Dans le coton d'une chaussette

sophie-l

J’ai toujours été jolie. Et douce aussi. Je ne reste jamais longtemps rangée dans un tiroir, je fais partie des préférées, car je suis joyeuse, je ne glisse pas et je tiens chaud.

Bien sûr, cela ne m’apporte pas que des satisfactions, je suis souvent l’objet de la jalousie de mes congénères déformées et trouées, parfois même mâchouillées, mais il faut croire que la justice des chaussettes reste vigilante : De temps en temps, nous sommes toutes scrupuleusement détaillées des pieds à la tête (si j’ose dire…) et les plus vilaines disparaissent à jamais. Nul n’a jamais su ce qu’elles devenaient…

En réalité, nous allons par deux, mais, comme dans toutes les paires, il y en a toujours une plus extravertie que l’autre. Oh, je ne critique pas ma jumelle, mais dans notre monde, les mariages d’amour n’existent pas, nous sommes destinées l’une à l’autre dès notre création, alors, il n’est pas rare qu’il y ait des divergences de bobine. Ces temps-ci, elle a même tendance à faire grise mine, je lui trouve un air délavé qui ne me dit rien qui vaille. Elle s’effiloche et, à moins qu’on ne la raccommode, j’ai peur pour notre survie.

Trois jours que les petits pieds nous portent.

Je me prépare à subir incessamment l’épreuve de la grande tempête.

Il est vrai que je ne pourrai supporter une journée supplémentaire. Je me sens sale et malodorante ; la chaussure dans laquelle je suis enfermée se moque de mon odorat délicat et je la soupçonne de faire passer toute la puanteur du bitume par le trou de sa semelle, uniquement pour m’incommoder.

Ca y est ! Ca commence ! Me voilà jetée comme une malpropre dans cette auge qui empeste. Des odeurs plus nauséabondes les unes que les autres m’agressent de toutes parts, est-ce seulement possible de dégager de telles effluves ?

Sans égards pour mes teintes délicates, me voici mélangée avec le blanc et les couleurs, la porte se referme sur moi, je ne voie plus ma jumelle, un vrombissement annonce le cyclone qui déferle sur moi, je suis ballotée de tous côtés, je…glou…glou…glou…

Quelle détestable expérience ! Je ne m’y ferai jamais ! Néanmoins, me voici propre et subtilement parfumée, prête pour le service. Mes compagnons de bac disparaissent peu à peu, probablement pliés et rangés, j’attends de retrouver ma jumelle pour, à mon tour, regagner mon tiroir.

L’attente est longue, que se passe-t-il ?

Soudain, je réalise l’impensable. La tornade l’a avalée, engloutie : Elle a disparu !

Quelques gouttes s’échappent de mon corps essoré, je pleure ma jumelle tirebouchonnée. Que va-t-il m’arriver ?

- Pleure pas, va. Moi, ça fait des semaines que j’traîne ici.

Quelle est donc cette drôle de chose à cinq tentacules ?

- Dis-donc, t’es pas l’air bien plus futée qu’tes pieds, toi… Moi, j’m’appelle un gant, tu vois ? Et comme toi, j’ai perdu mon jumeau.

Je trouve qu’il me regarde bizarrement…

- T’as d’belles couleurs, tu sais…

C’est étrange, j’ai les fils qui s’emmêlent, j’ai comme une pelote dans le ventre…

Il ne reste plus que nous dans le panier et je me prends à rêver d’une union impossible…

Hélas… Après avoir abusé de mes nuances, le rustre m’a laissé tomber comme une vieille chaussette au profit d’une plus pimpante, m’abandonnant, décolorée de désespoir.

Seule et inutile, je vois s’éloigner inexorablement le jour où je trouverai chaussette à mon pied…

Note de l’auteure : Adhérez à l’ASCE (Association pour la Sauvegarde des Chaussettes Esseulées), et dites oui aux chaussettes dépareillées !

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