AFFABULER

nyckie-alause

« AFFABULER »


Je termine et je fais un café ? 

Il la regarde en souriant, il hésite. 

Puis-je allumer une cigarette ?

Non ! 

Elle tape sur son clavier  le regard fixé sur son écran, elle évite de lever les yeux vers lui. D'ailleurs il se tait, en attente qu'il se produise quelque chose. Elle tape et, avec un agacement évident, fait retour, retour, retour pour effacer ses traces. 

Comme si tu pouvais revenir en arrière dit-il.

Il se lève et marche jusqu'à la porte fenêtre. Son dos droit, lui confère une rigidité qui, tant qu'il était assis, était inconcevable. Il regarde vers l'océan. Ce n'est qu'une direction car la lumière hésitante du dehors agit comme un brouillard. Il sort son briquet et en fait tourner la molette. Agacée, elle imagine les étincelles, croit même percevoir l'odeur de graphite. 

« Affabuler », dit-elle, affabuler ça se dit comment en allemand ? 

Sans réponse de l'homme, elle se lève pour aller chercher son dictionnaire dans la bibliothèque. Elle s'en saisit mais au lieu de revenir s'installer devant son ordinateur elle disparait dans la cuisine et on entend la machine à café qui crachote.

L'homme est seul, il sort sur la terrasse et allume enfin sa cigarette. Il s'en lasse en quelques bouffées et l'écrase dans un pot de fleur. S'il laisse le mégot elle va s'en apercevoir et lui en faire le reproche, encore une fois.


Le café est servi appelle-t-elle, et il entre. 

Il semble qu'elle vient d'ébaucher un  sourire mais il l'imagine. Ou il l'espère. Il n'est sûr de rien.

Quand elle sourit il la trouve belle, belle comme avant, avant quand son absence faisait qu'il devait l'imaginer. Elle est grande, ses cheveux sont relevés et un crayon jaune et rongé les discipline. Le parfum amer du café installe, telle une émanation, autour d'elle une aura légèrement acide, un peu verte dont il apprécie la fraicheur. Les tasses ont tinté sur le plateau et à présent l'espace de la pièce retentit des chocs légers de la cuillère contre la porcelaine. Le sucre ! la musique du sucre qui fond le fait saliver et emplit sa bouche de gourmandise. Il s'apprête. 

Merci lui dit-il ! Elle se tourne et dit « tu as fumé » avec désapprobation, 

Tu as fumé ! Où est le mégot ? 

Juste au moment où il lui semblait que les choses pouvaient aller vers le mieux.

Détachée, elle s'assied et feuillette le dictionnaire. 

Affabuler n'est pas mentir ajoute-t-elle. 

Au ton qu'elle emploie il sait bien qu'elle n'attend pas de réponse. D'ailleurs lui il a oublié. Oublié l'allemand et d'autres choses. Il lui semble qu'avant il savait ou qu'il aurait su. Mais son cerveau fonctionne à l'unisson avec ses mains qui tremblent. Il les tend devant lui et les observe. Une tentative de contrôle qui échoue, qui ne peut qu'échouer. Il les enfile dans ses poches, prisonnières. Quelquefois en respirant profondément il parvient à les amadouer et elles acceptent d'aller où il le désire. 

Il ne peut pas saisir la tasse de café et la soupçonne de l'avoir trop remplie pour lui faire du mal.

Elle est satisfaite, elle a trouvé. 

J'ai trouvé le mot qui me manque. Elle lui dit cela mais ne prononce pas le mot. Pour l'épargner ?

Bon sang, ces mots que j'oublie pense l'homme, ces mots… et sa pensée divague sur ce qu'il était avant, sur le soleil éblouissant des Mascareignes.


Il arpente la pièce et s'attarde à contempler les photos dans leurs encadrements poussiéreux, est-ce de la nostalgie ? 

Elle est contente d'avoir trouvé ce mot, le bruit des touches du clavier semble joyeux et elle doit l'écrire plusieurs fois car il ne cesse pas ce satané bruit, comme une salve, jusqu'à, jusqu'où ? Tintement de la procédure de sauvegarde ! Claquement du capot de l'ordinateur qu'elle ferme !


Il ne se retourne pas et elle dit tu n'as pas bu ton café. C'est une simple remarque. Un constat sur lequel elle ne s'attarde pas. Elle le rejoint et regarde elle aussi les photographies. Du revers de sa manche elle essuie le verre pour mieux voir, elle le dit « pour mieux voir », elle souffle et un petit nuage de poussière divague avant de disparaitre. Elle sourit et ajoute « la poussière des souvenirs ». Elle questionne.

C'était quand, c'est ton fils, la maison, Catherine… Une question qui n'en est pas une car elle sait tout, il lui a déjà raconté. Elle persiste elle est où la maison, c'est l'île de Ré ? Et ton fils quel âge ?

Pour l'île, il est sûr, c'est la maison sur l'île de Ré. Mais le garçon il ne le reconnaît pas, disons qu'il le reconnaît mal. C'est comme pour les mots allemands qui sont diffus et transparents, des lambeaux de mémoire. Certes c'est son fils, enfin le fils de Catherine et le sien.

Me ressemble-t-il ? La photo, au Phare des baleines, c'est Catherine qui l'a prise et l'enfant devait avoir 15 ans ou 16… 

Il réaffirme que la photo a été prise il y a trois ans, un jour de beau temps, un lendemain de tempête. Trois ans…

Dans ses poches ses mains se serrent et se desserrent. Il sent ses ongles gratter sur la doublure en petits crissements et espère que la femme derrière lui ne se rendra compte de rien. Il se tient droit et dit le nom du fils, du fils de Catherine « Thomas ». 

Elle était belle Catherine dit-elle, vraiment belle.

Elle l'est toujours. Elle doit toujours être belle… Il ne sait pas mais il affirme

Et Thomas ?

Il n'affirme rien, il n'a pas de réponse définitive à faire à ce propos. Il pourrait affirmer ce qu'il imagine être, sans preuve aucune. Affirmer ou affabuler (2f), etc. Il n'a plus l'imagination suffisante (2f aussi) pour poursuivre l'histoire. Feue sa mémoire, (1 seul f). Est-ce un signe ?

La maison aussi, elle est belle.

Oui, la maison sur l'île de Ré. Nous pouvons y aller si tu veux. Catherine est belle, la maison est belle et regarde dehors regarde, l'horizon est en train de prendre forme. 

Tu m'y emmèneras ?

Tout de suite si tu le désires. L'île, je l'aperçois.

Elle tourne le regard vers la terrasse, sort. On comprend, on sait qu'elle hésite. Elle ne voudrait pas qu'il s'en rende compte. Elle se penche comme pour voir plus loin et découvre le mégot, dans le pot du laurier rose.

Non. Je n'en ai plus envie. Je ne veux pas d'une île qui a servi à Catherine.

Il dit excuse-moi. Il repense à la lumière des Mascareignes.


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