GENESE

luinel

I

Lui

Avant, les bruits faisaient partie de moi.

Ce bruit-là a surgi dans un craquement brutal. Un cri ? Peut-être. Quelque chose qui déchire le monde. Le mien en tout cas. Un son terrible. Comme un coup de tonnerre définitif. Rrrard… Harrr… ou peut-être Gggraarr… Je ne sais pas bien. C’était tonitruant. Quelque chose d’effrayant par sa netteté. Sa soudaineté. Sa puissance. Un bruit qui m’a secoué au plus profond.

J’ai voulu me protéger, me sauvegarder. Car peut-être était-ce la fin.

Mais j’ai confusément senti que c’était peut-être aussi autre chose qu’une fin. Une sorte de commencement. Le début d’un long commencement. Peut-être.

Il était effrayant, ce bruit. J’ai tremblé de tout mon être. Il m’a presque remis en question, moi, ma petite existence. Et je n’ai pu qu’y prêter une attention spécifique. D’emblée, j’ai perçu sa différence. Il m’a fallu du temps pour comprendre. Il a fallu que les ondes passent, que le choc qu’il avait suscité en moi s’apaise. Il a fallu que je constate qu’autour rien n’avait vraiment changé. Que j’étais toujours là. Mais je savais aussi que tout allait désormais être différent. C’était un bouleversement.

Avant, les bruits faisaient partie de moi. C’était un brouhaha avec des battements - certains répétés, d’autres isolés - qui semblaient se propager à partir de moi. Comme si j’étais tambour. Ma respiration était bruit. Mes mouvements étaient bruit. Ma vie dans ses moindres manifestations générait des bruits – du bruit. Oui, le bruit et moi faisions un tout indissociable.

Pourtant depuis quelque temps, j’avais eu l’impression que cela évoluait. Une nuance nouvelle. Une précision plus fine. Un décalage. Un détachement. J’écoutais. Il fallait une fraction de temps pour que ayant bougé, ayant respiré, ayant digéré, j’entende un bruit se manifester. Défaut de synchronisation ? J’étais en alerte.

Cette fois, c’était net. Pas de doute.

Ce bruit effrayant, cette espèce d’énorme « Rrrard »… « Harrr »… ou peut-être « Gggraarr »… était en dehors de moi. Voilà ce qui était différent. Voilà ce qui constituait une rupture.

Ce bruit ne venait pas de mes entrailles, ni de mes poumons. Oui, il y a bel et bien autre chose, là-bas. Là-haut.

Là bas, là haut ? Comment dois-je dire ? Je n’ai aucune idée.

Je sais qu’un son existe. Ce son, ce bruit, ce bruit qui m’a paru effrayant. C’est un son dont je suis distinct. Car s’il existe en dehors de moi, c’est que moi, j’existe en dehors de lui. Formidable révélation. J’étais peut-être le brouhaha d’avant, j’étais peut-être le gargouillement, le ronronnement, le grondement continue. Le ronflement ou le battement permanent que je percevais. Mais je ne suis pas ce bruit. C’est certain.

Je ne suis pas ce bruit. Ce constat a suscité en moi une sensation étrange, bouleversante. Je ne savais pas ce que c’était. Un entrain, une force qui m’inondait, qui m’enveloppait. Une sensation d’inquiétude dans ce face à face avec cette découverte, une tension extrême, vertigineuse, enivrante, mais aussi une satisfaction extraordinairement douce qui montait en moi de façon irrépressible, inconnue. C’était comme une grande marée qui inondait un paysage avec obstination. Avant j’étais le bruit. Désormais, il y avait eu un autre bruit, hors de moi. J’aurais dû avoir peur, j’avais eu peur du bruit lui-même, une peur épouvantable, j’aurais dû être terriblement effrayé par ce que ce bruit révélait. Mais en même temps, je sentais autre chose. Quelque chose de plus puissant encore, de plus porteur. De plus redoutable peut-être. De la joie.

