Concours3

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Agression

Ça a commencé dans un coin de l'appartement. Ou dans deux. L'appartement était vaste, et l'on ne pouvait pas surveiller tous les coins en même temps. Ni toujours.

Au départ, ce n'étaient que souvenirs, poussières, ordures. Il devait y avoir eu plusieurs foyers.

Un matin, Éric se leva et se dirigea vers la cuisine. En tournant son café tiédasse, il considéra le tas qui s'était formé sous le vide-ordures. Il se promit sur-le-champ d'y mettre bon ordre. Dès demain.

Un carton vide, trop gros pour le goulot du vide-ordures, était resté là, dans l'expectative. Peu à peu s'étaient accumulés dedans papiers gras, cartons et boîtes de conserves vides. Habitude avait été prise ensuite par les trognons de pommes, os de poulets et autres reliefs indésirables de tomber négligemment sur le tas d'immondices improvisé. Tas devenu énorme, et d'où l'on n'aurait pas été surpris de voir sortir des rats.

Le café bu, la tasse vide alla s'empiler sur l'impressionnant amas de vaisselle sale qui encombrait déjà le double évier métallique.

Éric alla ensuite aux toilettes, au fond du couloir le moins praticable et le moins accueillant de l'appartement. Le logement était un peu engorgé par des piles de vieux journaux qui rendaient les couloirs vaguement inquiétants. ??Éric devait se glisser dans celui-ci comme en un étroit goulot qui le léchait au passage ses innombrables langues de papier imprimé.

En vidant un seau d'eau dans la cuvette des vécés cassés pour en faire évacuer le contenu, il se demanda comment il avait pu se laisser surprendre ainsi. Il habitait seul un appartement trop grand pour lui et ne pouvait se résoudre à se séparer des objets. Installé depuis peu dans ses cinq pièces, il était déjà cerné de toutes parts. Pas un meuble qu'il fût possible de déplacer sans s'attaquer d'abord à des monceaux de vieux papiers. C'est du souvenir qui s'accumule, de l'ordure qui profite. Du vieux souvenir qui colle encore, de la poussière qui s'agglutine.

Éric passa l'après-midi en décapage et astiquage de vieilleries. Il aimait rendre comme neufs les bibelots trouvés sans couleur et sans forme chez les brocanteurs, dans les greniers, au hasard des Puces ou des ventes aux enchères. Il avait commencé à la mort de ses parents, par sa timbale de baptême retrouvée et quelque argenterie familiale héritée. Là, une vieille tirelire en métal grignota la majeure partie de son temps, jusqu'au repas du soir. Elle était coriace. Il avait dû s'y reprendre à plusieurs fois. Quand elle lui avait mis le grappin dessus, elle était noire de crasse. C'est la noirceur qui l'avait séduit. Elle avait peu à peu cédé aux produits décapants, puis lustrants. Elle laissait maintenant apparaître deux teintes, dont une cuivrée. Même la marque de fabrique s'était révélée. Un seul regret, il n'en possédait pas la clef et n'avait pu en trouver aucune, dans sa réserve, qui jouât dans le pêne.

Tous ces trésors, il se promettait de les revendre ensuite. Mais, une fois restaurés, la plupart s'incrustaient. Ils venaient s'ajouter aux autres, refusant d'être l'objet d'un négoce dont Éric avait pourtant caressé le projet de vivre à plus ou moins long terme. Il leur avait sans doute consacré trop de temps pour les liquider comme ça.

