Gary Old Man

walkman

            J'entre dans le pub moisi de cette campagne déprimante en traînant les pieds jusqu'aux tabourets de bar. Lorsque la vieille femme s'avance vers moi pour prendre ma commande, elle jette un regard sur le buffet derrière elle afin de mémoriser ce qui lui reste à me proposer.

"Qu'est-ce que j'vous sers ?"

Elle pue de la gueule, de quoi certifier qu'elle a baigné sa bouche dans toutes les commandes qu'elle fait pour ses clients. Cela dit, je ne vais pas mentir, je suis un peu jaloux de ne pas pouvoir offrir à mes interlocuteurs une haleine estampillée Paddy, Marker's Mark ou Cardhu. 

"Un truc sans alcool...

- Quoi ? Un jus de pomme ?"

Oui, pourvu que ça l'éloigne de mon flair. Elle roule ses vieilles hanches jusqu'à un petit frigo où elle sort une petite bouteille de jus frais qu'elle vient, ensuite, déposer devant mes yeux sans envie. C'est là qu'une ombre s'intercale entre moi et le néon le plus proche, au dessus du bar. Il pose ses deux grosses mains sur le comptoir en levant simplement l'index droit. La barmaid lui sourit et s'empresse de se baisser pour ouvrir un placard caché sous le bar duquel elle sort une bouteille de whisky tourbé sans étiquette avec pour seule inscription, 'Old Gary', écrite au marqueur noir. Elle en met quatre doigts dans un verre qu'elle planquait dans le même placard et qui à l'air de n'avoir été soufflé qu'en un seul exemplaire. Ma frustration commence à devenir insupportable et, par dépit sans doute, je décide de reluquer la tête de ce chanceux qui peut profiter d'une liqueur en toute impunité. Le gaillard fait sans doute une demi-tête de plus que moi, les cheveux gris, la barbe travaillée et tout aussi sel. Il porte par-dessus son imposante carcasse un espèce de cache-poussière épais qui lui donne l'air de venir de très loin. Ce n'est qu'en m'attardant sur ses grosses paluches fatiguées, marquées par l'âge mais à la manucure impeccable que je devine qu'il s'agit bien du célèbre Gary Van Zant. 
Trois secondes plus tard, le vieil homme fatigué remarque que je suis en train de le mater dans le détail, et il sort des profondeurs de sa gorge une voix grave et empruntée.

"C'est vous l'gars d'la légende ? grinche-t-il. 

Quelle légende ?"

Dés qu'un sourire narquois se dessine sur ses vieux traits, je comprends que je suis tombé dans le piège. 

"La légende qui veut qu'il y ait toujours un trou du cul, au bar, avec un jus de fruit posé devant lui."

J'opine dans un faux rictus en revenant sur la commande en question que je décapsule avant de verser d'un trait dans ma gorge. 

"Eh ben, se moque-t-il, sacrée descente pour une jeune fille."

La vieille femme, derrière son comptoir, a cessé toute activité pour nous regarder avec une certaine appréhension. Comme si quelqu'un allait tirer son colt de son holster pour plomber l'ennemi et tous les témoins. Mais je ne suis pas vexé. Forcément, j'ai l'air d'être le gars de la légende et qu'en prétendant le contraire, je finirais d'admettre ma culpabilité. 

"Wendy, chérie, lance Van Zant à la barmaid qui en tremblerait presque. Sers donc un Old Gary à ce pecnot qu'il goûte au nectar du paradis sans ébranler sa virginité. Mais mets lui qu'un seul doigt... faudrait pas y aller trop fort pour commencer.

- Non merci, arrêté-je Wendy. Je dois garder mon joker pour la prochaine fois. Mais ç'aurait été avec plaisir. Sincèrement."

Il me regarde au fond des yeux avec l'envie de m'en coller une pour avoir osé dire non. 

"Si vous saviez, seulement, à qui vous veniez de refuser le droit de vous offrir un verre...

- À 'Old' Gary Van Zant, si j'ai bien suivi."