Je l’ai goûté, savouré, cet instant. Moment de paradis. Etourdissant comme une genèse. Une sensation qui vous transporte, qui vous fait autre. Frayeur et joie. Douleur et bonheur. La vie, quoi. La vie…

Oui, de la joie, jusqu’à ce que le bruit recommence.

Rrrard… Harrr… Gggrarr…

Il est venu d’ailleurs. Je ne saurais dire. Mais il n’avait pas la même orientation que la première fois. Pas la même source. Pourtant il était identique. Aussi puissant. Aussi effrayant dans ses résonnances et son grondement hâtif. Il a eu les mêmes effets : secousse, tremblements, volonté instinctive de se protéger. Allait-il passer comme la première fois ? Sous la violence du choc, je ne savais plus rien, ni espoir, ni désespoir. Simplement une vague marque, une cicatrice qui demeurait. Il fallait attendre quelques poussières de temps. J’étais tendu, apeuré… Mais le bruit est passé.

Je me suis retrouvé comme la première fois : lové sur moi-même mais conscient que j’étais là, alors que le bruit était ailleurs.

Toute cette force qui m’avait soulevé, investi, s’était effritée à cette seconde semonce. Elle aurait le plus grand mal à ressusciter.  Il faudrait du temps pour la reconstituer, pour que la joie infinie que j’avais goutée revienne. Elle ne serait plus aussi forte, aussi pure… Mais au fond je savais, j’espérais qu’elle n’aurait pas définitivement disparu.

Mais je n’ai pas eu de répit. Pas pu m’apaiser, me réconforter comme la première fois. Aussitôt il est revenu. Le bruit a éclaté une troisième fois, une quatrième, une énième fois. Un temps. Il passait. Les palpitations diminuaient. J’essayais de canaliser ma réaction instinctive, mes contractions. Peine perdue. Il revenait une nouvelle fois. Je ne savais plus où j’en étais. Si je devais avoir peur. Si je devais être confiant. Si tout allait s’arrêter. Le bruit devenait série.

Un long silence. Puis de nouveau une rafale. Les silences étaient lourds. Sourds. Mais je me suis habitué peu à peu. La répétition amoindrit les effets. Parfois il y avait un laps de longue durée, parfois très bref. Mais qu’importait. J’ai pu retrouver mes esprits.

Et j’ai su alors que le bruit avait une signification toute simple. Qu’il n’était pas un bruit fondateur comme je l’avais cru la première fois, un bruit qui se manifeste une fois et marque ainsi solennellement une rupture.  C’était un bruit qui deviendrait habituel. Un bruit terrible mais commun. Qui pourrait se répéter mille et une fois. Un bruit qui était en dehors de moi certes, mais qui ne possédait pas la dimension effrayante qu’il semblait exprimer quand il se manifestait.

J’en fus un peu dépité. A l’entendre se répéter, à sentir ses effets sur moi s’amoindrir à chaque reprise, il perdait de son prestige. Moindre force, moindre effet. La première frayeur m’avait inspiré une joie brutale. La répétition du phénomène délayait cet effet.

Dois-je l’avouer ? Plus que de la joie, je me sentais envahi de curiosité. Réaction plus commune probablement, mais aussi plus complexe. La joie avait été instantanée, brutale, aspirante, la curiosité se nourrissait de durée.

Ce bruit d’où venait-il ? Quel était cet espace où il éclatait, si loin, si proche, si différent de moi. Je ne réussissais pas à me représenter ce que ce là-bas, ce là-haut pouvait être. Je me heurtais au mur de l’inimaginable. Un autre univers que le mien était-il envisageable ? Oui bien sûr puisque ce bruit s’y produisait. Mais j’étais dans l’incapacité à le concevoir, à le figurer. Dans l’impuissance de mes faibles ressources, je me débattais pour tenter de trouver un chemin qui me mène à cet espace. En vain. En vain. Je ne comprenais pas. Obstinément je me heurtais à mes propres limites.