Après un solide repas, il lut jusqu'à une heure avancée de la nuit et se laissa happer par le sommeil. Le lendemain, il passa par la salle de bains qu'il n'utilisait presque jamais par horreur des bains et des douches. Il préférait se laver par petits bouts, et pour cela le cabinet de toilettes lui suffisait. Mais il voulait récupérer quelques pièces romaines qui trempaient dans vinaigre sur la planchette du lavabo qui supportait une rangée de petits pots de verre réservés à cet effet. C'est là qu'il remarqua, au fond de la baignoire, une eau stagnante, verte et glauque. L'écoulement ne se faisant pas, il décida d'écoper avec une timbale en plastique orange qu'il avait conservée de ses années d'internat au lycée. Cela dura un long temps car le liquide, gluant et gélatineux, collait à la timbale. Le niveau ne semblait pas baisser dans la baignoire, il en restait toujours un fond d'une dizaine de centimètres de profondeur. Il s'acharna pendant des heures sur cette matière immonde car il n'aimait pas que les choses inanimées lui résistent. Mais cette chose-là semblait vivante. Il avait l'impression de mener un combat inégal contre une énorme méduse qui se reconstituait au fur et à mesure qu'il lui portait un coup. Quand il dut cesser la lutte, il avait les mains vertes et collantes.

Il se demandait comment faisaient les autres pour avoir des appartements propres et ordonnés en permanence, lui n'y arriverait jamais. Il se souvenait d'un cendrier renversé sur la moquette et qui était resté vautré ainsi une bonne quinzaine de jours, entouré de mégots et de cendres, au beau milieu de la chambre.

Le lendemain, quand il se rendit à la salle de bains, ce fut pour constater que la baignoire était pleine à ras bord de la substance vert-menthe. Il décida de la traiter par le mépris. On verrait bien jusqu'où cela oserait aller.

Dans la cuisine, le tas semblait s'être tassé, il était comme ramassé sur lui-même.

Éric décida de passer quelques jours au rangement de l'appartement. En plus des piles de journaux, formant des arches dégoulinant es dans les couloirs, chaque pièce était encombrée d'objets hétéroclites. De la cage à tourterelles déglinguée à la carabine-jouet rouillée, maints objets inoffensifs et sournois animaient ce vaste capharnaüm. Il ne connaissait pas de femme qui eut pu y vivre. Seules les verreries fêlées ou ébréchées, porteuses de germes et de vermine, étaient impitoyablement éliminées. Tout semblait calme pour le moment.

Il ne réussit qu'à faire des petits tas un peu partout, sur le lit, la moquette, les étagères. Il devait ensuite affronter ces tas, les pousser, pour se nicher dans un coin quand finalement le sommeil venait le saisir, au creux de la nuit.

Ne venant pas à bout de sa propre chambre, il fit une tentative dans la pièce qui lui servait de bureau. En plus des livres, de volumineux dossiers reposaient là. Coupures de presse, photos et articles de revues s'amoncelaient, énorme matériau réuni pour des livres qui ne seraient jamais écrits. En plus des inutiles classeurs d'indispensables papiers administratifs, des monceaux de paperasses jaunissaient, courrier en souffrance depuis des années. Des associations du monde entier insistaient pour qu'il vînt à la rescousse de l'humanité en détresse. C'était toujours plus que jamais le moment de faire un petit geste. Des démarcheurs par correspondance, engorgeurs de boîtes aux lettres, voulaient lui céder à bas prix du savoir, de la santé, du rêve, du bonheur, des objets. Leurs prospectus collaient au bureau, se chevauchaient, attendaient qu'il réponde à leurs offres, ou qu'il les détruise s'il était le plus fort. Mais, dans le même temps, ils l'imploraient de ne pas les rejeter. Pour cela, ils essayaient de susciter la compassion, ils usaient de ruse, de charme. Ces intrus connaissaient le pouvoir de séduction de leur images aux couleurs chatoyantes sur papier glacé. Les plus pervers promettaient, pour échapper à la corbeille, de prendre part à des collages d'une sublime beauté qui iraient, bien sûr s'entasser dans des cartons à dessins. Et toujours il cédait à leurs supplications. Il subissait.

Dans un sursaut, il se mit à trier, classer, ordonner, mais n'arriva qu'à séparer, déballer, étaler. Il finit par renoncer, remettre à plus tard.