Aucune surprise ne se lit dans son regard, mais un sourire sur ses lèvres puis quelques gloussements qui finissent en toux sèche. C'est irrévocable, le temps. Il inspire profondément, sans doute qu'il se marre intérieurement. Puis il sert son verre dans sa grosse main. 

"Alors c'est que vous n'aimez pas le bon whisky, devine-t-il."

Pas besoin de répondre, ni de me répandre. Au lieu de ça, je fais signe à Wendy de me ressortir une bouteille de jus de pomme discount. 

"La question est : pourquoi venir dans un trou perdu comme celui-ci, dans le seul but de commander un putain de jus de pomme ?"

Wendy m'apporte ma nouvelle commande que je décapite et vide dans mon goitre comme la précédente.

"Pour entretenir la légende... souris-je.

- Ok. Bien vu, capitule-t-il.

- En fait, j'suis comme un père divorcé qui vient voir ses mômes sans avoir le droit d'y toucher."

Il se fout de moi à nouveau.

"Comme un pédophile, quoi ?"

Mais son rire, aussi communicatif soit-il, ne me contamine pas.

"Moi, la question que j'me pose, c'est : pourquoi un type comme vous a besoin de v'nir dans un trou perdu comme celui-ci, commander un whisky à son nom, si ce n'est pour entretenir l'illusion de sa notoriété passée qu'il a perdue et qui lui manque ?"

Il finit son rire infernal, respire un peu et boit un petit coup pour apaiser le feu dans sa gorge.

"En fait, reprend-il, j'suis comme un veuf qui vient sur la tombe de sa femme pour tromper la solitude."

J'opine. 

"Comme un nécrophile, quoi ?"

Il se marre encore, et je le vis comme un encensement. Cette fois-ci, je me déride volontiers tout en allant moins haut dans les décibels. 

"Vendu, l'ami, il me tend la main. Gary Van Zant."

Je la lui empoigne. 

"Hayden Parker.

- Hayden Parker, songe Gary. J'vous aime bien Hayden Parker... Et j'aime bien ce nom même s'il ne signifie rien pour moi et que je l'aurai oublié dans une heure. Et c'est rare que j'aime un nom. 

- J'en suis honoré. Sauf si ça signifie que vous voulez me sauter."

Il secoue la tête en portant son verre dans lequel la réfraction du néon dans le whisky m'hypnotise. 

"Elle, reprend-il en pointant Wendy avec l'index qui porte le verre, j'veux la sauter. Ça fait quelques temps maintenant mais elle résiste. Elle veut m'cacher qu'à son âge, elle a encore un appétit sexuel, il aboie dans sa direction et Wendy ne relève pas. Mais je l'aurai. J'ai encore ça en moi."

J'essaie de déceler la réciprocité dans l'attitude de la vieille dame mais ça ne saute vraiment pas aux yeux. 

"C'est déjà bien de savoir que vous avez plus d'ambition dans le choix de vos conquêtes que pour la fin de votre carrière."

Il me jette un regard, un peu circonspect.

"De l'haleine pas fraîche et un boulot ingrat dans ce taudis, et vous appelez ça de l'ambition ?

- Va te faire mettre, vieux porc ! balance Wendy sans lever la tête de son cahier de compte à spirales. 

- Ne soyez pas trop dur avec elle, tempéré-je.

- Trop dur !? J'croirais entendre mon bitologue. Et puis vous êtes qui, bordel, pour donner votre avis sur ma carrière ? Mon plus grand fan, c'est ça ? Et là il est en pélerinage, le gars d'la légende ?

- Fan, non. J'suis plutôt Stones. Disons que je suis un amateur."

Il secoue la tête en blasphémant les Rolling Stones.

"Quoi ? Les Stones, franchement ? Deux titres entre cent rails de coke et t'as l'cul qui suinte ? Zimmerman, Young, Beck... y en a plein des gars qui ont fait plus pour la musique en un album que les Stones pendant toute leur vie. 

- Alors quoi ? Vendre son talent pour des groupes à la con comme Ballad of Honey c'est du militantisme, c'est ça ?"

Il grogne, vocifère deux/trois trucs inaudibles et reprend une gorgée.