Alors j’ai tenté de me rabattre sur d’autres questions. Autres objets de ma curiosité que j’espérais plus simples. Ce bruit, quelles lois le commandaient ? Quel phénomène avait suscité sa première apparition ? Comment se déclenchait-il ? A quels algorithmes répondait-il ? Questions piège de nouveau, questions vaines qui me faisaient revenir mécaniquement à mon interrogation initiale : en quel espace, en quel monde ce bruit existait-il ?

Alors mieux valait s’interroger sur le rythme de ses apparitions. Je me suis mis à l’affût pour tenter de déterminer leur nombre, leur fréquence. Un peu de méthodologie suffisait. Compter, mesurer ne nécessitaient pas des projections métaphysiques. Il se trouve qu’à ce moment même, il y eu un long, un interminable silence. Hasard ? Comme si ce bruit n’existait plus. A croire que je m’étais trompé, illusionné ; qu’une fois encore ce bruit, c’était moi qui l’avais créé. Et que je n’avais jamais quitté cet état d’origine où j’étais bruit et où tout bruit venait de moi. Un abîme s’ouvrait, tout allait chavirer.

Heureusement l’énorme grondement se déclencha une nouvelle fois à temps. Rrraard… Schrarr… Grrard… ! J’ai cru… non pas qu’il avait changé, que c’était un nouveau grondement… Non. Mais j’ai eu l’impression après cette longue pause que je l’entendais mieux. L’épouvantable fracas qu’il avait été la première fois peut-être déjà me devenait à ce point familier que je réussissais à percevoir quelques finesses, quelques nuances. Un « Schr… » que je n’avais pas perçu la première fois, un Schr qui esquissait… comment dire… une syllabe ?

Je voulais continuer de l’entendre. Je souhaitais qu’il se répète encore. Peut-être percevrais-je encore mieux ce qu’il était : sa structure, sa composition, les parties qui s’enchaînaient pour en faire ce qu’il était. Mon organe auditif, mon entendement aussi, sauraient percevoir ce que ce bruit exprimait. Afin de m’entraîner je me mis à écouter plus finement que je ne l’avais jamais fait mes propres gargouillements, mes propres palpitations. Un bruit n’est pas un bruit – ai-je alors découvert. Comme n’importe quelle matière, il est composite, constitué de particules élémentaires. Si je voulais savoir ce que ce bruit était, il fallait d’abord que je comprenne de quoi il était fait.

Le temps passa. Le silence au-delà de moi s’était rétabli. Mais j’avais conservé enregistré dans ma conscience ce qui s’était passé, ce fracas, ces syllabes tonitruantes et je continuais en écho de l’entendre, de l’écouter, de chercher à le sonder, à l’analyser.  Je ne me détachais pas de cet événement, il me berçait.  J’étais placé entre le silence du moment et le souvenir de ce bruit. Je méditais.

Alors au bout du compte, sans y prendre garde, me vint cette question ineffable mais qui pointait son œil derrière toutes celles que je m’étais jusqu’alors posées: si je m’intéressais à ce bruit, se pouvait-il qu’il s’intéresse à moi ?

Car au fond, ce bruit, qu’étais-je pour lui ? Oui, moi, qu’étais-je pour lui ?

II

Myriam

Schramart m’a appelé au téléphone vers 18h00 comme il me l’avait dit la veille. Les lys sont arrivés bien avant son coup de fil. Et c’est peut-être cela qui a tout changé.

J’étais tranquille, occupée à lire chez moi. Je lisais du Jean-Martin Bouchez, son dernier roman sur les femmes. On a sonné. Joé était au travail, je n’attendais personne. Il était trois heures de l’après-midi, pas l’heure du facteur même pour un recommandé. Je n’ai pas bougé. Allongée sur mon canapé, j’ai gardé l’oreille en suspens. On a toujours un doute quand on n’attend rien. Deuxième coup de sonnette, puis aussitôt le troisième. Et du palier est parvenu le son d’une voix, nette et franche :

-      Myriam, ouvrez, c’est important.

