Enfant du siècle dernier

awizzette

Allongé dans son lit, un vieil homme entendit brusquement la porte de sa chambre s'ouvrir sur une petite fille d'une dizaine d'année qui n'attendit pas pour confesser :

- Bonjour papi, il y a plein de voitures sur la route, j'ai cru qu'on n'arriverait jamais.

Une femme dans la cinquantaine pénétra à sa suite, une minute plus tard.

- Elle ne tient pas en place depuis que je lui ai dis, ce matin, que nous te rendrions visite cette après-midi. Bonjour, salua-t-elle en s'approchant de la couche de son aïeul afin de l'embrasser.

La petite fille avait déjà trouvé une place sur le matelas au coté de son arrière grand-parent, qu'elle nommait Papi depuis son plus jeune âge après avoir entendu sa mère l'appeler ainsi, le vieil homme avait poussé exprès ses jambes pour lui permettre de s'installer.

- Alors, il y a beaucoup de circulation aujourd'hui ? questionna le plus âgé.

- Ne m'en parle pas, entre ceux qui roulent à deux à l'heure et les feux, il n'y a pas moyen d'avancer. Tu n'as pas mangé ton dessert ce midi ? constata la femme en remarquant une compote sur la tablette à coté du lit.

La discussion continua entre les deux aînés, ils abordèrent le repas du midi et les dernières nouvelles. La plus jeune s'était lassée du lit et vagabondait dans la chambre, observant le petit chemin bétonné sur lequel des personnes se promenaient et les arbres visibles depuis la fenêtre, jouant avec la télécommande de la télévision avant que sa mère lui reprenne après avoir mis le volume trop fort.

Elle se dirigea ensuite vers la petite étagère où était disposée quelques bibelots décoratifs et objets plus ou moins anciens conservés en souvenirs. Curieuse, elle attrapa un gros album qu'elle ne se souvenait plus avoir feuilleté. Elle manqua de le faire tomber, tellement il était lourd pour elle, sa mère en profita pour la rappeler à l'ordre, alors que deux aides soignantes frappaient à la porte. Elles venaient pour effectuer le change de monsieur, elles demandèrent donc aux visiteuses de sortir le temps qu'elle remette au propre le résident de la maison de retraite.

Durant cinq minutes, les deux filles patientèrent dans le couloir, voyant passer du personnel, des résidents et des familles venus voir leurs proches.

Lorsqu'elles purent rentrer de nouveaux dans la chambre, la mère s'assit sur le fauteuil pendant que l'enfant se dirigeait vers le livre marron repéré un peu plus tôt. En l'ouvrant, elle s'exclama aussitôt :

- Hé ! Papi, c'est la même photo de toi qui est dans le couloir de maman.

Le grand-père sourit, elle avait dégoté son vieil album photo.

- Bon, Léa, ça suffit maintenant, laisse un peu Papi tranquille.

- Je n'ai rien fait de mal, tu me disputes tout le temps, commença à sangloter la petite.

- Ce n'est pas grave, elle ne fait rien de mal, elle peut regarder les photos si ça l’intéresse, répliqua le patriarche.

Il ne fallut que cela à Léa pour retrouver le sourire et s'asseoir sur la chaise de la pièce avec le gros bouquin.

Les deux plus âgés n'eurent pas le temps de reprendre leur conversation qu'il furent interrompus :

- C'est qui ? questionnait la plus jeune en montrant du doigt une image en noir et blanc, où figurait un homme portant un costume et une femme à la longue robe se tenant par la main.

Les autres personnes présentes ne voyaient pas le cliché depuis l'endroit où ils se trouvaient, la femme se leva donc, se plaça au coté de son enfant, prit le livre avant de le conduire au coté du patriarche.

- Ce sont tes arrières-arrières grands-parents ; ma maman et mon papa le jour de leur mariage, c'est pour cela qu'ils sont habillés ainsi.

- Ils sont beaux, ils sont jeunes.

Maintenant installée sur le lit, près de son ancêtre, elle tourna la page. Sur celle-ci, on pouvait voir les deux personnes aperçus précédemment dans une petite carriole attelée à un cheval de trait.

- Ils vont faire une balade maintenant, s'exclama la petite.

- Avant, les autos que tu connais n'existaient pas, c'était cela nos voitures.

- Mais, les chevaux n'avancent pas vite, comment faisiez-vous pour aller en vacance ?

- Les congés existent seulement depuis l'année mille neuf cent trente-six, mais à ce moment-là peu de monde pouvait en bénéficier car beaucoup travaillaient dans l'agriculture et ne pouvaient pas se permettre de laisser leur ferme. Les trains existaient déjà, mais ils étaient plus lent qu'aujourd'hui, nous nous déplacions plus souvent à cheval pour ceux qui en possédaient, à pied ou à vélo.

- Tu n'es jamais parti en vacance alors ?

- Si, mais je n'était plus jeune.

La fillette reporta son attention sur l'album.

- Pourquoi les photos sont minuscules ?

En effet, les images étaient deux fois plus petite que le format actuel.