"Comment ça s'fait qu'vous soyez si bien rencardé ? Z'êtes un genre d'agent ou c'genre de conneries ?

- Pas du tout. Mais dans ma p'tite bulle y a des gens qui ont des ragots. 

- Putain de fouilles-merde. J'vais vous dire, Hayden Parker. Ballad de mes couilles c'est d'la merde. Mais j'prends le fric là où il se trouve et sans aucun scrupules. C'est ma manière à moi d'enculer le système. 

- Sauf votre respect, vous êtes moins virulent dans les chansons à la con que vous nous avez sorties ces dix dernières années. 

- Ouais, reconnait-il. Putain d'vie."

Je le laisse finir son whisky tranquillement, sans parvenir à les lâcher du regard.

"Arrêtez de me mater comme ça, ça d'vient gênant. 

- Ouais, désolé, j'suis en manque. 

- J'veux bien vous prêter Wendy, mais faudra me la rendre et pas l'abîmer."

Je lui fais un signe de tête pour qu'il soit content de ses petits traits humouristiques mais je ne lui donne pas plus que ça. Après avoir cherché l'effet de sa blague sur mon visage, il se tourne vers Wendy qui tapote sur une calculatrice, sans moufter. 

"Bon alors, me dit-il, c'est quoi la putain d'vie d'Hayden Parker. Avec un blase pareil vous d'vez bien avoir deux/trois trucs drôles à me raconter pour égayer ma soirée. 

- Sans façon. 

-Allez quoi... Putain ! Et puis j'vous raconte pourquoi j'ai arrêté le rock pour faire du bluegrass. Juste comme ça, pour que vous ayez enfin un truc à raconter à votre femme en rentrant chez vous. 

- J'suis pas sûr d'avoir envie de savoir. Je voudrais pas avoir encore plus pitié de vous."

Il secoue la tête et se ressert sans demander à Wendy, mais je suppose que ça fait longtemps qu'il n'en a plus besoin.

"J'suis bien d'accord que ça fasse pitié. Alors, bien sûr, y a des secrets, on ne connaît que des versions de l'histoire mais en gros, la mienne pue aussi fort que celle de cette bonne femme."

Wendy lève la tête. Un regard qu'elle lance sans agressivité, presque empathique, comme un aveu. Comme pour appuyer les dires du vieux Gary.

"On peut décemment pas passer sa vie en claquant ses royalties ou en abusant de sa notoriété sans que quelqu'un ne finisse par vous rappeler que vous n'êtes pas immortel. Que vous n'êtes qu'un infinitésimal et qu'il y a des quêtes plus grandes que vous... Faut pas les rater. 

Et vous les avez ratées... dis-je. 

- En fait, c'est plutôt un connard assis dans un bar, et qui avait oublié de commander un jus de pomme... c'est ce type-la qui ne les a pas ratées."

Un truc tombe du ciel pour fracasser l'ambiance, un truc qui se lit dans les rides du vieux Gary.

"Désolé, lâché-je sobrement.       

-Vous êtes le type de la légende, c'est pas à vous d'être désolé. C'est même pas pour moi qu'il faut l'être. Moi j'étais dans un hôtel, sur la route, à vivre la grande vie, à des milliers de kilomètres d'une petite fille de six ans et de sa mère qui se font encastrer par un môme de vingt ans qui avait trop fêté un truc qu'en valait même pas la peine... C'est pour elles qu'il faut être désolé. C'est pour ça que ma musique a changé. La p'tite n'était pas fan du papa qui fait du bruit... la p'tite veut que son papa lui gratte des ballades pour s'endormir. Mais voilà, papa était trop occupé à jouer la rockstar."

Bon, à côté de ça tous mes problèmes ont moins l'air réels.

"Alors voilà l'ambition, Hayden Parker. C'est la raison de mes raisons. Si vous vouliez bien, maintenant, me raconter un truc plus triste... J'avoue que ça me remonterait un peu le moral."

Avec une franche gorgée, il étanche à la fois sa soif et surtout son chagrin.

"Alors, Hayden Parker, répète-t-il. Dans quel infinitésimal avez-vous perdu ce qui aurait dû être éternel ?" 

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