Air conditionné

Jérémy Gallet

To Rome with love, disait l'autre. Moi ce fut avec Jean-Benoît.

C'est une rencontre fortuite et exaltante, dont je n'ai aucune trace. Et jamais je n'ai songé à le regretter.


Qu'est-ce qui m'a mis sur le chemin de Jean-Benoît Dunckel, la moitié du groupe Air ? Surtout, qu'est-ce qui m'a conduit à le prendre pour l'autre ?

Godin. Pas Nicolas, non. Noël.

Le duo electro avait, paraît-il, chopé un melon aussi gros que le couvre-chef de Marc Veyrat.

En tout cas, s'il m'avait fallu répondu de cette lamentable méprise devant un tribunal, ce n'est certainement pas Jean-Benoît Dunckel qui m'y aurait traîné. Accorte et discret, l'homme me demande si je suis en vacances : un coup d'oeil sur la place Navone et un peu sur mes pompes. Je suis nerveux. Pourquoi lui parler de mon séjour romain, quand Sofia Coppola, "Moon Safari" et leur dernière sauterie électronique du Zénith me brûlent les lèvres ? Je ne vais pas m'éclipser sous prétexte que ma langue a fourché. D'ailleurs, je n'ai pas toujours été mauvais dans cette histoire. Je l'ai d'abord repéré, clairement repéré au milieu de la foule, marchant à côté d'une femme, l'accompagnant bientôt vers une terrasse de café. Je ne l'ai pas lâché des yeux, parce que mes yeux eux-mêmes ne le lâchaient pas. Pourtant, je sais que j'ai quitté cette place pour emprunter une rue adjacente. Si je n'avais écouté que mes jambes, je serais rentré à l'hôtel et j'aurais ruminé ma lâcheté. Mais ce coup-ci, elles m'ont obéi. A quelques mètres de lui, je me suis demandé qui jouait l'autre. Noël a clignoté dans ma bouche. Je l'ai ouverte un peu grand.

Dunckel et sa musique ne m'en ont pas voulu. Ils n'en veulent à personne. Le hasard de cette rencontre trouve un écho nocturne, car chez moi les événements miraculeux adviennent toujours après minuit. Un soir, je m'alanguis devant le poste : c'est comme cela qu'on appelle la télé lorsqu'on est vieux ou fatigué. A une autre époque, on aurait parlé de scopitones. Mais là, il s'agit de clips. On les regarde défiler, en attendant qu'une pensée magique vous expédie au lit. Si la chanson suivante, c'est encore du r'n'b, la nuit s'annonce reposante et demain vous apportera un poisson ou une femme d'argent. Pendant ce temps, en guise d'appât, deux nanas se renvoient une balle de ping-pong au ralenti, sur fond de mantra vocodé. "Kelly watch the stars !", "Kelly watch the stars !". C'est lumineux : je vais l'écrire.

Ce sera mon credo de la semaine : "Kelly watch the stars !". Je renierai les Beatles qui ont été toute mon existence et ces deux types rivés à leur jeu vidéo deviendront mes nouveaux amis vivants.

On sait que l'histoire ne fut pas si simple. Qui le sut, d'ailleurs ? Charlotte, dont la surprise se déployait volontiers en questions naïves ("c'est quoi ce truc musical" ?) ? Un ami qui crachait dans la soupe pop et m'enjoignit de passer à autre chose ?

Je suis resté fidèle. Je n'ai abandonné ni les uns, ni les autres. Beatles ou Air, du pareil au même. Les quatre à Liverpool, Dunckel à Rome. Entre les deux, une immense poignée de main qui franchit la mer. Et moi qui regarde. Moi qui regarderai toujours.

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