Les douceurs maléfiques

Aglaé Zebrowski

Les douceurs maléfiques

            Elvio déposa son verre sur la table et dirigea son regard ténébreux vers la blonde.

-  À toi, maintenant, dit-il. Enfin, si t’en es capable.

            Luce, joueuse, termina sa vodka d’un trait. Ses yeux bleu safre se posèrent sur le visage désemparé d’Elvio.

-  Oublie pas que j’ai du sang russe, répliqua-t-elle narquoisement.           

            Ils se toisèrent durant quelques secondes avant qu’Alyson n’entrât dans la chambre.

-  C’est quoi, votre jeu ? déclara-t-elle en écrasant sa cigarette sur son propre bras.

-  Un jeu pour les grands… Italie contre Russie, répondit Elvio en continuant à scruter son adversaire.

-  Et toi, tu joues à te perforer les veines ? dit Luce sans quitter l’autre des yeux.

-  Oh, elles sont déjà dans un sale état, de toute façon, marmonna la concernée en observant les scarifications qui scindaient sa peau.

            Soudain, la jeune russe bondit du lit et agrippa les jambes de son amie. Celle-ci chancela, chuta, s’esclaffa.

-  T’as pas le droit de faire du mal à celle que j’aime ! s’exclama Luce en la giflant gentiment.

            Les deux adultes se dévisagèrent longuement. Alyson s’installa à califourchon sur l’autre, se pencha vers son visage, baisa ses lèvres charnues. Lorsque les jeunes femmes entendirent le déclic d’un appareil photographique, elles se tournèrent immédiatement vers Elvio, qui leur sourit d’un air innocent.

-  Elvio ! Efface ça tout de suite !

-  Non ! Vous êtes excitantes. Je regarderai cette photo pour m’endormir.

-  Je crois que ça fera plutôt l’effet inverse...

-  Possible, rit-il.

            Il déposa l’appareil sur la table de nuit puis plongea hâtivement son corps sous les draps, frissonnant. Cette nuit du 31 octobre, le froid glaçait la ville de Toulouse et les flocons de neige tapissaient les rues silencieuses. Etrangement silencieuses...

-  Vous venez ? dit Elvio, bras ouverts.

            Les deux amies rejoignirent le garçon, qui s’étonna de leur peau tiède en cette nuit d’Halloween. Il mit cela sur le compte de l’alcool, même si des idées moins sages encombraient son esprit. Blotties contre Elvio, la tête sur son torse, Luce et Alyson s’échangeaient des regards évocateurs. Bientôt, elles cédèrent à la tentation et enfouirent délicatement leurs têtes dans le cou de leur ami, en introduisant leurs mains sous son pull noir. Le garçon sursauta, surpris. Puis, ses bras se resserrèrent instinctivement autour d’elles.

            L’ivresse charnelle des trois humains commençait à répandre une douce chaleur sous les draps, lorsque quelqu’un frappa à la porte d’entrée. Tous trois sursautèrent. Les coups se faisaient de plus en plus forts. Alyson, de caractère vif, émergea des draps pour mettre fin à ce chahut. Elvio et Luce l’entendirent dévaler les escaliers. La porte claqua. De longues minutes passèrent.

Légèrement déroutés par l’alcool, les deux adultes reprirent leurs jeux sensuels avant de se rendre compte que l’absence d’Alyson semblait longue… et anormale.

-  Alyson ? cria Elvio. Tu viens ? On va pas t’attendre, nous, hein !

            Le jeune homme décida de se lever. Il sortit de la chambre, traversa l’obscur couloir et, surplombant désormais les escaliers, fut surpris de constater que le salon était vide.

-  Il faut qu’on vienne te chercher, c’est ça ? rit-il en commençant à descendre les marches.

            Lorsque l’adulte arriva au rez-de-chaussée, il vit une ombre pénétrer dans la cuisine et disparaître dans la pénombre. Seule la voix du présentateur de télévision animait la pièce. Elvio éclata de rire :

-  Tu te caches ? Ouais, et bien, tu vas voir, si je te trouve !

            Pris au jeu, il accéléra le pas, entra dans l’autre pièce sans allumer la lumière, dans l’idée de surprendre son amie. Il s'avança à tâtons dans l'obscurité. Soudain, il entendit la douche s’allumer. Il s’étonna de constater la rapidité d’Alyson, étant donné que la salle de bain se trouvait au fond du couloir, long d’une dizaine de mètres. Il ne l’avait ni entendue, et encore moins vue, se diriger vers l’endroit. Peut-être était-il plus saoul qu’il ne l’imaginait...

