Zombies Killer

audiematis

            - Ouais c'est bon, je suis presque prête. Faut que je passe à la maison avant je vais prendre le métro là. Je me maquille et j'arrive juste après !            L'oreille collée à son portable, la jeune fille marchait à vive allure au beau milieu de la foule indifférente. La population lyonnaise allait et venait en ce samedi soir d'octobre sans la remarquer, étrangère à sa vie et son quotidien. Les gens ressemblaient à des formes tirées par un fil invisible, l'un dans un sens et l'autre à l'inverse, de chaque côté de la rue. Un murmure s'élevait dans l'air le long des façades de style italien. Incompréhensible, calme, sans agressivité. Il y avait quelque chose d'apaisant dans ce grand défilé d'anonymes. La nuit tombait et les lampadaires s'allumaient peu à peu d'une lumière orangée. Cela créait un halo apaisant pour les promeneurs et donnait envie de s'intéresser de plus près aux vitrines des nombreux magasins qui bordaient la rue de la République. Certaines façades s'illuminaient grâce à des spots savamment orientés pour donner aux bâtiments toute leur grandeur et leur majesté.
            Halloween approchant, on voyait déambuler sur les trottoirs d'étranges créatures déguisées plus ou moins bien à l'occasion de la Zombie Walk. Programmée en fin de journée, cette manifestation demandait aux participants de se déguiser en cadavre ambulant pour ensuite marcher telle une horde à travers les rues. Elle avait lieu cette année la nuit d'Halloween puisqu'elle tombait un samedi. L'association en charge de l'organisation ne pouvait pas laisser passer une telle occasion offerte par le calendrier. De très nombreuses personnes comptaient participer et la fête promettait d'être un bel évènement.

            La jeune fille fourra son portable dans son sac à main en toile avant de relever la tête. Elle s'engouffra rapidement dans la bouche de métro surmontée d'un panneau "Hôtel de Ville". Ses pas frappaient les marches qu'elle descendit deux à deux pour éviter de rater la rame dont le grondement caractéristique se faisait déjà entendre. Le temps de passer sa carte, de pousser le battant métallique et d'arriver sur le quai, l'engin freinait avec douceur. Les larges portes s'ouvrirent en coulissant. Des dizaines d'inconnus descendirent et laissèrent leur place aux voyageurs désireux de monter. Le quai se mit à grouiller de monde et des agents de transports régulaient les flux. La fréquentation du métro était à son paroxysme durant le week-end, ce qui rendait rarement son utilisation agréable. La ligne A ne fit pas exception et les utilisateurs s'y serraient comme des sardines. Beaucoup n'avaient pas pu trouver place assise et se tenaient le long des barres en fer, en agrippant les lanières au plafond ou simplement en équilibre les uns contre les autres.
            - Tiens, Aurore.
            Installée près de la porte, la jeune fille releva la tête pour considérer la vieille femme qui venait de la saluer. Elles se dirent bonjour rapidement, échangèrent quelques banalités et la retraité repartit s'asseoir là où une bonne âme venait de lui laisser un siège.
Aurore se laissa aller tandis que le métro se mit en branle d'un mouvement sec pour filer vers son prochain arrêt. Elle était jolie avec ses longs cheveux bruns, fins et raides, qui tombaient jusqu'en dessous de ses épaules. Sa peau pâle contrastait avec l'ombre de ses yeux et sa bouche pulpeuse s'étirait parfois d'un sourire enjôleur. Aux vues de ses vêtements et ses converses rose fluo, elle ne devait pas avoir plus de dix-huit ans. Il se dégageait d'elle une innocence et sensibilité à fleur de peau. Nul doute qu'avec quelques efforts, cette fille pouvait être une redoutable séductrice. Pour l'heure, ses yeux ne quittaient pas l'écran de son smartphone où elle jouait à quelques jeux pour se passer le temps.            Plusieurs zombies se trouvaient également dans la rame. Plus vifs que morts, ils arboraient des maquillages tantôt complexes, tantôt enfantins. L'un d'eux avait une imposante aiguille piquée dans un faux oeil, un autre un bras en moins camouflé sous une blouse de scientifique marbrée de sang, un autre encore un couteau de boucher à demi planté dans le crâne. Personne ne faisait attention à eux comme si la vision de ces morts était normale. Ils se rendaient probablement sur la place Bellecour, point de départ nocturne du cortège macabre.
            Soudain, alors que le métro filait dans le tunnel sombre, une violente secousse le stoppa subitement. Tous les passagers furent projetés vers l'avant et se bousculèrent. Les poussettes roulèrent sur des pieds, des sacs à mains écrasèrent des estomacs et des épaules rencontrèrent des visages un peu trop bas. Quelques grognements de protestation s'élevèrent alors que l'engin était arrêté net sur la voie.
            Aurore balaya le compartiment du regard pour observer la situation. Un homme d'âge mûr lui était tombé dessus et avait faillit réduire en miettes son téléphone qu'elle remit dans son sac par précaution. Les voyageurs reprirent peu à peu leurs esprits sans comprendre ce qui se passait.