Alors j’y suis allée. J’ai ouvert, méfiante quand même un peu. Il y a eu des « cric », des « crac » dans la serrure, car quand je suis seule, je me barricade toujours. J’ai vu un type, il tenait devant lui un énorme panier avec un assemblage de fleurs. L’odeur m’a sauté au nez. C’étaient des lys.

-      C’est quoi ?

-      Ce sont des fleurs pour vous.

Oui, je le voyais bien qu’il s’agissait de fleurs. Des lys. Le nuage d’odeur était en train de se répandre comme une contamination nucléaire dans l’appartement. La question était, pourquoi ? Pourquoi ces fleurs, pour qui, de qui, de quoi ? Qui me les adressait ? Etaient-elles vraiment pour moi ? Tout, quoi.

J’étais dubitative. J’ergotais. Alors le livreur s’est un peu énervé.

-      Vous n’avez pas le choix, Madame.

-      Tiens, vous me dites Madame, maintenant ? Tout à l’heure, vous…

-      Oui, j’avais lu votre prénom sur le bon de livraison. C’était pour vous forcer à ouvrir. Un truc que j’ai appris d’un ancien. Il faut toujours dire le prénom, ça fait ouvrir les portes – qu’il m’a enseigné. Le prénom. Surtout avec les femmes. Elles craquent parce qu’on les prend au sentiment.

Je vérifiais le bon, pendant qu’il délayait ses astuces. C’était bel et bien à mon nom.

-      Bon alors je les place où ? – ajouta-t-il. Je n’ai pas que vous à livrer, vous savez.

-      Mais d’abord qui me les envoie. N’y a-t-il pas un nom d’expéditeur, un mot. On n’envoie pas des fleurs sans un mot, non ?

-      Moi, Madame, je ne sais pas quels sont vos admirateurs. C’est pour vous, voilà tout.

C’était pour moi.

J’ai signé, il est parti. Je me suis retrouvée avec cet énorme tas de lys, dont je ne savais que faire. Il empestait. Il empuantissait l’atmosphère, c’était terrible. Une vraie calamité, ce bouquet. Je n’ai pu qu’ouvrir les fenêtres.

J’ai voulu reprendre ma lecture, mais bien sûr les considérations de Martin Bouchez sur ses héroïnes ne s’imprimaient plus dans mon cerveau. Qu’avais-je à faire des simagrées de Daphnée et de Lucille, de leurs amours, de leurs amants, de leurs enfants ? Il y avait les fleurs. Ce mystère. Cette odeur. Je m’agitais sur mon canapé. Qui cela pouvait-il être ? Je pensais à Marc, Mathias. Ou encore à Jean. Et aussi à Luc. L’un d’eux ? Non c’était trop tôt, aucun d’eux n’auraient osé m’envoyer de telles fleurs à cette date. Nous étions le 2 décembre. Le 2 décembre, ce n’était rien. Ma mère ? Non elle était trop attentive, des fleurs avec une telle exhalaison, elle y aurait fait attention.

Tout à coup, je n’y ai plus tenu. Je me suis levée brusquement… enfin, ma pensée a été brusque, mon mouvement plus laborieux. Deux pas, un peu poussifs c’est vrai, j’étais sur le vase, j’ai pris les grandes hampes, allez, hop, poubelle. Je les ai mises dans un grand sac plastique et les ai propulsées dans le vide-ordures. Dégagées ! Ouf. Il avait bien fallu quelques minutes, mais la décision était sans appel.

Revenue dans le salon, l’odeur flottait encore. Tenace elle s’était imprégnée partout, dans la moquette, les tissus, les fibres de bois. Sur ma peau même et mes cheveux. Je me humais, ça puait le lys. Faudrait-il que je me rase le crâne ?

Une crainte m’est venue. Et si c’était Joé ! Joé ? Non, mon homme était amoureux, tendre, aux petits soins ; il n’était pas mièvre. Il ne pouvait pas avoir commis une telle faute de goût. Les lys, symbole de virginité : c’eut été malvenu… J’avais eu raison de les mettre au rebut ces fleurs. Mieux valait les oublier.