Il rêva, cette nuit-là, qu'il marchait sur une montagne de papier. De temps en temps, des paquets de journaux giclaient de l'énorme tas, ou bien des liasses de feuilles glissaient, sapant la base de l'édifice et menaçant de l'entraîner dans une gigantesque avalanche qui l'eût étouffé. Pour échapper à cette montagne bavant et crachant sans cesse, il devait avancer toujours vers un étroit pont dont les piles étaient constituées de livres, et qui tanguait dangereusement. Le réveil le sauva de la chute dans le vide.

Sa main gauche le faisait souffrir, celle qui avait écopé la baignoire. Elle avait trempé beaucoup plus que l'autre dans l'ignoble gélatine et il n'avait pu la décaper entièrement. Elle était restée recouverte d'une fine pellicule de matière plastique rigide que rien ne semblait pouvoir attaquer. Il n'osait essayer l'acide pour la dissoudre. Pourtant ses doigts pouvaient de moins en moins bouger, enserrés dans ce gant étroit, la force les avait quittés comme après un intense effort musculaire.

Après le petit déjeuner, il considéra le tas de la cuisine. Il était dégoulinant. La chaleur torride de ce début d'août semblait le faire fondre. Le tas était grisâtre. On aurait dit un énorme cube de pâte à modeler quand toutes les couleurs se sont amalgamées pour n'en composer qu'une seule, indéfinissable. Il décida de l'attaquer aussitôt car il avait considérablement grossi depuis la veille. Il avait gonflé, sans doute sous l'effet de la chaleur, comme un soufflé dans un four. Sa première idée fut de le crever pour faire retomber la pâte.

Il se munit d'un manche à balai et l'enfonça dans le magma. Tout ce qu'il parvint à faire c'est imprimer en creux la forme du bâton, mais dés qu'il le retirait, le fin tunnel qu'il y avait creusé se refermait lentement et la chose reprenait son aspect primitif. Le bout de bois souillé était recouvert d'une enveloppe de verre qui le rendait très pesant, comme si le verre avait imprégné le bois. Quand Éric laissa tomber le balai contre un mur, le manche se brisa net. Éric pensa à sa main, qui ne lui faisait plus mal, mais l'inquiétait fortement à cause d'une sensation de chaleur intense tout à fait anormale. ?a bouillonnait là-dedans. Incapable d'en bouger un doigt, il se prit à considérer sa propre main comme un appendice étranger à son corps. Verte et indestructible, elle semblait une prothèse en Plexiglas.

Fatigué, il se dirigea vers la chambre du fond. C'était celle qui conservait les souvenirs d'enfance rescapés d'Éric, des jouets, des vêtements, des petits meubles, et la grosse armoire noire. Mais il fut arrêté, devant la salle de bains, par des traces suspectes. Sous la porte, le liquide vert allongeait de longues et fines pattes sur le plancher. La porte était bloquée, le cadre en était collé à l'huisserie. Il pensa qu'elle avait bien fait, tôt ou tard il aurait dû condamner cette salle de bains. La chambre du fond sommeillait, il décida d'en faire autant.

L'attaque partit de la chambre du fond.

Éric venait d'être réveillé par un petit bruit sec et une étrange sensation de soulagement. Sa main gauche venait de se détacher de son poignet, laissant un moignon propre et lisse, comme la cicatrice laissée par une croûte arrivée à terme. La main gisait sur le tapis, rigide, brillante et colorée. Sa main s'était faite cendrier, comme ceux que l'on pouvait acheter dans les boutiques de gadgets. C'est alors qu'un bruit sourd arriva de la chambre-enfance. L'imposante armoire noire s'était effondrée, écrasant à moitié les jouets qui la gênaient, comme ce magnifique cheval en fer qu'Éric avait poncé, mastiqué et repeint en rouge.

L'armoire entrouverte bloquait à demi l'entrée de la chambre. Il en coulait lentement un flot de lettres, de photos conservées dans des boîtes en carton, de cahiers d'écolier, de dessins. Flot interminable qui ne s'arrêterait plus maintenant que l'assaut était lancé. L'armoire de l'enfance semblait sans fond, les souvenirs en dégoulinaient sans fin. Il ne restait plus qu'à attendre. Éric serait le premier homme enveloppé par son souvenir, étreint par son passé, gobé par son ordure. Déjà le magma de la cuisine avançait, obstruant la moitié du couloir, rejoignant la coulée verte de la salle de bains.