- C'est la taille normal des photos d'antan.

- Et pourquoi elles sont en noir et blanc ?

- Avant, nous ne savions pas comment faire des photos et des films en couleur, tout était monochrome, c'est à dire en noir et blanc.

- Même la télé était comme ça ?

- La télévision n'existait pas au début du siècle dernier et lorsqu'elle a été inventé, cela coûtait trop cher d'en acheter une. Il a fallut attendre longtemps pour qu'elle commence à se répandre, mais elle était bien en noir et blanc.

La petite fille avait la bouche ouverte, elle ne pouvait pas imaginer un monde sans cet objet, elle se demanda si son aïeul ne perdait pas la tête. En remarquant son air, le vieil homme reprit :

- Mais ne t’inquiète pas, nous pouvions aller au cinéma pour voir un film et avoir les informations. En plus, la radio existait, nous n'étions pas totalement coupés du monde. Les cafés et l'école du village étaient aussi des endroits importants, regarde, tu dois avoir une photo un peu plus loin.

Il tourna quelques pages avant de trouver ce qu'il cherchait : l'image d'un bâtiment de taille moyenne comportant l'inscription "École" au dessus de sa porte, et un autre cliché où l'on voyait un groupe d'homme aligné devant un petit bâtiment.

- Le bar était le lieu de rencontre, nous nous y donnions rendez-vous pour discuter et avoir les dernières nouvelles des environs.

- C'est ton école ? Elle est petite.

- C'est vrai que maintenant les établissements rassemblent les enfants de plusieurs villes et villages, alors qu'avant chaque bled avait sa propre école.

Le silence revint quelques instants pendant que la petite fille regardait les photos et tournaient les pages sous le regard nostalgique de son arrière grand-père qui repensait à des aventures d'antan.

- C'est toi ? questionna l'enfant lorsqu'elle aperçu un bébé dans les bras des deux personnes définis comme ses arrières-arrières grand-parents.

Le vieil homme acquiesça en expliquant que c'était le jour de sa naissance, tout comme la photographie suivante où il était seul, allongé dans un lit.

- Mais si tu venais de naître, pourquoi tu n'es pas à l'hôpital comme moi ?

- Parce que, avant, les mamans accouchaient dans leur maison, il n'y avait pas de maternité comme maintenant.

- C'était mieux alors s'il n'y avait pas besoin d'aller à l'hôpital.

Le vieil home ne précisa pas que ce n'était pas forcément mieux car la mortalité infantile et maternelle était plus importante, il existait moins de techniques permettant de les sauver.

- C'est là-bas que tu es né ? demanda la jeune fille en tournant la page où apparaissait une habitation de taille moyenne, précédait d'une pelouse où l'on pouvait voir un grand arbre sur le coté.

- J'y suis né et j'y ai vécu une grande partie de ma vie, avant d'être placé ici.

La fin de la phrase avait un ton assez accusateur, destiné à sa petite fille. En tombant dans sa salle à manger quelques années auparavant, il s'était cassé le col du fémur et avait dû se faire opérer pour avoir une prothèse de hanche. À la suite de l'intervention, ses enfants et petits-enfants avaient souhaité le placer en maison de retraite, le jugeant inapte à rester dans son habitation. Quelques mois plus tard, il avait obtenu la chambre qu'il occupait actuellement et sa maison avait été vendu, sans qu'il ait vraiment le choix.

- Pourquoi je ne suis jamais allée là-bas ? questionna la petite fille.

- Elle a été vendu avant que tu ne sois né.

L'enfant parut satisfaite de cette réponse et ne chercha pas plus loin, ignorant tous les regrets qu'avaient son ancêtre : comme ses parents, il aurait souhaité mourir là-bas et non dans ce lieu où beaucoup de familles mettaient leurs proches lorsqu'ils devenaient trop dépendants ou qu'ils ne voulaient plus s'en occuper. Avant, ces structures n'existaient pas, les plus jeunes veillaient sur les plus âgés, ce temps-là lui manquait.

- Tu sais très bien que tu ne pouvais plus rester seul, se défendit la femme.

Sa fille continuait de regarder les photos, voyant son aïeul grandir au fil des ans.

- Papi, pourquoi tu n'avais pas ce que tu as dans ton nez ?

Le vieillard sourit, Léa était si innocente. Avec l'âge, sa santé s'était dégradée et cela faisait plusieurs années qu'il devait porter en permanence des lunettes à oxygène afin de recevoir ce gaz en quantité suffisante.

- Je ne suis pas naît avec, rit-il. Une fois, j'ai été malade, depuis je dois les garder.

- La semaine dernière, mon nez a fait que couler, je vais devoir en avoir aussi ? s'alarma la petite.

- Ne t’inquiète pas, tu n'en as pas besoin.

- Tu es sûr ?

- Certain, affirma l'homme sous l’œil rassuré de l'enfant.