Les oublier ? Pas facile. Que me voulait-on ? Pourquoi me poursuivre de ce signe ? Pourquoi s’acharner ainsi ? Vivent-elles cela, les autres femmes, les Daphnée, les Lucille ? Evidemment non ! Pas elles.

Je me suis assoupie peu à peu sur mon canapé. Les lys relèvent-ils des opiacées ? Je ne sais. Toujours est-il que j’ai sombré dans une profonde torpeur. Je me voyais entourée de lys. Ils étaient revenus dans le vase. Plus nombreux encore qu’auparavant. Avec une odeur plus forte, plus tenace, plus envahissante. J’avais mal au cœur et j’avais peur. J’avais peur de les voir être remplacés chaque fois que j’allais les mettre au vide-ordure. J’avais peur de voir ressusciter cette exhalaison que j’essayais vainement de maîtriser. J’avais peur de recevoir ce coup de sonnette annonciateur du bouquet, de l’infâme bouquet. Chaque jour, à l’heure de la sieste, une grappe de lys envoyée de cette main anonyme.

Anonyme ? Dans mon délire endormi je n’étais plus tout à fait certaine que la main fût anonyme. Aucun de mes quatre lascars. Non, pas eux. Mais un autre. L’Autre ! Celui qui…

Il m’envoyait des lys, des flopées de lys, harcelants, enivrants, pour me dire : Rappelle-toi… Rappelle-toi… Le moment approche… Le moment approche

Je ressassais ces deux phrases. Puis je ré-émergeais un peu du sommeil. Me rappeler quoi ? J’avais tout présent en tête. Rien d’extraordinaire, finalement. Le 21 décembre, oui, et alors… Ce n’était tout de même pas une fin du monde…

Je me sentais engluée dans un état oiseux, pâteux, presque comateux. Je ré-émergeais pour mieux replonger, plus lourdement encore. J’avais pris le pli de faire la sieste ces dernières semaines, mais je ne m’étais jamais sentie aussi nauséeuse. Je ne savais plus très bien où j’en étais. Une odeur, des effluves intoxiquantes, des fleurs… Les idées, les sensations s’effilochaient dans ma tête.

Et c’est dans ce délabrement là que m’est revenue comme une pointe qu’on m’enfonçait brutalement dans le flanc, une phrase de mon amie Bettie : Ce qui est blanc, ce n’est pas pur, c’est louche… Elle avait dit cela un jour à propos de… je ne savais plus quoi. Une histoire de napperon, je crois, qu’elle avait retrouvé maculé sans explication… Peu importait. Aujourd’hui, au fond de mon inconscience comme en bas au fond du tuyau du vide-ordures, ce qui était blanc, trop blanc, c’étaient les lys. 

De quoi donc les lys sont-ils le symbole ? Du blanc, du pur, du louche ? De moi, Myriam, pauvre Myriam si à part des autres femmes - ou des autres, de toutes les autres ? Un nuage noir était passé au-dessus de moi me couvrant de son ombre étrange. Les autres ne connaissaient pas cela.

J’étais lourde, je me sentais paralysée, dans l’impossibilité physique de faire un geste. Ces quelques fleurs livrées par un jeune garçon et qui venaient me montrer du doigt, m’avaient mise dans un état redoutable.  Quelques malheureuses fleurs qu’On m’avait envoyées… Je me rendais compte combien cette histoire pouvait paraître ridicule. Dérisoire. Mais je n’avais plus en moi les ressources pour réagir. J’avais peur, j’avais honte, je ne savais comment m’en sortir. Il m’arrivait de suffoquer, de sentir brusquement l’exhalaison funeste, ou l’instant d’après une odeur de brûlée. Je croyais percevoir des griffes s’enfoncer sur mes jambes, progresser sur mon ventre, monter sur mes seins. Les lys, le blanc, du rouge…. Le nuage au dessus de moi… Je ne savais plus ce qui se passait. Je craignais que Joé ne se fasse des idées quand il arriverait ce soir au retour du travail. Dans l’apathie qui m’avait gagnée, je me suis dit : Pauvre Joé. Pauvre Myriam. Et je me suis mise à pleurer.