C'est du souvenir envahissant qui ne passe pas par le vide-ordures, du papier indestructible et qui prolifère, profitant du dos tourné, de l'attention en somnolence. C'est un souvenir tenace qui ne veut plus vous quitter. Un autre vient s'y coller, puis un troisième, et commence la collection. Dans tous les coins ça copule sournoisement, ça s'accouple sans autorisation, ça fait des petits dans le dos du maître. Ça cherche à vous bouffer le temps et l'espace. Pas moyen d'avoir le contrôle là-dessus. Ça vous file entre les pattes.

Il pouvait être pas loin de midi, Éric était réfugié dans sa chambre, couché sur son lit en chien de fusil. Le soleil d'août, filtré par les vitres vertes, éclairait la pièce d'une luminescence de chapelle. La coulée multicolore pénétra la chambre comme un énorme sirop de sucre coloré. Des objets hétéroclites y avaient trouvé place, encastrés les uns dans les autres. La coulée avançait comme un sucre d'orge mou, accueillant et menaçant à la fois. Tantôt elle poussait en avant un objet coupant, pointu, meurtrier, tantôt elle laissait transparaître un jouet oublié, une photo décolorée par le temps.

Éric allait être coulé dans ses souvenirs pour l'éternité, bétonné dans son passé, tombe familière et étouffante. Tout son passé était là, ramassé, concentré, retrouvé, réconfortant, oppressant, l'enserrant de ses sales pattes gluantes. Inutile de combattre, il s'était toujours laissé ballotté par la vie. Il se laissa avaler en position fœtale et ensevelir dans son appartement rempli comme un œuf.

Hygiène

Le matin, j'ouvre un œil. Si tout se passe bien, j'ouvre l'autre. Ouf ! Je vois. C'est bon signe. On ne m'a pas crevé les yeux pendant mon sommeil.

Je laisse pendre ma main vers la moquette, pour constater qu'elle n'a pas été inondée pendant la nuit, ni souillée, ni recouverte de débris de verre, car je vais y poser mon pied nu.

Je pousse brusquement la porte de ma chambre. Personne derrière ! La voie est libre, jusqu'à la cuisine.

Là, je monte l'intensité sonore de mon poste à transistors que je n'éteins plus jamais complètement depuis l'affaire des transistors piégés qui explosent quand on les allume.

La radio me confirme qu'il est bien cinq heures du matin, mon réveille-matin n'a donc pas été trafiqué.

Je détermine tranquillement la composition de mon petit déjeuner, thé, café, chocolat, chicorée... je ne sais jamais moi-même à l'avance ce que je vais prendre, et je ne prend jamais la même chose deux matins de suite.

Dès que je mets le nez dehors, tous mes sens sont en alerte. Je sais que là commencent les vrais dangers, finie la douce quiétude du foyer. Je commence par prendre le chemin opposé à celui qui mène à ma station de métro. Je préfère me lever un peu plus tôt le matin pour pouvoir à chaque fois faire un détour différent.

Dans le métro, pas fou, je laisse passer ma station en faisant mine de regarder ailleurs. J'en choisis une autre, qui me fera revenir sur mes pas, mais qu'importe ! J'ai de l'avance. Quand je l'ai choisie, discrètement, j'attends le dernier moment pour me précipiter dehors, juste avant la fermeture des portières.

Au travail, pas de problème, je me contente choisir la table du fond, contre le mur, de façon à n'avoir personne derrière moi. Si mon tabouret n'est pas maculé d'encre, je m'assois, face à la porte d'entrée. Pour le reste, parler le moins possible, surtout de sa vie privée.

