El Janoub

sebito

El Janoub

     

I

Catherine boucle sa valise, posée sur le lit conjugal. Elle n’emporte quasiment rien, elle n’a pris que quelques vêtements, certains lui appartenant, d’autres appartenant à Simon, juste pour sentir son odeur. On lui a demandé de partir, immédiatement, le plus vite possible. Elle abandonne donc une bonne partie de sa vie ici. Elle ne le regrette pas. C’est la vie se dit-elle. Elle fait une dernière fois le tour de l’appartement. Elle tourne sur elle-même, en scrutant la chambre. Rien, elle ne veut rien emporter de son mari. Elle passe dans le couloir. La porte de la chambre de sa fille est ouverte. Elle s’appuie au chambranle. Elle sourit en voyant les poupées de Maya. Est-ce qu’elle lui manquera ? Peut-être. Elle n’en est pas sûre. Elle continue son inspection. La porte de la chambre de Simon est fermée. Elle l’ouvre mais elle ne franchit pas le seuil. L’émotion la submerge aussitôt. Les larmes coulent. Elle entre dans la chambre, s’assoit sur le lit. Elle scrute chaque objet de la pièce. Si elle s’écoutait, elle emporterait tout, tout ce qu’il a touché. Elle pose la main sur le médaillon qui pend au creux de ses seins. Avec ce médaillon, elle a l’impression d’emporter l’âme de Simon avec elle. Elle pleure de plus belle. Elle sort alors de la pièce, car si elle y reste, elle n’est sûre de pouvoir partir. Elle retourne dans sa chambre, prend la valise, la traine dans le couloir, descend l’escalier tant bien que mal. Elle traverse le salon, sans un regard pour ce qui l’entoure. Elle ouvre la porte d’entrée. Elle attend sur le seuil que le taxi qu’elle a appelé quelques minutes auparavant arrive. Elle voudrait rentrer, courir à travers le salon, monter l’escalier quatre à quatre, entrer en trombe dans la chambre de Simon et se jeter sur son lit en riant aux éclats. Elle sourit, les larmes aux yeux. Le taxi pénètre dans la cour de la maison puis s’arrête devant elle. Le chauffeur sort de la voiture, ouvre le coffre, saisit la valise et la dépose dans le coffre pendant que Catherine monte à l’arrière du véhicule. Le chauffeur regagne la place du conducteur.

« On va où ?

- A Roissy. L’aéroport.

- Quel aérogare ?

- Le 2.

- Vous partez en vacances ?

- Non, je fuis. »

Le chauffeur de taxi jette un coup d’œil dans le rétroviseur. La femme pleure doucement. Il comprend alors que le voyage sera silencieux.

II

Les portes de l’aéroport Mohammed V s’ouvrent et laissent le passage à Catherine. Un souffle chaud, qui agite les feuilles des palmiers, la saisit. Avec ses lunettes de soleil et le foulard qui cache ses cheveux, on dirait une star de cinéma. Le foulard se détache. Catherine le retient, d’une main. Un homme moustachu se dirige vers elle.

« Tu as besoin d’un taxi ?

- Oui.

- Donne ta valise.

- Merci »

L’homme saisit sa valise et se dirige vers sa voiture. Catherine lui emboite le pas, en remettant correctement son foulard sur sa tête. Elle n’est pas musulmane, mais a pour habitude de respecter les us et coutumes étrangers, afin de ne pas choquer. L’homme lui ouvre la porte arrière. Elle enlève ses lunettes de soleil, qu’elle garde en main, et s’assoit pendant que le chauffeur rejoint la place du conducteur.

« Tu vas où ?

- A Maârif.

- Je te laisse où ?

- Prends le boulevard Ibrahim Roudani.

- En allant vers Casa Port ?

- Oui, je te dirai où me laisser. »

Le chauffeur de taxi démarre puis regarde la femme sans se retourner, grâce à son rétroviseur. Elle ne cherche même pas la ceinture de sécurité. Elle sait donc qu’ici, la ceinture de sécurité est souvent inexistante, qu’à partir du moment où on rentre dans une voiture, on met sa vie entre les mains d’Allah. Inch Allah ! La voiture sort du parking de l’aéroport et s’engage sur l’autoroute qui va conduire Catherine à Casablanca.

« C’est la première fois que tu viens au Maroc ?

- Non, je suis déjà venue. Avec mon fils. Et son ami. »

Elle tourne son visage vers le paysage qui défile. Ses yeux se mouillent et elle remet ses lunettes de soleil. Le silence s’installe dans le véhicule.

