Welcome to Creakworms

harryc

La nuit est déjà bien avancée lorsque Vivien se rend sur le forum de Bestblood.com.

Il s’est maintenant habitué à ces petites incartades sur ce réseau social pour amateurs de curiosités morbides. Chaque fois qu’il s’y connecte, il est impatient d’y découvrir les dernières photos et vidéos trashs dégotées par les autres membres du site.

Le malaise coupable, la sensation perverse qui en découle avait quelque peu troublé Vivien lors de ses premières visites sur le forum. Mais l’attrait du gore l’avait peu à peu rongé et le goût de l’horreur chatouillait désormais Vivien à chaque fois qu’il était le témoin virtuel de ces faits divers sanglants, parfois drôles, parfois obscènes, le plus souvent macabres.

Après quelques pérégrinations dans les dédales du gore, il tombe sur un lien proposant le jeu interactif le plus abouti en matière de réalisme. La mention « pour joueur averti… et aux tripes bien accrochées » excite sa curiosité et l’encourage à cliquer.

En quelques secondes le programme se télécharge sur fond de scène de théâtre aux rideaux rouges tirés. Finalement, un ballon de baudruche portant l’inscription « Welcome to Creakworms » traverse le décor à la verticale et cogne le haut de l’écran avec une puissante percussion de tambour. Il martèle trois fois le faux plafond et les rideaux s’ouvrent.

Mais l’image saute et se brouille avant que Vivien ne puisse voir la scène. Il croit à un problème du logiciel et appuie sur quelques touches. Finalement, l’image se stabilise pour dévoiler un décor surprenant : sa propre chambre.

Et, Vivien devant son ordinateur, qui se voit comme dans un miroir.

Un peu agacé de comprendre que quelqu’un a piraté sa webcam pour l’allumer à distance, il est vite intrigué par un mouvement sur l’écran. La porte de sa chambre s’ouvre doucement et un ballon jaune avec écrit « Welcome to Creakworms » apparaît au bout d’un bras.

Une bouffée de frayeur le fait se retourner. Mais il n’y a personne derrière lui et l’entrée de sa chambre est toujours fermée.

Il se replonge sur l’image à l’écran et y découvre un homme devant sa porte, à quelques mètres derrière lui. Il est habillé d’un costume trois pièces noires à queue-de-pie, chapeau haut-de-forme, moustache relevée et barbichette, un monocle accroché à son œil droit. Sa qualité de prestidigitateur est attestée par une baguette qu’il tient à la main.

Il salue Vivien en soulevant son haut-de-forme.

Vivien, fasciné et le cœur battant à tout rompre, ne peut s’empêcher de vérifier à nouveau derrière lui que tout ceci est bien le fruit d’un logiciel particulièrement perfectionné.

Son attention revenu sur l’écran, le cyber-illusionniste entame sa première performance en lui faisant le tour du foulard qui n’en finit pas de sortir de sa bouche. Seulement, les foulards multicolores liés les uns aux autres sont aussi noués à sa langue qu’il continu de tirer du bout de ses doigts gantés. Il poursuit son mouvement pour s’extraire de la bouche des amas rougeâtre et hideux eux mêmes reliés aux tuyaux visqueux de ses intestins. L’illusionniste déverse le tout dans son chapeau haut-de-forme, jusqu’à la dernière goûte. Puis, il le remet sur sa tête et fait une révérence pour que Vivien salue sa prestation.

Le jeune homme est tout aussi dégouté qu’amusé devant un tel étalage sanglant. Il est persuadé que s’il s’avisait de rire ou même de sourire, il vomirait par la même occasion. 

Pour son tour suivant, l’illusionniste souffle au bout de sa baguette magique, gonflant ainsi un nouveau ballon de baudruche jaune qui apparaît à l’autre extrémité. Une fois suffisamment gros, il y dessine un visage caricatural aux dents aussi acérés qu’une citrouille d’Halloween. Il se tourne vers Vivien et claque des doigts. Le magicien disparaît de l’écran, ne laissant derrière lui que ce ballon au sourire bestial qui flotte sur place.