Le soir, je rentre détendu dans mon appartement, le seul de l'immeuble à n'avoir pas de nom sur la porte. Je sonne, j'attends un peu, et si je n'entends aucun bruit à l'intérieur, je rentre normalement.

Si mon téléphone émet trois sonneries espacées, je peux décrocher sans crainte, c'est un code, fait par un correspondant à qui j'ai donné moi-même le numéro, qui ne figure dans aucun annuaire. Il faut savoir parfois faire confiance aux gens.

Et je peux dire que, jusqu'à présent, la chance m'a particulièrement favorisée. Pas un ennui, pas le moindre désagrément, pas la moindre chausse-trappe.

Je persiste cependant à croire que si, pour le moment, tout à l'air d'aller assez bien pour moi, c'est aussi grâce à une certaine hygiène de vie.

La Maladie de Pedro Braga Branco

Il s’est présenté dans le Service vers la fin juin de cette année-là. Il avait presque mon âge, la bedaine en plus. Il avait un ventre qui m’impressionnait. Le genre de ventre qui tend à faire sauter les boutons de la chemise tant il la pousse vers le monde extérieur.

Il avait des lunettes à verre épais et à grosse monture noire qui le faisaient ressembler à un gros crapaud gentil. Il avait l’air de vouloir travailler, à tout prix. Même si l’on n'avait à lui offrir qu’un boulot terne et abrutissant, répétitif et fatigant, manuel et débilitant. Au contraire, ça lui laisserait l’esprit libre et la possibilité de faire du travail intelligent l’après-midi, puisqu’il ne serait que le matin par nous occupé quatre jours par semaine.

Quand il a été parti, Romain, un collègue, me demanda qui il était. Je lui dis qu’il était portugais, qu’il avait 49 ans, qu’il avait fait des études de théâtre, qu’il avait eu une tumeur au cerveau, qu’il voulait devenir traducteur indépendant et que sa femme, assistante sociale, avait un cancer de l’utérus. Il me répondit : « On sait tout de lui maintenant ». Je pensai à ce moment-là, mais je ne savais pas pourquoi, qu’il pourrait faire un personnage de roman.

Je retournai voir Geneviève qui me dit qu'il avait beaucoup trop de diplômes pour ce genre de boulot mais enfin, s'il avait besoin de sous et qu'il voulait bien coller des gommettes pour en gagner, pourquoi ne pas lui laisser sa chance. On recrutait du personnel pour la création d'un fonds vidéo. L'ouverture de notre médiathèque devait se faire à la fin de l'automne, il fallait équiper d'importants arrivages de DVD.

Il est vrai que le curriculum de monsieur était chargé :

(extraits)

Études : - Bac portugais, orientation : Histoire et Philosophie

- Propédeutiques Lettres pour étudiants étrangers (Bordeaux)

- Maîtrise d'Histoire - Faculté de Lettres de Lisbonne

- Licence de Sociologie - Faculté de Sciences Humaines de Lisbonne

- Sociologie du Spectacle ...

Langues : Portugais - Anglais - Espagnol - Français - Italien

- stage de secrétariat bureautique

- Action préparatoire à l'Emploi comme Aide-Documentaliste

Théâtre - Acteur, auteur, metteur en scène, traducteur, ...

Enseignement : "L'histoire par le jeu théâtral"

"Le Jeu Théâtral comme thérapie", ...

Journalisme: Critiques de théâtre ...

Traducteur : Traductions littéraires, techniques et commerciales ...

Objectifs : 1. Gagner de l'expérience dans le domaine des traductions pour, plus tard devenir traducteur indépendant.

2. Faire carrière dans les Métiers de la Bibliothèque par l'amour des livres et du contact humain.

Quand je suis rentré de vacances, le seize août, il semblait s’être bien intégré, il avait pris ses fonctions quinze jours plus tôt. On peut même dire qu’il avait l’air tout à fait normal. Il disait déjà, comme tout le monde, du mal de mon immonde collègue Françoise.

Comme les meilleures choses ont une fin, Françoise quitta le service et fut remplacée début septembre par Marjolaine.