Les pages se tournèrent progressivement, comme si tout cela appartenait à une autre époque, c'était le siècle dernier, le vingtième siècle. Plusieurs photographies montraient l'intérieur de la baraque, le sol était fait de terre, chose qu'on voyait peu à l'âge du parquet et du carrelage.

Une turbine et une baratte à beurre étaient visibles sur une photographie de la cuisine. Ces vieux outils étaient très prisés par les fermiers qui souhaitaient avoir du beurre et de la crème fraîche, les grandes surfaces n’existaient pas et l'épicier du village ne possédaient pas tous les aliments désirés.

Léa s'insurgea face à l'état de la maison qui était pourtant propre, elle n'était pas habituée à voir de vieille habitation. Il rit en imaginant la tête qu'elle ferait si elle avait vu les toilettes : une planche trouée au dessus d'un seau qu'il fallait vider régulièrement afin que l'odeur ne soit pas trop nauséabonde, raison pour laquelle ce lieu se trouvait souvent à l'extérieur, régulièrement dans un petit abri. Les vieux journaux étaient recyclés afin de s'essuyer, le papier toilette n'existant pas.

Les premières années de sa vie défilèrent, après sa naissance, il y avait eu ses premiers pas, ses anniversaires et quelques autres photos concernant ses parents ou sa petite sœur née deux ans après lui, on voyait également quelques photos de ses trois grands frères.

Sur l'une des images, toute la fratrie était réunie devant l'arbre du jardin, certains étaient installés à même l'herbe alors que la fille de la famille était assise sur une planche en bois accrochée à l'imposant végétal.

Devant le regard interrogateur de Léa, le vieil homme indiqua les noms de toutes les personnes en terminant par celle assise sur la balançoire.

- Mais ce n'est pas une balançoire ça ! s'exclama la jeune fille aussitôt le mot prononcé. Il était vrai qu'elle ne ressemblait pas à celle qu'on pouvait trouver au vingt et unième siècle composée principalement de fer et plastique. Dans le temps, il fallait se montrer imaginatif pour créer des jeux qui étaient essentiellement en bois, c'était encore une autre différence entre leurs deux mondes. De plus, ils avaient moins de jouets et les utilisaient moins étant donné qu'ils devaient aider leurs parents aux champs ou au commerce.

Sur la page suivante, l'arrière-arrière grand-père de Léa portait l'uniforme de l'armée.

- Il va faire quoi habillé comme ça ?

- Il partait à la guerre.

Il ne précisa pas qu'il n'en était jamais revenu, la fillette n'avait pas besoin de le savoir si elle ne posait pas la question. Après l'assassinat de l'archiduc François Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois, l'Europe s'était déchirée avant que le conflit devienne mondial. Plus de neuf millions d'humains avaient trouvé la mort durant ce combat, dont l'homme représentait sur la photographie. Un jour de mille neuf cent quarante-cinq, des soldats avaient frappé à leur porte et leur avait annoncé la terrible nouvelle. Quelques semaines plus tard, l'armistice était signée, la première guerre mondiale était terminée.

- Ses vêtements sont neufs, fut la seule chose qu'elle trouva à dire avant de tourner la page.

Heureusement, tous les clichés ne rappelaient pas un mauvais souvenir, ses noces étaient immortalisées un peu plus loin, une union célébrée alors qu'ils étaient encore très jeune comme ça se faisait d'antan. Il avait eu de la chance de ne pas subir un mariage arrangé, comme c'était très répandu afin d'enrichir une famille.

Trois enfants étaient nés de cette alliance, chacun avait sa place dans l'album.

Puis la guerre était revenue, la seconde guerre mondiale d'abord puis celle d'Algérie. Le vieil homme avait participé aux deux, un cliché avait été tiré avant chacun de ses départs, il avait manqué de perdre la vie à de nombreuses reprises mais la chance a dû être de son côté puisqu'il est revenu vivant, contrairement à beaucoup de ses amis et connaissances. Là-bas, il vit la mort en face, il crut même que son heure était arrivée. Après cela, il avait profité de chaque seconde.

Au village, il avait retrouvé son épouse et ses enfants, ceux-ci avaient grandi et il ne tarda pas à devenir grand-père. Sa femme le quitta quelques années plus tard, ne survivant pas à une maladie qu'on n'arriva pas à traiter. Heureusement pour eux, ils s'étaient accordés un voyage, tout en restant dans leur pays, pendant qu'un de leur fils s'occupait de la ferme, peu de temps avant.

La retraite était arrivée, puis ses descendants l'avaient fait placer dans cette maison qu'il ne pouvait plus quitter.

Les minutes s’égrainaient, l'heure tournait, bien vite l'album fut refermé et les visites terminées, Léa et sa mère durent dire au revoir à leur aîné.

Le monde avait bien changé en un siècle, beaucoup de technologies avaient fait leur apparition ou avaient évolué, c'était difficile de s'adapter à tant de nouveauté. Lorsque la grande faucheuse vint le chercher, un mois après avoir feuilleté son vieil album photo, il l'accueillit presque avec joie : il laissait le monde aux plus jeunes et partaient retrouver ses pairs et sa défunte famille.

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