Vivien sursaute lorsqu’il voit apparaître le haut du chapeau noir à quelques centimètres sur sa gauche. Le couvre-chef s’élève à ses côtés, n’en finissant pas de défiler et repoussant le moment où le visage du prestidigitateur se révèlera à nouveau à l’écran.

Lorsqu’il se dévoile enfin, l’illusionniste sourit à Vivien. D’un sourire aux dents blanches démesurément trop longues.

Vivien voit alors le magicien ouvrir une bouche pleine de crocs et lui attaquer sauvagement l’oreille. Il la dévore à pleine dent tandis que Vivien pousse un cri de douleur et parvient à s’échapper en tombant de sa chaise.

Pris de panique, il rampe pour s’enfuir, une main plaquée contre son oreille. Il risque un coup d’œil derrière lui et réalise qu’il est bel et bien seul dans sa chambre. Il tâte son oreille, elle est toujours à sa place, bien accrochée, pourtant il n’entend plus qu’un sifflement continu qui lui sature l’esprit. Il regarde sa main, il n’y a pas une goutte de sang mais la douleur est bien réelle, une vraie torture.

Vivien se redresse prudemment et ose un regard vers son ordinateur. Il y découvre la face du magicien et sa bouche souriante gorgée de sang, un morceau de chair palpitant au coin de la lèvre. Son ballon jaune à ses côtés annonce un cynique : « A bientôt ! », suivi d’une infinie de « miam, miam, miam, miam… »

D’un bond, Vivien clape son ordinateur portable puis le débranche.

 

Deux jours plus tard, Vivien comprend qu’un virus informatique grignote son disque dur. A plusieurs reprises, il a croisé un ballon jaune qui parcourait tranquillement son écran alors qu’il naviguait sur la toile. Dès qu’il y déchiffre le « miam, miam, miam… » qui le hante depuis sa rencontre avec le magicien, il éteint vivement son ordinateur. Finalement, devant l’inutilité des antivirus, il se décide à s’en débarrasser.

Lorsque Vivien s’efforce de penser rationnellement, il se dit que son traumatisme ne peut être que psychologique et que le prestidigitateur n’est rien de plus qu’un logiciel suffisamment ingénieux pour influer sur les perceptions d’une personne réelle. Le tromper, l’illusionner, comme le ferait un magicien, avec de fausses douleurs.

Vivien a besoin d’en savoir plus à ce sujet et, après quatre jours sans se connecter à internet, il se rend à la bibliothèque du lycée pour faire des recherches sur les messages subliminaux et leurs possibles impactes psychologiques.

Il a besoin de preuves pour alléger son esprit et guérir du mal qui le ronge. Un mal psychologique mais aussi physique. Il n’entend toujours pas de son oreille gauche et celle-ci a pris une teinte blafarde inquiétante. Elle sent mauvais, comme si elle était victime d’une curieuse lèpre.

Il y a du monde à la bibliothèque, ce qui le rassure.

Convaincu qu’il ne risque rien et plongé dans ses recherches infructueuses sur Wikipédia et d’autres sites trouvés au hasard, il ne voit même pas les premiers tressautements de l’image. Il baisse les yeux pour répondre au texto d’un ami. Lorsqu’il les relève, le magicien est derrière lui, un sourire carnassier au coin des lèvres.

D’un geste rapide et assuré d’homme de spectacle, il le ligote de ses fameux foulards aux couleurs flamboyantes et dans le même mouvement enfonce une balle de jonglage dans la bouche de Vivien qui y étouffe un cri de panique.

A l’écran, Vivien est ligoté. Dans la réalité, il est assis dans une position étriquée mais aucunement extravagante.

Ayant l’attention de son unique spectateur, l’illusionniste peut maintenant prendre tout son temps.

