Asia song

antigoneuh

D’abord il y a le train et les heures, les heures de train pour une poignée de kilomètres, et ce temps que tu ne pensais pas avoir et que tu découvres, ce temps que tu regardes passer en même temps qu’à la fenêtre défile un paysage de poussière, et tu prends la mesure du voyage dans le voyage et des heures qui débordent de ce train décousu, de ce train qu’il y a d’abord et qui précède la folie, ici c’est comme si tu ne savais rien, ici ça ne pense pas, ça vit, ici pas de tête mais des haut-le-cœur, ici pas de raison mais une foisonnante énergie, il y a le train d’abord et la folie, et puis un jeune israélien qui t’accoste dans la ruelle d’un fort aux portes d’un désert et te propose d’être le figurant d’un jour pour un film de son pays, et le désert te retient toi qui voulais t’en échapper, et une jeep t’emmène à l’aube dans ses dunes où, à dos de dromadaire, les mêmes scènes se jouent et se rejouent dans un brasier de sable dont tu oublies vite le supplice, car te voilà déjà reparti vers le nord du pays, et aux petites heures de la nuit tu t’arrêtes au bord d’un bassin sacré d’où tu admires un temple d’or, puis te laisses emmener par un homme barbu et enturbanné de noir que ta blancheur intrigue, et dans une maison trop vaste pour sa seule famille il t’offre une chambre et profusion de plats, te priant d’être son hôte pour les jours à venir, et toi tu ne sais quoi répondre à ça, tu n’as jamais appris cette générosité-là, et c’est gênée que tu refuses car tu as ce désir de voir et de consommer du pays pour rentabiliser tes vacances, désir contre lequel tu luttes sachant que c’est précisément ici et de cette façon-là que le pays se donne à toi, mais le poids de ta culture a le dernier mot, alors tu te confonds en remerciements et tu reprends ta route vers le nord dans un bus de nuit où tu ne dors pas, ça conduit sans règles et klaxonne à tout va, mais surtout tu as le cœur au bord des lèvres tout prêt à s’échapper de toi, tu passes les heures qui te séparent de ta destination le visage à la fenêtre, serrant ton ventre lui aussi sur le point de se répandre, et cela te prendra des jours durant si bien que tu te rends à l’hôpital où un médecin t’accueille les pieds sur son bureau et le sourire en coin, te palpe l’abdomen en concluant à ce que tu savais déjà et te perfuses d’antibiotiques quelque part dans ce bâtiment qui n’a d’hôpital que le nom mais d’où tu ressors déjà mieux, alors tu continues ton périple et cette fois tu dors dans le bus qui te dépose sous un pont au pied des montagnes et au plein cœur de la mousson, une voiture pourtant pleine t’apostrophe déjà, toi qui ne sais pas même où tu es mais qui sais où tu vas et où tous te disent aller aussi, alors tu te coinces à l’arrière, heureuse d’échapper à la pluie, l’eau en cascades martèle les vitres et tu es bien la seule à t’inquiéter de la buée qui s’y étend, tout à coup la sécurité de chez toi te manque et tu vis comme un mauvais songe le moment où tes yeux effleurent la montagne effondrée, le glissement de terrain devant toi sur la route, et cet homme sur un scooter, un parapluie ouvert dans la main gauche, tentant de forcer la boue pour se frayer coûte que coûte un passage, alors tu ne sais plus s’il faut rire ou s’indigner de la folie en ce pays, tu ne sais plus mais finalement tu ris, tu ris aussi du bruit de tôle fracassée quand ta voiture, après avoir rebroussé chemin, s’échoue dans une dépression de la chaussée que l’eau en masse dissimulait, tu ris encore quand le chauffeur t’annonce que ce n’est qu’un pneu crevé avant de s’en aller le réparer, et tu ris de plus belle quand, revenue sous le pont où le bus t’avait laissée, encore un peu malade, tu te vides sur le bitume avec seul un dernier rideau de nuit pour te cacher, et tu te dis que cette fois, ça y est, le pays t’a emportée comme la pluie a charrié la montagne, tu ris d’autant de légèreté, tu ris jusqu’au lever du jour puis tu attends des heures encore que la route soit dégagée, tu fais corps avec le temps sans même l’idée de te plaindre et te découvres une passivité que tu ne te soupçonnais pas, un lâcher-prise sans lequel rien d’ici ne serait supportable, puis tu poursuis ton chemin pour des kilomètres de lacets, et déjà tu sais que là-haut, au milieu des lotus, sur le miroir d’un lac immense, t’attend un houseboat immobile où tu jouiras comme jamais du cadre, du calme et de la paix, car l’Inde, dans sa propre démesure, a ce don de t’apprendre la juste valeur des choses.

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