            Il s’engagea dans le couloir tout aussi sombre qu’à l’étage, tourna la poignée de la porte, entra. Une silhouette, immobile, semblait présente derrière le rideau de douche à demi transparent. Elvio s’approcha lentement de la personne… Pas à pas… Se trouvant maintenant à quelques centimètres seulement d’elle… Quand la porte claqua brutalement.

            Alarmé, le jeune homme fit volte face et crut durant un instant être victime d’une hallucination : la clé de la porte, inexplicablement, verrouilla d’elle même la serrure. Contrairement à ce qu’il croyait, Elvio n’avait pas rêvé. Titubant, celui-ci se remémora toutefois son objectif et se retourna pour attraper Alyson. Il saisit le rideau de douche, l’écarta. Et constata, à sa grande surprise, que personne ne se trouvait derrière. Un gémissement de plainte s’échappa de sa gorge nouée :

-  Alyson…, dit-il. Ca devient stupide, ton jeu, là…

            Le bruit de pas se rapprochant de lui le firent sursauter. Il se tourna à toute hâte, mais était bien seul. L'italien poussa un long soupir de lassitude et, il devait l’avouer, d’angoisse : il savait qu’Alyson, depuis la mort de ses parents, à laquelle elle avait eu le malheur d’assister, montrait parfois d’étranges comportements, comme si elle ne semblait plus différencier le bien du mal. Une partie d’elle paraissait dénuée de sensibilité et de bon sens. Malgré tout, son air déjanté avait toujours plu au jeune italien… hormis ce soir-là.

-  Allez, montre-toi ! ordonna-t-il sans pouvoir contrôler sa voix tremblante.

            En guise de réponse, un souffle tiède s’engouffra dans sa nuque. Elvio frissonna, victime d'une peur croissante. Puis, il sentit une vague de chaleur entourer son corps, disparaître, se rapprocher, comme si une flamme invisible le tourmentait. Tout à coup, le robinet se mit à couler. Il sursauta de nouveau, las de cette série d'évènements paranormaux: ce n’était pas de l’eau qui jaillissait, mais un liquide rouge vif éclaboussant les parois de l’évier. Le jeune homme s’approcha, tremblant, et plongea ses mains sous le fluide. L’odeur et le goût ne lui permirent aucun doute : il s’agissait de sang.

-  Alyson ! s’écria-t-il. C’est quoi, ce délire ? Allez, montre-toi !

            Un ricanement surgit subitement de nulle part. Elvio, dont le pouls et l’état de nerfs frôlaient l’état de panique, releva la tête vers le miroir lui faisant face. Avec horreur, il découvrit alors le visage d’Alyson, appuyé sur son épaule, empruntant une apparence digne des plus grands films d’horreur. Ses yeux étaient exorbités, sa bouche ruisselait de sang, et son large sourire lui donnait l’air d’un clown maléfique.

            Si vite qu’il n’eut le temps d’hurler, la jeune femme emprisonna ses bras et, armée d’un poignard, transperça son estomac. La lame rompit ses veines, émergea de la chair à vif, et perfora sa poitrine. Elvio s’égosilla de douleur et s’affala contre l’évier. Alyson profita de sa position pour saisir sa nuque et, aidée de la force surnaturelle qui animait ses muscles depuis une dizaine de minutes, resserra son emprise. Ses ongles aiguisés pourfendirent violemment ses artères, infligeant au garçon une douleur monstrueuse. Sa souffrance semblait trop importante pour que sa gorge puisse émettre le moindre cri. Des jets de sang jaillissaient de sa bouche. Une dernière fois, il ressentit la terreur, l’effroi, la panique, le mal si intense. Puis, les doigts d’Alyson se refermèrent sur ses vertèbres cervicales, et les rompirent sans difficulté apparente.

            Le corps d’Elvio chuta lourdement au sol.

-  Pauvres humains, marmonna la meurtrière en accompagnant sa plainte d’un sourire machiavélique. Si fragiles, si… vulnérables. Mais si goûteux !

            Pour appuyer cette dernière idée, Alyson s’empara du cadavre et ouvrit largement sa bouche. Sa mâchoire désarticulée lui permit d’ingérer la tête d’Elvio, la mastiquer durant quelques secondes, puis l’avaler avec plaisir. Le monstre sortit de la salle de bain et se dirigea vers la cuisine en recrachant, une à une, les trente-deux dents du mort : ces petits organes du corps humain avaient pris pour habitude d’ennuyer son système digestif, et Alyson ne comptait pas vomir son repas… Non, pas le soir d’Halloween !

