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Jean Talabot

La curiosité est un vilain défaut ...


         Diable, entièrement vêtu de rouge, rongeait ses ongles. Une cigarette Vogue 100's finissait de se consumer dans le cendrier en ivoire qui siégeait au centre de son bureau. Ses cornes récentes, âgées de quelques jours à peine, s'amusaient à percer des ronds de fumée.

Papa, enfin Dieu, était parti sans lui. Parti, parti, parti ! Parti édicter des lois aux hommes, cette dernière race qui lui causait tant de soucis. Parti, sans un mot, ou plutôt cette consigne destinée à un baby-sitter : « Garde le royaume tranquille fiston, et surtout n'intervient pas ». Lui, le fruit de ses entrailles célestes, se retrouvait encore sur le carreau.
Tant de frustration, d'humiliation, puis de haine pure envers Papa ! N'avait-il pas tout fait pour le satisfaire ? N'était-ce pas lui qui avait créé le serpent et la tentation? N'était-ce pas lui qui avait inventé le sexe et la généalogie ?

Mais son père, si orgueilleux, si omni-tout, refusait de partager le secret et le succès de la Création, et encore une fois tirait toute la couverture à lui...
L'ange cocu rongeait son frein, faute d'ongles. Comment se venger ? Il réfléchit longuement, en tirant les poils épars de son bouc et en sirotant un diabolo-fraise.

Le grand barbu avait une faille, un secret. L'ombre que lui même ajusterait de lumière : personne ne savait quand Papa était né... Son Père voulait faire de cette énigme un mythe, convaincu que ce mystère serait la primordiale curiosité, la tentation ultime, qui instaurerait le baromètre de confiance qu'il aurait en l'Homme.

« Ceux qui croiront en moi, qui auront Foi, les grands confiants, seront à mes côtés. Ceux qui douteront, dévorés par la curiosité, les grands savants, seront à tes côtés, mon fils » lui avait-il dit un jour, au dessus de son berceau.

On parlait tout de même, et cela d'après les anges, archanges et autres troufions du premier au 7ème ciel, d'une époque antérieure, où le temps et la vie n'existaient pas encore, où le Big Boss régnait seul et sans loi.


         Celui qui prenait l'apparence du bouc, du feu, du dragon ou de la femme, prit la ferme résolution de descendre quelques milliers d'années en arrière.
La croisade de Papa avait délogé tous ces anges pompeux de leurs fonctions. Le Royaume des Cieux était vide et les portes de l'ascenseur avaient été laissées sans surveillance.
Diable, bouillant de curiosité et de rage, eut tout de même quelques instants de doute. Les portes du temps étaient interdites à quiconque, et la pire des sanctions était à envisager ...

Tant pis, le fils avide pris le taureau par ses cornes, se dirigea vers la cabine métallique et enfonça le bouton « Ciel, étage -7 ». Le premier étage de l'échelle du Temps. L'ascenseur commença à trembler légèrement, puis à descendre sans se presser. Les hauts-parleur diffusait la musique nasillarde d'un boys-band que Diable adorait.

« Let me enter in your room
Honey I love you so
My heart beats like a boom
Honey we've to go go go! »


« We've to go go go-oh ! » reprenait Diable, avec son mauvais accent anglais et en tapant du sabot sur le plancher.

Quand tout à coup, une explosion terrible, et un jet de lumière. Le bouton « -7 » clignotait. Les lourdes portes en bois s'ouvrirent dans un nuage de fumée.

La lumière de ce monde était aveuglante, et le nouveau venu enfila une paire de Persol du dernier chic. Il ne voyait cependant pas grand chose, si ce n'est d'immenses et lourds nuages grisâtres dont l'odeur lui rappelait la fumée de ses cigarettes.
Même avec ses lunettes de soleil, Diable peinait à s'habituer à l'exceptionnelle luminosité de ces lieux qui, semblait-il, venait plus du sol que du ciel. Il marchait sur une surface étrange, légère et grainée, d'un blanc pur, qui reflétait parfaitement bien une source de lumière extérieure.

Diable marcha, marcha longuement, quelque peu déçu par cette terre qui se devait originelle et clé du plus grand mystère de l'univers...
Quand, soudain, un violent tremblement de terre vint le renverser. L'adolescent apeuré cru voir au loin un gigantesque cylindre s'abattre au sol, comme pour gratter cet étrange plancher. Le sol continua à vaciller un couple de minutes puis se stabilisa. Qu'était ce phénomène ? Une goutte de sueur tomba de son front.

En utilisant la manche de sa chemise Prada pour s'éponger le visage, il continua d'avancer quelques mètres. À ses pieds, une imposante ligne noire, à peu près aussi large qu'il était grand, creusait une tranchée dans la terre.

Il suivit la ligne, qui se brisait en un angle droit de manière à former un gigantesque L. Les deux jeunes cornes se dressèrent vers l'horizon et l'auscultèrent : d'autres de ces immenses symboles avaient noirci le tissu blanc.

Diable, qui devait parcourir des centaines de mètres pour déchiffrer ce qui s'avérait être des lettres, était en train de lire ma première phrase :

« La curiosité est un vilai... »






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