand Mariana avait pris conscience de l’ivresse avancée du bonhomme, c’était déjà trop tard, ils étaient sur l’autoroute. Il roulait vite et ne prêtait pas attention à elle. Il avait pris la première sortie, avait continué un moment sur une nationale, puis il avait stoppé son long véhicule dans un bois sombre. Il avait verrouillé les portes d’un clic sur le tableau de bord et avait couché les sièges d’un mouvement accéléré des poignets et sous les yeux effarés de sa compagne d’un soir. « J’ai toujours rêvé de faire l’amour à une femme enceinte », sont les seuls mots qu’il avait prononcés. Il avait défait sa ceinture et ôté son pantalon. Et Mariana avait eut beau pousser des cris aigus et prolongés, elle avait eut beau le supplier :

-      S’il vous plaît, non, mon bébé, mon tout petit, je vous en supplie, arrêtez ça !

Rien n’y avait fait.

L’homme avait enlevé aussi sa chemise et le reste, et c’est complètement nu et sous la folle emprise de l’alcool qu’il avait violenté la mère de Guilhem, à plusieurs reprises et sans aucun remords…

-      Jamais jusqu’à la fin de ma vie je ne m’en remettrai, je suis marqué dans ma chair par ce sexe étranger, soupira le jeune garçon anéanti.

La dernière poussée de l’homme saoul avait été si brutale que la poche des eaux s’était percée.

« Qu’est-ce qui se passe là, t’as pissé ou quoi », s’était-il alors étonné ? Mais Mariana  s’était évanouie. Et le violeur en partie dégrisé avait eut peur tout à coup. Peur de ce qu’il avait fait, peur aussi pour cette femme enceinte dont il ignorait tout, et qu’il découvrait à ce moment sur le siège couché de sa voiture. L’ivresse s’était diluée peu à peu dans l’épouvante. Il était sorti pour remettre plus vite son caleçon et son pantalon échoués sur les pédales, il avait renfilé vite fait sa chemise qu’il n’avait pas pris la peine de déboutonner, il s’était remis en hâte au volant, avait rhabillé Mariana du mieux qu’il avait pu, c'est-à-dire qu’il l’avait revêtue juste de son châle, essayant de dissimuler avec peine son ventre dénudé, et il  avait repris la route à vive allure.

Soudain, une biche dans les phares, un coup de frein sec, une embardée, le véhicule avait bondi puis il était retombé brusquement sur ses roues. L’homme, qui avait perdu connaissance un instant, avait rouvert des yeux effarés et ce qu’il avait vu l’avait dessaoulé, cette fois pour de bon : une femme à côté de lui, à demi-nue, échevelée et inconsciente, mais surtout, quelque chose sur le sol avait soulevé en lui un effroi insurmontable en même temps qu’une fascination inouïe, une masse de chair ensanglantée qui bougeait et vagissait, un minuscule être humain vivant et gesticulant, attaché par un long cordon qui pendait du vagin béant de la mère endormie. L’enfant devait s’appeler Guilhem s’il était un garçon, Nina s’il était une fille.

Ce fut Guilhem et il se tenait là, devant Eva. Il s’était tu, comme si le souvenir s’était éteint sur une scène trop difficile. Il avait fermé les yeux. Eva suspendit son geste d’écriture et se garda d’intervenir. Elle attendit, le visage légèrement penché du côté de son épaule gauche. Elle osait à peine respirer tant le récit de Guilhem inspirait en elle de troublantes émotions.

-      Elle aurait dû avoir peur, dit le jeune garçon d’une voix à peine audible.

-      Elle aurait dû avoir peur, répéta Eva.

-      Avoir peur et ne jamais monter dans cette voiture, continua t-il dans un murmure.

-      Ne jamais monter dans cette voiture, surenchérit-elle avec une extrême douceur.

Guilhem se tut à nouveau, aussi voûté à ce moment qu’un vieillard fatigué.

Puis il ajouta, tout aussi indistinctement :

-      C’était moi. Le bébé, c’était moi.

-      C’était vous, oui, confirma Eva.

Les deux jeunes gens se barricadèrent chacun dans leur espace vital, les yeux attirés par la géométrie du tapis aux poils courts et serrés, posé sous leurs pieds, le temps de reprendre un peu de forces. Eva imagina un instant que c’était un tapis magique comme celui des contes orientaux, et qu’il allait l’emmener loin d’ici. Mais rien ne bougea, alors elle posa une question :

-      Qu’a-t-il fait après ?

