Familier

ysabelle

La chambre est banale. Un matelas à même le sol, des livres éparpillés, commencés.

Elle est allongée contre moi, lovée, profondément endormie. Elle me donne chaud. Soirée d’été aux senteurs moites, à l’air lourd. Ne pouvant trouver le sommeil, je prends le premier bouquin à portée de main et mes paupières apportent l’explication à la raison de son abandon. Ma tête roule et je sombre.

Je cours. Mes poumons brûlent, mes jambes sont de plus en plus raides. Le retard m’obsède, la pression me rattrape. Ne pas manquer le train. La gare est au bout du boulevard. Je m’engouffre dans l’entrée, dévale les escaliers et à l’instant même où j’arrive sur le quai, le souffle du train me balaye la joue. Il me dépasse et s’arrête brusquement un peu plus loin. Je me retourne, la porte s’ouvre vomissant son flot de passagers et je pénètre enfin le trou laissé bayant par le hoquet violent et simultané des wagons. Un coup de sifflet, un petit choc, une amorce de mouvement et la vitesse qui enchaîne. Mon cœur se calme, ma respiration se fait plus lente mais l’angoisse, elle, est toujours là. Tenace, au creux du ventre.

Je le sens succomber à la fatigue mon homme, le bras plié sur le visage, les pages qui ne tournent plus. Mes yeux restent fermés.

Oui, je sens, dans un geste léger, son corps se détourner de moi.

Je suis là, nichée dans sa chaleur. Sans un bruit, sans ciller. Je le perçois frémissant, agité de quelques spasmes, fuyant, tendu, dans des émotions qui me sont étrangères.

Et l’angoisse monte. Perfide, elle me siffle aux oreilles.

Une journée, ensuite l’autre et puis les suivantes.

Epuisantes, toutes. Identiques, mornes, détestables et familières.

Je sursaute et m’éveille. Elle est là, assise au bord du lit, elle m’observe.

Je suis contrarié, son regard me gêne. Le drap me colle à la peau, enroulé, en sueur, mal à l’aise. Elle ne dit rien mais je suis sûr qu’elle se rend compte de mon éveil.

Je la vois, immobile et vibrante. Il y a quelques années, dans la même situation, je lui aurais certainement pris la main, je l’aurais attirée à moi, caressée, désirée. Et là. Juste un frisson le long de la colonne vertébrale, la chair de poule. Presque du dégoût.

Une nuit, ensuite l’autre et puis les suivantes.

Epuisantes, toutes. Identiques, mornes, détestables et familières.

J’ai d’abord ouvert la bouche mais aucun son n’en est sorti. Il a du comprendre car il se tourne vers moi, prends appui sur son coude, relevant le buste, à l’écoute. Je pense…

Attend-t-il autant que moi que quelque chose brise ce que nous sommes devenus ?

Une inspiration d’abord, puis un soupir. Comme quelqu’un qui prend son courage puis l’abandonne aussitôt. Puis les mots…

L’obscurité nous enveloppe, elle est rassurante. Il n’y a que la faible lueur de nos yeux, pâles reflets de la lumière de la lune au dehors. De petites lunes pleines, percées d’iris changeants. L’idée me fait sourire. La peur me quitte. Mon homme aussi.

Elle est partie. Elle a pris ses quelques affaires, peu de choses. Elle a claqué la porte derrière elle.

Rien n’est plus épuisant qu’une journée, une nuit.

Une journée, une nuit, ensuite les autres et puis les suivantes.

Epuisantes, toutes. Identiques, mornes, détestables et familières et…solitaires.

Elle est partie. Elle a claqué la porte derrière elle. Elle s’en est allée retrouver, pas loin, près de la gare des bus, la blondeur et la douceur de la jeune fille peroxydée.

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