C'est là que l'impensable se produisit.
        Alors que tous imaginaient une simple panne de réseau comme cela arrivait parfois, il n'en était rien.
            Les zombies présents se mirent en mouvement.
            - Personne ne bouge ! ordonna celui au bras en moins qui en profita pour sortir de sous sa blouse un pistolet de gros calibre.
            Un mouvement de panique gagna le métro. Des femmes se mirent à pleurer d'angoisse. Les zombies possédaient chacun une arme à présent et on devinait sous leur maquillage une irrésistible envie de tuer. Les yeux du meneur brillaient d'une lueur malsaine.
            - C'est la fête des morts hein ? Ben on va fêter ça dignement !
            Un premier coup de feu claqua dans l'air. Du sang gicla sur deux femmes et un homme âgé s'effondra aussitôt. La panique se répandit comme une traîné de poudre. Des gens essayaient en vain d'ouvrir les portes de l'engin pour fuir dans le tunnel mais elles ne bougeaient pas d'un millimètre. Même constat du côté des vitres incassables. L'opération avait été bien préparée, depuis des mois, pour qu'aucune faille ne subsiste. Tous les gens présents représentaient des morts en sursis pris au piège dans une boîte de conserve dont ils ne pouvaient espérer sortir.
            Il y avait dix zombies au total dans cette voiture, et dix autres dans la suivante. Placés à l'avant, au milieu et à l'arrière, ils assuraient une occupation totale du terrain. Les armes et les premiers cadavres dissuadaient quiconque de faire le moindre geste désespéré ou de tenter quoi que ce soit.            Complètement paniquée, Aurore ne souriait plus. Ses yeux brillaient de larmes qui lui imbibaient les joues comme un voile salé. Personne ne faisait attention à elle, trop accaparés par leurs propre sort. Le zombie à seringue se mit à crier :
            - Ceci est une attaque terroriste contre le gouvernement qui ne nous a pas entendu dans nos précédentes revendications. Nous exigeons sa démission totale et immédiate ! Puisqu'ils ne veulent rien entendre, vous allez être nos oreilles. Grâce à vous, on va enfin nous écouter.
            Il s'avança vers un jeune à casquette qui tentait de dissimuler son téléphone et l'enregistrement qui allait avec. Son air menaçant ne laissait aucun doute sur ses intentions :
            - Y'a pas de réseau ici, tu sais. Personne va t'entendre et personne viendra te chercher.
            Il enfonça immédiatement le canon de son Desert Eagle dans le ventre du jeune et pressa la détente. Le bruit fut assourdissant et masqua les cris de détresse de plusieurs passagers. Le corps du malheureux, poussé par le souffle, alla percuter la barre métallique au milieu de l'allée avant de tomber sur le sol. Ses entrailles s'échappèrent par le trou béant et ses vêtements s'imbibaient progressivement de fluides divers. Pour achever son macabre travail, le monstre mit un grand coup de pied dans le téléphone qui fut pulvérisé sous l'impact.          La terreur prenait possession des êtres et un silence de mort pesait comme une chape de plomb sur l'intérieur du métro. Seuls quelques sanglots étouffés venaient rompre le morbide tableau.
            Mais les zombies ne comptaient pas s'arrêter là. Plusieurs coups de feu partirent au hasard et des corps s'affaissèrent presque sans un bruit. Chaque âme qui tentait de s'enfuir fut froidement abattue d'une balle dans la tête ou l'abdomen. Un tapis sanglant recouvrait le sol et commençait à former une mare poisseuse en se mêlant à la poussière. Des éclaboussures écarlates zébraient les vitres, les banquettes et certains voyageurs en avaient même sur le visage.          Aurore ne bougeait plus. Elle voulait fermer les yeux mais n'y arrivait pas, revenant sans cesse sur les tas de chair encore chaud qui s'entassaient par terre avec horreur. D'autres adolescents baissaient la tête. C'était peut-être une façon d'essayer de disparaitre. Comme si ne plus regarder le danger anéantissait son existence.
            Malheureusement, cela n'eut pas l'effet escompté, bien au contraire. Le zombie à la seringue s'approcha d'un jeune homme blond avec un bonnet et un anneau à la lèvre.
            - Alors ? C'est cool de crever pour notre cause non ? Moi je trouve que ce métro manque un peu de déco. On pourrait faire des guirlandes avec tes boyaux t'en penses quoi ? Après-tout c'est Halloween, faut se mettre dans l'ambiance.  
Aurore regardait avec un mélange de fascination et d'épouvante la scène qui se déroulait devant ses yeux. Elle prenait sa tête dans ses deux mains, la langue sur les lèvres pour ramasser quelques gouttes salées et se donner du courage. La tension parasitait l'air comme un courant électrique prêt à claquer d'une seconde à l'autre. Les respirations saccadées formaient un tempo macabre. Les gens assis fixaient leurs pieds, d'autres joignaient leurs mains en une prière silencieuse.        Pendant ce temps, le jeune soutint le regard du zombie. Peut-être savait-il qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui. Dans un ultime défi, il envoya son poing dans la figure du revenant. Son nez éclata aussitôt et libéra un flot d'hémoglobine sur le visage pâle. La fureur se lut aussitôt dans le regard du terroriste qui répliqua par un coup de feu.