C’est alors que Schramart m’a appelée. Schramart, ou Ramard comme je le surnomme… c’est selon… Mon directeur de conscience, en quelque sorte… Mon confident, d’une certaine manière. Celui qui sait beaucoup, beaucoup plus sur moi que n’importe qui d’autre… Mais qui ne sait pas tout.

Allais-je m’épancher auprès de lui, lui raconter les lys et le tourment qu’ils m’avaient imposé ? Devrais-je me livrer totalement ? En avais-je d’ailleurs le pouvoir ? Le droit ?

Quand le téléphone a vibré, j’ai tressailli. Mais je n’ai pas mis trois secondes à décrocher.

-      Je ne vous dérange pas, au moins ? Vous avez une drôle de voix…

-      Pas du tout, ai-je dit en essayant à travers ces trois syllabes de reprendre assurance et dignité. Pas du tout.

Et je me suis redressée sur mon canapé, inconsciemment je crois que je me suis efforcée à sourire. Le sourire s’entend au téléphone, me suis-je souvenu. Et il me fallait faire bonne figure.

Mais l’effort était démesuré. Je l’ai senti et ma tête toute seule s’est mise à fonctionner tandis que j’enchaînais les mots aimables au téléphone. Tiendrais-je ainsi jusqu’au 21 décembre ? Je n’en étais pas certaine. Je ne m’en sentais guère la force. Mais en pensant à cette date, une sorte de sanglot m’a secouée. J’ai étouffé un râle mais une plainte de supplicié a fusé en sifflement tendu. Le 21 décembre, c’était prochain, c’était demain. Un rien dans l’agenda. Mais comme il faudrait attendre, encore attendre, comme les jours s’égrèneraient lentement d’ici là.  La marche lente de la damnée plutôt que la marche triomphale de l’élue, voilà ce qui m’attendait…

Ah qu’il arrive ce jour. Bon Dieu, qu’on en finisse. Que le 21 succède directement au 2 décembre.

Schramard, mon gentil, mon dévoué Ramard, a entendu mon trouble. Il a perçu quelque chose. Il n’a pas su ce que c’était, bien sûr, mais il a simplement compris que j’étais plus que malheureuse. Aussitôt, il a tranché. « J’arrive » – m’a-t-il dit. Et malgré le temps épouvantable qu’il faisait dehors, il est venu.

Oh, comme j’aurais voulu qu’il ne comprenne pas !

III

Mado

« Moi.. moi, zeu suis Mado… Et.. et moi, moi z’aime pas Charmart… Chramac… Marrr.... »

Elle s’appelle Mado en effet. Elle a trois ans. Elle parle encore comme un bébé, et pourtant elle joue parfois aux petites femmes. Car elle est mignonne comme un cœur, et qu’on le lui dise ou pas, elle le sait. Dotée de cet atout,  elle connait son pouvoir.

Mado est la petite voisine. Elle habite avec ses parents dans cet immeuble ancien de la rue de la Folie Méricourt à Paris, à quelques pas de la Bastille. Accompagnée de sa maman ou de son papa, elle croise souvent Myriam dans l’escalier. Joé aussi parfois. Et à chaque rencontre, il y a des sourires, des caresses, des compliments. Mado en est l’objet. C’est une petite princesse.

Elle a eu trois ans en septembre, le 10 septembre précisément, et pendant quelques jours elle proclamait partout : « zai tra zans ». Elle était devenue ainsi une grande personne – et voulait en convaincre ses interlocuteurs. Elle attendait qu’on lui rende les hommages qui sont dus à une grande dame et qu’on dépose à ses pieds encore plus de compliments et de flatteries qu’auparavant. Mado est une coquette.

