13. Epilogue

Irina Teodorescu

Ce texte est l'épilogue de mon recueil de nouvelles Treize - ed. EMUE

Bientôt je serai une femme-cactus dans le désert américain, seule et sûre de moi face à l'étendue de sable. Je regarderai le soleil droit dans les yeux et ses rayons saigneront au contact de mes piquants. Je serai une femme toujours verte, toujours forte.
Et si pendant des mois, la sécheresse m'entoure, alors tant pis, alors tant mieux. La pluie ne me concernera pas.

Dans le désert, j'aurai comme amant le Grand Canyon. Nous nous aimerons là, face à face, sans bouger, pendant des centaines d'années. Puis un jour, je mourrai. Bien avant lui. Je mourrai la première et je ne sentirai jamais son absence. Ensuite, l'eau que j'avais retenue en moi, mon jus, mon sang, ira dans la terre. Je me transformerai, moi et mes piquants, en sable, et le vent m'emportera. Je serai alors une femme-vent. Je soufflerai bien fort, je sécherai sur mon passage les visages des hommes. Et si je suis triste, j'irai siffler sinistrement au coin des immeubles gris des gens pauvres. J'irai siffler dans les trous béants laissés par les bombes dans les maisons d'un pays en guerre. Lorsque je serai en colère, j'irai arracher des arbres et des ponts, j'irai renverser les avions et les bateaux des hommes.


Comme je serai une femme-vent, je tomberai amoureuse de l'océan. Je passerai mon temps à lui caresser les bras et le visage. Ensemble nous volerons les rires des enfants venus jouer sur ses plages et je ferai danser leurs cerfs-volants pour que le spectacle soit plus beau.
Puis un jour, dans ma joie, dans mon enthousiasme, je perdrai mon équilibre et je tomberai sans souffle aux pieds de mon amant. Alors, il me ramassera, vague par vague, le temps d'une marée basse, il m'avalera comme un animal géant, il m'absorbera...
Je deviendrai une femme-eau. Salée. Non potable.


J'irai parcourir le monde. J'irai au pôle Nord et je serai froide, je serai un glaçon, je serai un glacier, je serai la banquise entière. Je sentirai les corps chauds des phoques et les pas légers des goélands. Je sentirai le froid qui tue et je verrai l'aurore boréale. Alors, j'aimerai profondément le ciel, et pour le rencontrer, je me laisserai fondre et évaporer par les pâles rayons du soleil.
Je serai ainsi une femme-nuage, enceinte de toute l'eau que j'avais été avant.

Et alors, dans les bras de mon amour le ciel, j'irai pleuvoir dans le désert américain. Je pleuvrai pendant des semaines, je pleuvrai la banquise polaire fondue en entier. Je pleuvrai comme ça sans pitié sur les autres femmes-cactus qui pensent que la pluie ne les concerne pas.

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