            - Je vais te crever !
            Une fois le blond par terre, ramassé sur lui-même, il le roua de coups de pieds et de poings jusqu'à ce que son visage ne soit plus qu'un tas de viande méconnaissable. Son sang se mêlait à celui du bourreau dont la violence ne faisait qu'augmenter tel un chien de chasse excité. Ses yeux éclatés ne voyaient plus rien, sa bouche, dont les dents cassées recouvraient le sol comme des petits cailloux, faisait peur à voir. Pour finir, le terroriste pris de folie exhiba un couteau de l'une de ses poches et ouvrit le ventre du malheureux à peine conscient. Ses intestins se rependirent, véritables serpents visqueux entre les jambes des otages. Une odeur atroce flotta dans l'air. Aurore se retint de vomir avec une main sur la bouche. Le contact de sa peau glacée lui donna des frissons. Il n'y avait plus d'humanité en elle, pas plus que dans le reste des voyageurs. Ne restait que l'instinct primaire, animal, le plus connu de tous : l'instinct de survie.
            Ce qui faisait office de banal lieu commun se transformait minute après minute en le théâtre d'une boucherie surréaliste. Les larmes qui brouillaient la vue de la brune ne voulaient pas arrêter de couler. Quel cauchemar !
            Zombie seringue poussa un cri triomphal lorsqu'il se releva et montra fièrement à l'assemblée le boudin de chair poisseuse qu'il tenait dans les mains.            - Sale petit con, c'est toi qui va te charger de la déco !
            Et il lança l'intestin telle une corde pour l'enrouler autour des barres de fer au plafond. Des voyageurs indignés se plaquèrent aux parois du métro et tournèrent la tête pour échapper à cette vision de folie. Plusieurs d'entre eux vomirent, sur eux ou des voisins trop proches, ce qui ajouta une horreur supplémentaire à la scène et à l'atmosphère déjà chargée des relents de la mort.            Tout à coup, sans que personne ne s'y attende, une voix étranglée s'éleva parmi ce carnage :
            - S'il vous plait, arrêtez, je vous en supplie...
            Les visages se tournèrent instantanément vers ce faible son d'où perçait un immense chagrin. Aurore, à genoux dans un sang qui n'était pas le sien, priait les zombies-terroristes de cesser le massacre. Quand elle s'aperçu qu'elle avait capté l'attention, elle continua :
            - Nous seront sages... on... on ne fera rien... mais je vous en prie arrêtez... on ne veut pas mourir.
            Scène étrange que cette fille comme un ange au milieu de l'enfer. Une âme pouvait-elle se dresser contre les démons, contre la mort en personne ? Au même moment, une alarme retentit dans le tunnel et une voix robotique annonça l'arrêt de toute la circulation sur le réseau pour un cas de force majeure. Personne n'y prêta attention. La force majeure, c'était eux qui la vivaient en direct. Tout le monde se fichait bien de l'état du trafic.
            Alors l'un des zombies resté jusque là en retrait s'approcha d'elle, son regard braqué sur le corps fragile secoué de larmes et de tristesse. Elle faisait vraiment pitié.
            - Si vous avez un coeur, poursuivit-elle d'une voix tremblante, c'est le moment de le montrer... On ne fera rien, on ne veut pas mourir.
            Le zombie s'arrêta devant elle, imperturbable. Son regard glacial ne trahissait aucune émotion. Le temps sembla ralentir encore un peu plus. Sans un mot, la créature leva son bras droit pour poser le canon de son revolver sur la poitrine de la jeune fille. Cela ne fit qu'accentuer ses tremblements et son regard brillant se leva à nouveau vers l'homme qui se cachait sous le déguisement :        - Je vous en prie... ne faites pas ça...
            Il ne fallait plus penser, plus écouter ses sens, plus respirer. Faire le vide dans son coeur et son esprit. Abandonner l'humain au profit du déguisement.
La main se crispa sur l'arme, il y eut à peine une seconde d'hésitation.            Et le coup parti.
        Le crâne d'Aurore heurta violemment la porte devant laquelle elle se tenait. Ses yeux, figés dans une expression de surprise, se fermèrent brusquement et elle ne poussa même pas un cri. Son sang s'échappa sur sa veste, son jean, ses chaussures roses fluo se teintèrent d'un voile carmin. Son corps devenu mou s'affaissa dans un bruit de tissu froissé. Son sac répandit son contenu sur le plastique du sol, laissant apparaître des effets personnels incroyablement intimes. Il fallait vraiment être un monstre pour envoyer cette gamine à la mort malgré ses supplications.
Et ce zombie, ce monstre dénué de coeur et d'humanité, c'était moi.

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