De ses belles manières d’artiste, il présente sa baguette magique qu’il recouvre de son chapeau. Lorsqu’il l’ôte, il dévoile un lapin nain qu’il tient dans le creux de sa main. Il simule un fou rire en faisant non de la tête. Puis, concentré, il reproduit son tour et cette fois-ci dévoile un cobra sifflant la tête redressée. « C’est mieux » mime-t-il, alors que Vivien s’agite sur sa chaise.

L’illusionniste réitère sa magie à plusieurs reprises dévoilant à tour de rôle une machette, un pistolet, des tenailles, une faucille…

Vivien sent son cœur battre à tout rompre et ses premières larmes se déverser sur ses joues. Pétrifié, il ne peut se résoudre à détourner la tête de l’écran, se serait comme fermer les yeux face à son bourreau.

Le magicien, souriant au comble de la satisfaction, finit par exhiber un scalpel à Vivien. Il s’avance d’un pas mesuré et théâtrale puis pose un genou à terre à la gauche de Vivien. Il soulève son T-shirt qu’il coince dans les foulards.

Le magicien tranche dans le flan de Vivien qui sent la lame s’enfoncer dans sa chaire et déchirer son épiderme sur plusieurs centimètres. Il sent le sang chaud couler sur son ventre. Il voit le magicien abandonner son scalpel et écarter la plaie de ses deux mains gantées de cuir blanc. Puis sa dextre disparait dans l’abdomen de Vivien. Son tortionnaire lui sourit presque gêné et mimant des excuses pour sa lenteur à l’ouvrage.

Soudain, son regard s’illumine. Il tire un petit coup sec et extirpe une petite boule rose gélatineuse et ensanglanté. Vivien ignore quel est cet organe mais l’idée qu’il ne soit plus dans son corps le terrasse d’une souffrance plus grande encore que la douleur physique de son corps éventré.

Ne quittant pas des yeux cette partie de lui qu’on lui a arrachée, Vivien voit son organe éclaté entre les crocs du carnassier en costume. Du sang gicle sur son nœud papillon vert et son gilet blanc. Une substance noirâtre coule de ses lèvres sur sa barbichette.

Le magicien ne fait que quelques bouchées de ce mets savoureux. Puis, il sort de sa poche un mouchoir blanc et s’essuie délicatement le coin des lèvres, sans se soucier de son habit entièrement souillé par le sang.

S’en est trop pour Vivien qui s’évanouit enfin.

 

En se réveillant, Vivien ne réalise pas tout de suite où il est. Les yeux entrouverts et encore embués par la fatigue, il découvre un faux plafond qu’il ne connaît pas, une fenêtre qui donne sur un parc puis les tuyaux de perfusions reliant son bras à des pochettes au-dessus de son lit. Lorsqu’il voit l’écran de télé au coin de la chambre, il pousse un petit cri de panique et s’agite nerveusement. Un infirmier qui s’occupait d’un patient dans la même pièce vient aussitôt le calmer.

- Ne vous inquiétez pas, vous allez bien maintenant. Vous avez subi une intervention en urgence. On a dû vous retirez un rein malade et vous avez perdu beaucoup de sang à cause d’une hémorragie interne. Vous êtes hors de danger maintenant. Reposez-vous et je reviendrai plus tard.

Vivien se sent réellement très faible et ne se fait pas prier pour suivre le conseil. Même si, juste avant de fermer les yeux, il aperçoit le patient d’à-côté faire de l’ordinateur dans son lit.

 

Quelqu’un tape à une vitre. Vivien ignore depuis combien de temps mais ce petit tapotement incessant l’extirpe peu à peu de son sommeil.

Lorsqu’il ouvre les yeux, son cœur cesse de battre.

Face à lui, à deux mètres, pas plus. Le visage cauchemardesque du magicien remplit tout l’écran d’un ordinateur portable posé sur la tablette de son voisin de chambre.

Du bout de ses deux doigts gantés de cuir blanc, l’illusionniste tapote à nouveau l’écran de l’intérieur avant de lui faire un petit coucou de la même main. Puis, il disparait brusquement et dévoile la chambre d’hôpital d’un mouvement de sa longue veste. Vivien se découvre sur son lit, attaché par plusieurs sangles d’un bout à l’autre de son corps. Même sa tête est maintenue penchée sur la droite, vers l’ordinateur portable.