-  Ce n’est pas parce que je suis un monstre que je dois manquer de tenue, tout de même, ricana la créature en traversant le salon.

            Son regard empreint de sadisme se posa sur la télévision, où le président français s’exprimait en direct.

-  Et toi, s’exclama Alyson, t’es pas d’accord, vieux fromage ?

            Elle quitta la pièce en ricanant et commença à monter les escaliers. Pendant ce temps, Luce, alarmée par ce vacarme, avait émergée des draps et errait désormais dans l’obscur couloir. Dans quelques secondes, les deux jeunes femmes allaient donc se rencontrer. L’humaine ignorait qu'il ne lui restait que quelques secondes à vivre. À présent, elle venait tout juste d’arriver au bout du couloir et s’apprêtait à ouvrir la porte, lorsque la poignée pivota doucement. Instinctivement, Luce recula de plusieurs pas.

            La porte s’entrouvrit lentement en grinçant. Silence. Tout à coup, de la pénombre surgit le visage blafard d’Alyson, pupilles dilatées, yeux grands ouverts, teint blafard. L’humaine hurla mais n’eut pas le temps de déguerpir, car l’autre étouffait à présent sa gorge en la tenant contre elle. Ses dents acérées se plantèrent dans sa poitrine, aspirèrent un peu de son sang, puis se retirèrent. Alyson, victime de sa soif et de sa folie, leva son poignard et l'enfonça brutalement dans le cœur de Luce. Elle répéta ce geste, trente fois encore, pour honorer la date d'Halloween, cette fête diabolique qui nourrissait sa cruauté et son goût pour l'horreur depuis maintenant vingt minutes.

            Laissant pour morts les deux humains, la créature quitta la demeure et s'enfonça dans les ténèbres, assoiffée de sang et déjà en manque de nouvelles victimes...

            Au même moment, dans le quartier voisin, un groupe d’enfants sonna à la porte d’une maison. La mère de famille leur ouvrit, s’apprêtant à leur offrir des bonbons. Elle sursauta en tombant face à la dizaine d’yeux injectés de sang qui la fixaient.

-  Oh, quels masques bien imités, les enfants ! s’exclama-t-elle en cachant son angoisse. Tenez, des bonbons pour vous cinq.

-  Non, répliqua le plus grand d’une voix rauque. Cette année, c’est nous qui vous en offrons. Et nous exigeons que vous les mangiez devant nous, sinon, ça voudra dire que vous ne les aimez pas, et nos mamans seront très fâchées.

-  Ah, mais c’est très gentil, ça, murmura la jeune femme en s’emparant des douceurs que le petit lui présentait. Je suis sûre qu’ils seront tellement bons que je serai une toute autre personne après les avoir mangés !

-  Oui...précisément, ricana l'enfant.

            Lorsque la mère introduisit le bonbon dans sa bouche, le groupe de créatures sourit machiavéliquement au vu de sa peau qui commençait à pâlir, puis referma la porte au nez de la future meurtrière. L'enfant chef sortit son téléphone portable et composa un numéro.

-  Maître, chuchota-t-il, nous avons presque terminé de transformer les toulousains. Ils se seront mutuellement massacrés dans quelques heures. Qu'en est-il des autres populations françaises ? 

-  La ville de Paris baigne déjà dans le sang, répondit l'interlocuteur. Je pense que nous aurons exterminé les habitants du pays avant le lever du jour. Les autres armées agissent efficacement en Europe. Le monde sera bientôt nettoyé de ces vermines égoïstes, destructrices, suffisamment bêtes pour se soumettre au pouvoir d'une seule larve de leur espèce... Et pourtant, ensemble, ne sont-ils pas bien plus forts ? Pourquoi donc creusent-ils les fossés sociaux et ne remettent pas en cause le fondement de leurs politiques ? Je ne comprendrai jamais l'illogisme des sociétés humaines. Enfin ! Passons. Continuez à me tenir informé, Créature.

-  Entendu, Maître.

Le monstre raccrocha et fit signe à ses compagnons de le suivre. Ils se dirigèrent gaiement vers les maisons voisines, en se réjouissant secrètement que leur objectif se concrétisât si rapidement : exterminer la race Humaine.

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