12 Mai 2011

Aurelie Blondel

Texte autobiographique. Le jour où ma sœur nous a quitté.

12 Mai 2011. Ce Jeudi, il fait chaud. Je suis en réunion de travail mais j'ai l'esprit ailleurs. Ma place n'est pas là. Je n'écoute pas un seul mot de mon responsable. Je hoche la tête mécaniquement au même moment que mes collègues, je regarde sans voir les documents du vidéoprojecteur. 
Vivement que cette journée de travail se termine que je puisse enfin aller la voir. Un coup d'œil rapide à mon portable laissé sur vibreur : il n'est que 10h30. La journée va être vraiment longue.

Mon téléphone se met soudain à vibrer. Je me dépêche de le sortir de ma poche sous les regards désapprobateurs de tous, mais je n'en ai que faire. Mon cœur s'emballe en voyant le numéro sur l'écran de mon portable, je transpire déjà à grosses gouttes, mes vêtements collent à mon dos, une boule dans la gorge qui saccade ma respiration. Je le connais ce numéro, je le redoute depuis deux jours.
Je ne m'excuse même pas et je sors de la salle de réunion pour décrocher au plus vite.

-"Madame Roumy ?"
Je sais déjà ce qu'on va m'annoncer... La voix étranglée, j'arrive à répondre à ma correspondante "Oui, c'est moi"
-"Il n'y en a plus pour longtemps, dépêchez vous de venir si vous le souhaitez."
Mon cœur bat encore plus vite. Non, non, non, non, non ! Pas ça ! Je crois que j'ai dit ces mots tout haut et je réponds à l'infirmière "J'arrive au plus vite".

Je retourne en salle de réunion. Je n'ai rien besoin de dire, ils me regardent tous stupéfaits, tristes, avec compassion. Ils savent aussi et ne préfèrent pas me demander quoi que ce soit. Je les en remercie intérieurement. 
Je prends mes affaires à la hâte et me dirige en courant vers la sortie de ce grand bâtiment où je travaille. Je cherche les clefs de mon vieux scooter.
Mon téléphone sonne à nouveau. C'est ma cousine cette fois. Elle est infirmière et elle vient de passer la voir. Elle sait aussi.
Elle ne veut pas que je prenne mon scooter, pas dans l'état dans lequel je suis et où je continue à sombrer. Elle propose de venir me chercher. Elle n'est pas loin.
Les quelques minutes qui la séparent de moi me paraissent être une éternité. Je fulmine intérieurement ! "Mais dépêche toi bordel de merde ! Dépêche toi !!!!!!!"
Je vois enfin sa voiture arriver. Il ne s'est écoulé que trois minutes. Je grimpe à la hâte et nous prenons la route aussitôt. Pas le temps de traîner. On ne se parle pas. Nous ne trouvons rien à nous dire. Nous nous comprenons. Les mots sont inutiles. Il faut juste se dépêcher.
-"Maman !!!?"
-"Elle est prévenue aussi, on se retrouve tous là bas"
J'appelle mon frère et mon mari. Je dois les prévenir. Ils ne sont certainement pas au courant, eux. Je ne parviens pas à les joindre. Ils ne doivent pas avoir de réseau sur le chantier où ils travaillent ensemble. Je m'entête encore et encore. Ils doivent être là. J'ai besoin d'eux.  Je parviens enfin à les avoir et les préviens. Ils viennent aussi vite qu'ils le peuvent. 

Pourquoi faut il toujours qu'une voiture n'avance pas quand on est pressé ? Pourquoi faut il toujours se taper tous les feux rouges dans ces moments là ?
Elle n'y est pour rien mais je suis en colère contre ma cousine qui me conduit. Elle ne roule pas assez vite à mon goût.
Allez, bordel de merde !!! Accélère ! J'aurai mieux fait d'y aller en scooter ! Mes jambes tremblent, mes bras aussi mais j'aurais pu me faufiler dans ce flot de circulation et je suis sûre que j'y serai déjà.