L'ambiance générale du Service s'en ressentit aussitôt.

Marjolaine était gentille, attentionnée. Touchée au plus haut point par la maladie de sa femme, elle couvait Pedro. C'est par elle que j'apprenais, jour après jour, heure après heure, tous les malheurs qui venaient se fracasser contre ce pauvre infortuné. Il se mit à parler de plus en plus de son épouse. Son état empirait, mais ils avaient en commun un projet qui lui tenait à cœur et qui la maintenait en vie, ils travaillaient ensemble à un livre sur les jardins de Paris. Elle écrivait les textes et lui se chargeait des illustrations.

Le matin, il travaillait pour nous, l'après-midi il allait faire des photographies pour son livre, "leur livre", et entre les deux il nous racontait la maladie. Lui-même avait l'air très accablé, la bouche sèche, il avalait péniblement une salive rare en faisant claquer la langue contre le palais. Il suait du crâne et l'on voyait des gouttes se former entre ses cheveux noir corbeau.

Chaque jour il arrivait avec des photos des Batignoles ou du Parc Monceau. C'était pour le livre. On admirait. Les deux photographes du Service, Han et Laurent, encourageaient l'amateur, donnaient force conseils. Puis il se mettait à son boulot ingrat de coller des gommettes, ou des étiquettes avec des numéros sur les boîtiers des vidéocassettes. Mais on ne l'abandonnait pas, Walid et Richard sortaient de leurs ateliers respectifs pour venir soutenir le malheureux dans ses afflictions. Il devint peu à peu le centre d'intérêt du Service entier.

Aux tourments dus à la santé de son épouse venaient s'ajouter des problèmes d'argent auxquels je tachais de trouver une solution avec mes menus moyens. Quand il s'épanchait trop, j'abandonnais lâchement Marjolaine. J'évitais les moments les plus pénibles de ces confidences trop intimes. Elle n'ignorait plus rien des bas et des rémissions de la phase finale. Moi je me contentais de lui proposer quelque argent pour aider au moins sur le plan matériel ce que je ne pouvais plus soulager par un soutien moral. Il m'avait d'abord demandé une petite somme qu'il n'avait pas pu me rembourser à la date prévue, mais, dans sa situation, il n'était pas question de se montrer mesquin. Marjolaine, elle, le soutenait sur les deux plans.

Un jour, Geneviève, la responsable du Service, partit en vacances. Le lendemain, Pedro apprenait à Marjolaine que sa femme était décédée. Nous essayâmes comme nous pûmes de le consoler et de le réconforter. Marjolaine lui rapportait de chez elle des petits plats qu'elle lui mijotait pour qu'il s'alimente au mieux et au moindre coût. Nous lui découvrions de jour en jour une véritable nature de mère poule. Elle choyait son poussin. Nous la moquions doucement.

Les vacances de la Geneviève nous obligeaient à prendre la responsabilité du Service. A ce titre, on lui donna les jours légaux pour la mise en bière.

Et il nous revint.

Pire qu'avant.

Avec ce qu'il avait dû donner au curé pour la messe, il ne lui restait plus rien. Il avoua qu'il n'osait plus passer devant son épicier à cause de l'ardoise qu'il lui devait. Il sortait tôt de chez lui et rentrait tard. Je lui proposai un prêt supplémentaire qu'il refusa un vendredi soir. Le lundi matin, sans un mot, il me tendit une lettre cachetée avec mon prénom écrit sur l'enveloppe, et retourna à ses gommettes.

Je lus la lettre :

PARIS, LE 26 SEPTEMBRE

JEROME,

VENDREDI, QUAND VOUS M'AVEZ DEMANDE SI J'AVAIS BESOIN DE PLUS D'ARGENT, J'AI DIT NON PARCE QUE JE NE POURRAIS GUERE REMBOURSER PLUS DE 60 euros LE 29 SEPTEMBRE.