-      Qui ça ?

-      Le type, celui de la voiture.

-      Ah lui ! Il a déposé ma mère sur le bord de la route, il m’a posé sur son ventre, il nous a recouverts du châle et il est parti… J’aurais dû mourir.

-      Le salaud ! Oh pardon.

-      Oui c’était un salaud, ne vous excusez pas. Une voiture s’est arrêtée… un homme et une femme… ils nous ont emmenés aux urgences.

-      Qui vous a raconté tout ça ?

-      Ma mère. Elle a pensé qu’il valait mieux que je sache.

-      Et votre père ?

-      Félix ? Il n’a pas supporté l’idée de ce qui est arrivé. Il a vécu et revécu la scène des dizaines de fois dans ses cauchemars. Il se sentait coupable et c’est ainsi qu’il se punissait, sans trêve, si bien qu’il était rempli de haine et quand on a retrouvé le type, il lui a tiré une balle dans la tête en plein tribunal. Mon père est mort en prison, il s’est suicidé.

-      Oh… Je ne sais pas quoi dire…

-      Il n’y a rien à dire, je n’ai jamais connu mon père, il est mort avant que j’ai un an.

-      Votre mère vous a élevés seule, vous et vos sœurs ?

-      Oui, jusqu’à mes dix ans. Les hommes lui faisaient peur. Elle aspirait simplement à la tranquillité. Puis elle a rencontré Raphaël, un toubib…

-      Vous voulez que j’écrive toute cette terrible histoire ?

-      Oui, et le reste aussi.

-      Mais pourquoi ?

-      Quand j’ai lu votre annonce, j’ai pensé que c’était vous que j’attendais. J’ai fait des recherches sur internet, on y vante vos qualités. Mais surtout, vos parents sont argentins, comme ma mère. C’est un signe. J’ai su tout de suite que vous alliez écrire comment je suis né, et toutes les autres choses terribles de ma vie. Vous vous rendez compte que cet homme a complètement changé mon destin ? Il n’est pas Dieu pour faire ça !

-      Ou bien votre destinée était de venir au monde ce jour-là, forcé par cet homme là.

Eva regratta aussitôt ses paroles, les yeux de Guilhem s’étaient enflammés du feu de la colère et de l’indignation. Une voix tumultueuse traversa sa gorge dans un calme cependant absolu, mais Eva sentit de façon intuitive l’effort important qu’il devait fournir pour se contenir. Les mots qu’il prononça firent courir un frisson le long de son dos :

-      Personne, vous m’entendez, personne n’a le droit de forcer un bébé à naître, et encore moins à vivre !

La respiration de l’écrivaine s’embarrassa et elle ne put que répéter :

-      Personne n’a ce droit, non, personne.

-      Vous savez que ce sont les « psy » qui font le perroquet avec leur patient ?

-      Les « psy », mais je ne suis pas « psy », je vous l’ai dit !

-      Non justement, alors cessez de tout répéter après moi !

-      Comme si je le faisais exprès ! Au fait, quel âge avez-vous ?

-      Dix-sept ans et demi.

-      Dix-sept ans et demi. Oh… Vous avez vu l’heure, je dois partir.

-      Vous allez écrire mon histoire ?

-      Il faudra d’abord que je parle à votre mère.

-      Attendez un instant, je vais la chercher.

-      Ne la dérangez pas, je vous en prie. Nous parlerons une autre fois, je dois vraiment y aller.

Eva avait chaud. Et soif. Elle n’avait pas osé couper la parole de Guilhem pour lui réclamer de l’eau, de peur d’interrompre son récit. Elle avait cligné des paupières, et étouffé un léger bâillement. Les descriptions quelque peu inattendues du garçon lui avait fait perdre pied, au point qu’elle ne savait plus ce qu’il convenait de faire. Elle se croyait endurcie, elle était sûre d’avoir tout entendu. Sûre que plus rien ne pouvait la bouleverser ainsi. Et elle se trouvait soudain mise toute sens dessus-dessous par un gamin. Il l’a raccompagna jusqu’à la porte d’entrée sans soupçonner son trouble. Il lui tendit la main avec un sourire timide.

-      Je peux compter sur vous ?

-      Je vous l’ai dit, de toute façon, pas sans l’accord de votre mère. Je déciderai ensuite.

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