Méprise

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MEPRISE

           

            Où étaient les autres ? Où était donc passé tout le monde ?

             Il avait fallu que la pluie tombe, qu'elle grossisse en un fleuve impétueux au flot irrésistible, pour qu'il soit séparé de la tribu, entraîné par le courant, charrié comme un vulgaire fétu de paille sur une énorme distance. Il avait réussi, au prix d'un immense effort, à rejoindre la rive, cramponné à une branche morte, pour se retrouver.. où ça ? Où qu'il porta le regard, il n'y avait pas trace d'autres survivants.

Du paysage, il ne reconnaissait rien. Les roches, la végétation : Tout avait un air nouveau et déconcertant. C'était le même pays, mais pas la même région. La piste était perdue.

On lui avait parlé de ces contrées lointaines. Ses frères, ses sœurs, et surtout sa Mère.

Tous l'avaient mis en garde : Méfie-toi des ROUGES ! Les rouges....

Enfant déjà, il attribuait ces précautions exagérées à une prudence archaïque hors de propos. Les rouges - si rouges il y avait toujours - avaient sûrement évolué, depuis ces temps immémoriaux où la prudence était de mise. Quoique.. à la réflexion, sa propre tribu, les noires, ait conservé des traditions, parfois barbares, remontant à l'aube des temps. Il était donc possible que….

Un instant ! Quel était ce bruit !!

Il sentit sous lui la trépidation du sol. Quelque chose arrivait vers lui. Quelque chose d'inimaginablement gros et rapide !

Une masse traversa son champ de vision, à une allure défiant l'analyse. Cela avait été une chose ronde à quatre pattes au corps hérissé de pointes innombrables. Il resta figé, pétrifié par l'apparition, redoutant qu'elle ne l'aie vu, qu'elle revienne.

Pourtant, à mesure que le temps s'écoulait et que rien ne se passait, il décida de reprendre sa route, poussé par un besoin plus fort que la peur, espérant contre toute attente retrouver les membres de son clan. Mais le lien, la piste avait disparu. Et même s'il tombait dessus par le plus grand des hasards, il savait qu'il ne pourrait plus la reconnaître : Son bain forcé l'avait laissé diminué.

Inconsolable, il traversa des sentiers, escalada des montagnes, des arbres, se faufila à travers d'inextricables enchevêtrements de végétation, mais il n'aperçut personne.

La nuit tomba et il avançait toujours, sourd à la fatigue, acharné dans sa quête des siens.

Juste avant que le soir ne poigne, en ces instants où le disque doré pose sa chevelure enflammée sur l'horizon moelleux, il entrevit une certaine animation au tréfonds d'un fourré obscur. Les formes et les mouvements familiers emplirent aussitôt son cœur de joie. Il pouvait identifier chacun des gestes qui témoignaient d'une infatigable animation.

Enfin ! Il était rentré chez lui !

Ivre de bonheur, poussé et entravé dans un même temps par la pulsion atavique qui mobilisait chaque parcelle de son énergie défaillante, il se rua vers les ombres prometteuses.

Mais à peine était-il arrivé qu'il fut empoigné et entraîné vers le nid. Fou de terreur, se débattant contre l'incompréhensible, il réalisa - alors que ses agresseurs lui faisaient traverser un des derniers rais de lumière crépusculaire - l'étendue de son erreur. Ce n'étaient pas des noires. C'étaient.. des ROUGES !!

Des rouges qui, à présent, se passaient son corps paralysé par le poison qu'elles lui avaient injecté par des milliers de morsures, et le traînaient vers les niveaux inférieurs où attendaient les petits. Alors, tandis que les rouges commençaient à le démembrer et qu'il sombrait dans une inconscience bienvenue, il songea avec acuité que, somme toute, cela faisait partie du processus normal. Noires ou rouges, le travail était le travail : Il fallait bien nourrir les larves.

 

La Mère l'exigeait !

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