MAIS, DEPUIS LE DECES DE MA FEMME, MA VIE EST UN CAUCHEMARD! LE PEU D'ARGENT QUE J'AVAIS EST PARTI DANS L'ENTERREMENT. JE N'AI PAS LE DROIT, POUR LE MOMENT, DE TOUCHER A SON COMPTE ET LES 50% QUI ME REVIENNENT DE SA PENSION PRINCIPALE, CELA PEUT TARDER DES MOIS.

JE N'AI PAS DE QUOI MANGER, PLUS DE TELEPHONE, DES DETTES CHEZ TOUS LES COMMER?ANTS DE MON QUARTIER ET, SI JE NE PAIE PAS AUJOURD'HUI L'EDF, PLUS D'ELECTRICITE DEMAIN A 9 HEURES.

JE N'AI PERSONNE EN FRANCE QUI PUISSE M'AIDER, J'AI HONTE DE FAIRE APPEL A LA FAMILLE DE MA FEMME, ET, DEMANDER A MON FRERE, AMBASSADEUR EN ALLEMAGNE SERAIT L'HUMILIATION!

TOUT CE QUE VOUS POURRIEZ ME PRETER NE SERAIT REMBOURSE QUE LE 28 NOVEMBRE.

MERCI

PEDRO

Je fis le tour du Service, et ramassai quelques liquidités. Marjolaine redoubla de douceur et de douceurs qu'elle rajoutait maintenant en quantité aux repas qu'elle lui confectionnait de plus belle. Du coup nous profitions des retombées, les entremets qu'il ne pouvait pas finir, les tartes qui eussent étouffé plusieurs chrétiens de son acabit, nous l'aidions à les achever à l'heure du goûter.

Un jeudi matin, il arriva bardé d'appareils photos en tous genre. Il voulait les montrer aux photographes du Service pour estimation. Il allait les revendre et ne voulait pas se faire trop avoir par les boutiquiers du marché d'occasion.

On le vit s'éloigner dans le long couloir du Service tel un vendeur ambulant accablé de son lourd chargement de marchandises difficiles à écouler.

Quand il eut passé la porte, Romain me dit : "C'est tous des voleurs de toutes façons, il va se faire bien arnaquer le pauvre".

Le lendemain, vendredi matin, il m'attendait sur le trottoir devant la porte de l'établissement. Il me déclara qu'il n'avait pas dormi de la nuit et qu'il allait passer outre son amour-propre. Si je pouvais lui avancer la somme pour le billet d'avion, il faisait l'aller-retour dans le week-end pour demander de l'aide à son frère. "Juste le prix de l'aller, mon frère me donnera ce qu'il faudra pour le reste et pour vous rembourser".

Il ne tenait pas en place, lui qui était plutôt placide d'ordinaire, semblait tout excité. En même temps, il avait l'air content, épanoui. On sentait l'homme soulagé d'avoir enfin pris la décision qui s'impose. La décision qui libère pour un bon moment. J'étais à la fois content de moi et très heureux pour lui. Nous ne l'avions pas aidé en vain. Nos efforts avaient porté leur fruit. Enfin, il réagissait.

C'était formidable de voir ce petit bonhomme revivre. Il ne fallait pas lui laisser le temps de changer d'avis.On se dirigea ensemble vers le distributeur de billets le plus proche. C'était celui du Bureau de Postes voisin, et j'essayais de récapituler mentalement l'état de mes finances. Je pensais bien que j'allais le vider entièrement ou presque, mais ma paie n'allait pas tarder d'alimenter mon compte et je me disais que le jour férié me permettrait de masquer un éventuel découvert.

Il me remercia de lui sauver ainsi la vie.

Depuis, je ne l'ai jamais revu.

Au bout quelques jours, on référa à l'Autorité supérieure l'état de ses absences.

Au bout de quelques semaines, je me résolus à téléphoner chez lui.

Après un silence inhabituel, une femme répondit au téléphone.

"Allô !

J'hésitai, :

- ...pourrais-je parler à Monsieur Branco ?

- il n'est pas là.

- excusez-moi, vous êtes ... ?