On arrive enfin. Je ne l'attends pas le temps qu'elle trouve où se garer mais elle ne s'en formalise pas. Elle aurait fait pareil à ma place. Le temps presse.
Je ne prends pas l'ascenseur. Je grimpe les escaliers deux par deux en courant. J'ai la mâchoire serrée comme jamais, je pourrai m'en casser une dent si je la crispe encore plus. J'ai mal mais cette douleur me permet de ne pas m'écrouler. Pas maintenant. La priorité c'est elle.

J'arrive enfin au dernier étage. Je cours dans le couloir jusqu'à sa chambre. 
Ma mère est là, mes tantes aussi. Elles viennent juste d'arriver. C'est elles qui ont conduit ma mère. Le médecin leur parle. Il me voit et me fait signe de me joindre à eux. Je m'exécute. Ma mère pleure. Je ne l'ai jamais vu dans cet état.
-"Maman ? Je peux aller la voir ?"
Je ne comprends pas encore.
Elle pleure de plus belle. J'entends quelques mots du médecin ... assistante sociale, salle de repos, pas souffert ...
-"On est pas arrivé à temps"
Je tremble, j'ai les oreilles qui bourdonnent. Je comprends exactement mais je ne réalise pas. Je veux juste la voir.
J'en ai le droit. J'entre dans sa chambre. Et elle est là, étendue sur son lit d'hôpital. Du sang coule de sa bouche et tâche le drap qui la recouvre. Ses pieds dépassent légèrement alors je l'ajuste. Je ne veux pas qu'elle ait froid aux pieds. Ma mère m'a rejoint.
-"Tu veux l'embrasser?"
Si je veux l'embrasser ? Non, je veux qu'elle se réveille, qu'elle me parle, me vanne, me sourit. Je veux qu'elle respire. Je veux essuyer ce sang qui s'écoule de sa bouche légèrement entre-ouverte. Je n'ai jamais embrassé de mort. Mais ce n'est pas un mort. C'est ma sœur. Mon unique sœur. Mon autre. Celle avec qui j'ai passé toute mon enfance. Celle à qui je pouvais tout raconter et qui pouvait tout me raconter. Celle que je voyais tous les jours. Ma moitié. 
Je ne suis pas arrivée à temps. J'aurai voulu lui dire tant de choses. C'est tellement cliché mais tellement vrai. Bordel ! Dites à ceux que vous aimez tout le bien que vous en pensez, dites leur à quel point vous les aimez, profitez d'eux. 
Je n'ai jamais su lui dire je t'aime et pourtant je l'aime de toute mon âme. Pudeur de merde. Je suis sûre qu'elle aurait voulu que je lui dise. Elle me l'avait déjà dit, elle. Je suis une connasse. Elle voulait que je lui dise aussi et je n'ai pas réussi à lui dire je t'aime.
-"Oui maman, je veux l'embrasser"
Je me penche et l'embrasse pudiquement sur le front. Sa peau est encore tiède. J'ai presque l'impression de la sentir respirer. J'en avertis ma mère. Elle me regarde et fait juste non de la tête. 
C'est à ce moment là que j'ai craqué. Mes larmes se sont mises à couler. J'ai pris ma sœur dans mes bras, allongée sur elle sans m'appuyer, pour ne pas lui faire mal. Et je lui ai dit je t'aime encore et encore, en ne cessant de l'embrasser. Il était trop tard. Je m'excusais auprès d'elle. 

Il était trop tard. Elle était belle et jeune, 32 ans. Une maman extraordinaire de deux adorables petits garçons. Talentueuse. Courageuse. Putain de cancer ! Je te maudis !!!
Comment je vais faire maintenant sans elle ?  Comment ils vont faire sans elle ? Et maman ? 

Elle n'a pas de chaussettes. Je ne veux pas qu'elle ait froid aux pieds. Elle n'arrivait jamais à s'endormir quand elle avait froid aux pieds.
Il était trop tard, mais pas trop tard pour aller lui chercher des chaussettes, qu'elle puisse dormir paisiblement. 


Aurélie Roumy

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