III

Justin ne connait pas la moitié des personnes présentes à son vernissage. Il veut souffler un peu et tente de fendre la foule, sa coupe de champagne à la main, pour s’isoler, mais des mains retiennent sans cesse sa progression en agrippant son bras. On veut le féliciter pour son travail. Justin répond par le sourire commercial qu’il travaille depuis plusieurs années. Il parvient finalement à atteindre un coin tranquille de la galerie. De là, il peut admirer ses œuvres et étudier les convives invités par le galeriste. Son œil est soudain frappé par un dos sur lequel flamboie une crinière rousse ondulée. La femme est habillée d’une robe de cocktail noire, classique et chic. La lumière des spots danse dans ses cheveux que son teint de pêche sublime. A ses côtés, de dos également, un homme, son mari probablement. Il porte non pas le costume noir de rigueur, mais un jean bleu foncé et une chemise noire. Il semble aussi effacé que sa compagne semble expansive. Mais ces demoiselles ne s’y trompent pas. A les voir papillonner autour, il doit attirer l’œil, le bougre. Il happe une coupe de champagne qui passe à portée. Le geste est vif, nerveux, un peu gauche quand même. Il ne présente pas la nonchalance habituelle des hommes lassés par dix ans et plus de mondanités. L’esprit de Justin modifie immédiatement l’image qu’il s’est fait de l’homme. Il dessine un dos plus musclé, des bras plus fermes, un fessier plus galbé, des cuisses moins flasques. Ce brun sans visage encore pique la curiosité de l’artiste. Il se met à scruter plus avant le couple. Une rombière se penche alors vers Justin et lui murmure : « Catherine Fermey. Mariée mais disponible pour la communauté. A côté, son fils, Simon. Amoureux fou de sa mère. Au propre comme au figuré. » Elle glousse puis part entretenir les rumeurs un peu plus loin. L’amant imaginé n’est donc que son fils. Les traits imaginés quelques instants plus tôt disparaissent et Justin imagine un corps encore plus ferme. Soudain, Simon se retourne.

Synopsis :

Catherine Fermey est une femme rousse qu’on pourrait qualifier de « bobo ». Elle habite une maiosn en meulière en banlieue parisienne. Elle est mariée à Antoine, qu’elle méprise. Leur relation n’est qu’une suite de disputes et de tromperies. Le couple a deux enfants, Simon et Maya. Simon est l’ainé. Il a vingt ans et vit encore chez ses parents. Il poursuit des études d’économie. Maya, la benjamine, a douze ans. Elle est discrète et voit tout ce qui se passe autour d’elle mais ne le comprend pas forcément. Catherine affiche une nette préférence pour son fils qu’elle chérit plus que tout.

Après un événement dramatique, Catherine quitte précipitamment le domicile familial pour se rendre à Casablanca. Elle s’installe chez une amie. Son quotidien est une succession d’adaptation à la vie marocaine et de souvenirs, qui définissent peu à peu les relations entre Catherine, Antoine, Simon et Maya. Catherine se souvient également de Justin, un artiste rencontré lors d’un vernissage. Lors de cette soirée, Justin rencontre également Simon. Peu à peu, une relation amoureuse secrète s’installe entre Simon et Justin. Lorsque Catherine découvre la relation entre les deux hommes, elle est dévastée mais semble l’accepter, par amour pour son fils.

Quelques semaines plus tard, Catherine quitte Casablanca pour Oualidia pour passer quelques jours chez un couple d’amis installés au Maroc il y a quelques années. En effet, Catherine souhaite leur poser des questions car elle veut également s’installer définitivement au Maroc. Lors de ce séjour, elle se souvient de sa relation avec Simon. Leur amour, filial au départ, s’est transformé peu à peu en amour incestueux. Tous deux étaient heureux en vivant leur passion cachée. La rencontre de Justin a tout bouleversé. Simon est alors déchiré entre l’amour illégal porté à sa mère et l’amour profond et légal qu’il porte à Justin.

Après avoir obtenu des réponses à ses interrogations, Catherine quitte Oualidia et prolonge son voyage à Essaouira. Les promenades sur la plage et sur le port l’apaisent. Elle peut alors se souvenir de moment plus douloureux de son passé, notamment lorsque, ne supportant plus la relation entre Simon et Justin, elle tue l’artiste par jalousie. Simon, fragilisé par la relation entretenue avec sa mère, plonge alors irrémédiablement vers la folie en découvrant la scène du meurtre. Catherine, désemparée, requiert l’aide d’Antoine, jusque là effacé. Celui-ci décide de s’occuper du corps de Justin. Par ailleurs, il demande à Catherine de quitter immédiatement la France et lui fait promettre de ne jamais revenir. Celle-ci quitte donc la France pour le Maroc, où elle avait déjà séjourné avec Simon et Justin. Ainsi, la raison du départ précipité de Catherine pour Casablanca est expliqué.

Quelques années plus tard, Catherine possède un dar près de l’oasis de Skoura, qu’elle a transformé en maison d’hôte. Elle n’est jamais revenue en France. Elle accueille des touristes de passage à la recherche d’un hébergement. Maya, qui a désormais vingt ans, vient la voir. Elle a retrouvé la trace de sa mère grâce à un détective. Elle souhaite connaitre les pièces manquantes de son passé pour accepter ce qui s’est passé. Elle informe sa mère que Simon est toujours fragile psychologiquement et que son père a refait sa vie avec une autre femme et qu’il est désormais heureux. A la fin de l’entretien avec sa mère, elle possède toutes les clés pour comprendre son passé et son présent. Elle quitte Skoura et se dirige vers Merzouga. Près de l’erg Chebbi, alors qu’elle regarde vers le nord, vers la France, elle se détourne et décide de partir vers le sud, vers l’Algérie, pour ne jamais plus affronter les personnages et les lieux d’une histoire qui l’ont dévastée malgré elle. Tout comme sa mère il y a quelques années, elle fuit.

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