Une voix fatiguée me dit :

- je suis Madame Branco.

Silence.

Je pensai rapidement, peut-être sa mère.

- vous êtes...

- je suis sa femme. Qu'est-ce qu'il a encore fait ?

- et bien c'est-à-dire qu'il n'est pas venu à son travail depuis ...

- combien ?

- depuis ... plusieurs jours.

- non, combien vous doit-il ? vous savez je suis fatiguée, et j'ai assez de soucis comme ça en ce moment. Je ne peux rien vous rembourser, mais je vais vous donner les cordonnées de son autorité de Tutelle. Je ne peux rien faire de plus, au revoir Monsieur.

- au revoir Madame".

Je raccrochai.

Quelques jours plus tard une lettre de Pedro levait le voile :

Paris, le 21 novembre

Jérôme,

Après chaque crise, la lâcheté, l'humiliation et un trop lourd sentiment de culpabilité, m'empêchent de m'adresser aux personnes lésées par ma conduite pour, non pas me faire excuser, mais tout simplement expliquer les faits.

Je suis atteint d'une psychose-maniaco-dépressive inguérissable, détectée depuis longtemps mais jamais sérieusement soignée jusqu'à 1988, date où une femme extraordinaire et courageuse a décidé de m'épouser pour me soigner.

Le schéma de crise est toujours le même : ne pouvant pas contrôler mes pulsions, à un certain moment, j'ai "tué" ma femme (avant c'était ma mère) et j'exploite les sentiments les plus nobles des autres pour obtenir de l'argent, et encore de l'argent, argent que je dépense en achetant n'importe quoi pour n'importe qui, dans des restaurants, hôtels, etc....

Une crise peut arriver n'importe quand et elle est imprévisible. Les deux seuls signes palpables sont de suer énormément de la tête et avoir la bouche sèche, sans salive, avec la peau des lèvres qui s'arrachent.

La dernière crise remonte à deux ans. Trois mois d'hospitalisation à Maison Bleue et la prescription d'un autre médicament, le Tegrétol, m'ont redonné du courage. Une formation de quatre mois en bureautique et un stage pratique d'un mois au Ministère de la Culture m'ont rassuré. Il fallait à nouveau affronter les autres. Par spécial conseil du responsable de mon insertion (EPVR19) aussi bien que de mon psychiatre, je me suis présenté au bureau des C.E.S. de la Mairie de V. en justifiant ma reconnaissance COTOREP par un problème de colonne vertébrale, sans jamais mentionner un trouble psychique quelconque.

J'en suis certain que, si Geneviève avait été mise au courant de mon problème, elle m'aurait accepté quand-même et tout se serait bien passé entre votre équipe, humainement très riche, et moi-même.

Mais, hélas, ce ne fut pas le cas et il me reste que recommencer, cette fois-ci en prenant la décision douloureuse mais qui s'impose : travailler en milieu protégé, un C.A.T. (Centre d'Aide par le Travail) réservé aux malades mentaux. Je dois commencer en janvier prochain.

Je vous dois 300 euros. Sous tutelle et n'ayant pour le moment que mon allocation adulte handicapé, je reçois de mon tuteur 140 euros par mois, pour aider ma femme dans toutes les dépenses de la maison, cigarettes inclues. Le reste sert à mon tuteur pour régler mes dettes de l'année dernière. C'est elle donc qui vous remboursera la somme due. (Madame L. Gérante de tutelle - C.H.S. Maison Bleue). Le délai dépendra surtout de la date de commencement de mon nouveau travail et si celui-ci est à temps partiel ou à temps complet (dans la base du SMIC).

J'espère que "mon expérience" vous a quand-même laissé indemne votre sens de la solidarité.

S'il vous plaît transmettez le contenu de cette lettre à Geneviève, à Marjolaine, à Walid et aux autres.

Dans l'impossibilité de mieux faire

Très amicalement

Pedro Braga Branco

Aucun de nous n'a plus jamais entendu parler de Pedro.

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