Le chapeau haut-de-forme réapparait dans le dos de Vivien, entre son lit et la fenêtre. Vivien voit alors une balle s’élever dans les airs, puis une autre, puis une troisième. Jonglant avec ses balles multicolores, le prestidigitateur se redresse petit à petit, comme s’il poussait du sol.

Les balles se multiplient de façon hypnotisante au-dessus du lit de Vivien. Elles sont une douzaine maintenant à voler d’une main à l’autre du jongleur, avec la dextérité d’un professionnel.

Vivien s’aperçoit que l’une d’entre elles s’attarde dans le vide, suspendue à l’écart des autres. Elle vibre quelques secondes avant qu’une paire d’ailes s’extirpe de chaque côté, puis des pattes et finalement le thorax et la tête d’un insecte aux mandibules acérées.

L’insecte volète un peu au-dessus du lit avant de se rendre compte que Vivien la regarde. Elle se dirige alors vers son visage tandis que Vivien marmonne une série de « non, non, non,… » implorés et vains. Lorsque, sur l’écran, il voit que la créature n’est plus qu’à quelques centimètres de sa tête, il s’apprête à pousser un cri mais se ravise aussitôt et ferme la bouche de toutes ses forces juste au moment où l’insecte se pose sur ses lèvres.

Vivien tente de secouer la tête mais n’a aucune amplitude de mouvement. Il sent les petites pattes de l’insecte le griffer tandis qu’elle inspecte son visage. Finalement, la créature s’intéresse à son nez et s’enfonce dans l’une de ses narines déchirant toute la cloison nasale sur son passage. Il la sent remonter vers le haut de son crâne, le grignoter de l’intérieur. Il est gêné à l’œil droit, sa vue se voile et le « ploc » sourd et liquide de son orbite crevé lui arrache le début d’un cri de douleur. Celui-ci est aussitôt étouffé par une nuée d’insectes qui se ruent dans sa bouche.

Il les sent se répandre dans son corps à une vitesse fulgurante. Sur l’écran, il voit des boursouflures glisser sous son épiderme, des insectes s’extirpent de plaies qu’ils ont creusées de l’intérieur avant de s’engouffrer à nouveau dans Vivien par d’autres orifices. Des mandibules lacèrent des nerfs qui électrisent de douleur chaque parcelle de vie qui lui reste. Il les sent dans sa tête, déformant son faciès en le tailladant de l’intérieure. Il les sent dans son cerveau et est pris de convulsion, comme si son crâne allait éclater.

Du liquide coule de ses oreilles, de ses yeux et de son nez. Sa respiration devient de plus en plus difficile, l’air ne circule plus par les canaux qui lui sont destinés. Du sang lui bloque la gorge et jaillit dans une quinte de toux violente et fatale d’une vingtaine de secondes.

 

Lorsque Bertrand se dépêche dans la chambre 212 en entendant des gémissements, il est déjà trop tard. Il appelle de l’aide grâce au bouton d’urgence mais n’a plus grand espoir pour le jeune homme. Ses convulsions sont trop violentes, du sang coule de ses orifices faciaux. Et quand Bertrand intervient, le patient s’est déjà étouffé en mangeant sa propre langue.

Lorsque les docteurs arrivent, il n’y a plus rien à faire.

Bertrand reste seul pour nettoyer la chambre.

Le patient voisin a retrouvé le sommeil après le tumulte de sa chambre. Bertrand est surpris de voir que son ordinateur est allumé. Plus surprenant encore est l’image qu’il diffuse : la chambre même où Bertrand se trouve. Il s’avance et se voit se rapprocher de l’écran.

A y regarder de plus près, il découvre une silhouette devant la porte ouverte. Un homme habillé comme à la Belle-Epoque tient un ballon dans une main avec écrit « A bientôt ».

Lorsque Bertrand se retourne il n’y a personne et la porte est fermée. L’image a aussi disparu de l’ordinateur…

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