Le monde de Mado se divise en deux parts constituées : les gens qui l’aiment et les autres. Elle aime les gens qui l’aiment, elles détestent les autres – qu’ils se montrent sévères devant ses petits caprices d’enfant gâtée ou tout simplement qu’ils ne s’intéressent pas à elle. Il lui arrive d’être méchante vis-à-vis d’eux mais surtout d’en avoir peur. Car elle ne peut pas comprendre qu’on ne lui fasse pas de risettes continuelles ; quand cela arrive elle pense qu’il y a là le témoignage d’une perversité profonde, d’une imperfection intrinsèque du système : et ce défaut lui fait peur. Au fond d’elle-même, probablement ce défaut se transforme-t-il en menace.

Schramart. Elle n’arrive pas à prononcer ce nom sans le mutiler et il résonne dans sa tête comme un bruit énorme et fracassant. Rrrard… Harrr… ou peut-être Gggraarr… Elle le reproduit à sa manière, avec maladresse. Schramart est à lui seul une catégorie à part. Comme quoi même quand on a trois ans, le monde est plus compliqué qu’il n’en a l’air. Quand M. Schramart vient rendre visite à Myriam, Mado le croise parfois. Schramart alors prend son ton bonhomme et fait un sourire à la petite fille. Schramart aime les enfants, cela se voit rien qu’à la façon dont il leur parle. Non content de sourire à Mado, quand il les rencontre elle et sa mère,  il échange quelques mots avec la fillette. Il ne lui parle pas comme à un bébé mais comme à une grande fille. Cela flatte Mado qui a bien compris ce qu’il en était. Mais en même temps, Mado sait que Schramart est un monsieur important, sérieux, que tout le monde considère avec respect. C’est un monsieur qui sait des choses que les autres ne savent pas. Ce n’est pas un homme comme un autre. La preuve, on le consulte, on lui demande avis et conseil et ce qui sort de sa bouche a valeur de vérité. De ce fait Schramart effraye Mado. Elle le craint.

Dans sa tête d’enfant choyée, Schramart peut à tout moment décider de bouleverser le monde dans lequel Mado a une place attitrée. Il peut énoncer une phrase qui donnera corps à la catastrophe qui menace : un monde où on ne ferait plus la risette à Mado quand on la croise dans l’escalier ou dans la rue, accompagnée de sa maman. Un monde où elle ne serait plus protégée. Un monde où même sa maman ne l’adorerait plus. Un monde où les méchants auraient gagné.

Derrière ses airs gentils et son ton amical, Schramart peut déclencher l’apocalypse. Pas étonnant que Mado ne réussisse pas à prononcer son nom et se cache dans les jupes de sa mère quand elle le croise et qu’il lui dit des mots qui se veulent ceux d’un ami.

En ce 3 décembre, il neige encore. Depuis deux jours les averses de flocons ne cessent de tomber sur Paris. Mais alors qu’aux premières heures le paysage urbain s’était métamorphosé en un  décor enchanteur, dès la veille au soir la boue, la neige fondue noire comme de la suie, ont recouvert toute la voirie. Emmitouflée dans son manteau, son bonnet, son cache-nez, Mado rentre avec sa mère de quelques courses faites dans le quartier. Il est près de midi. Elles sont entrées dans le hall de l’immeuble, arrivent devant la porte de l’ascenseur. La maman de Mado appuie sur le bouton. Il faut attendre. Mado n’aime pas attendre l’ascenseur.

-      Ze veux pas recontrer Chamart se dit-elle. Ze veux pas, ze veux pas, ze veux pas !!

Dans sa tête le ton est péremptoire. C’est d’abord pensé sous forme de souhait, puis répétée, la formule devient une décision. Une décision irrévocable. Mais Mado a beau avoir l’habitude d’imposer sa volonté à son entourage, elle se doute que tout n’est pas toujours si facile. L’ascenseur est long à descendre. Deux minutes pour une enfant de trois ans, c’est une éternité. Surtout quand il s’agit d’attendre, surtout quand il s’agit d’un délai pour échapper à une menace. Plus l’attente se prolonge, plus la crainte de voir Schramart déboucher de l’ascenseur est prégnante.

Elle l’a vu la veille, ce Schramart.  Elle la vu quand déjà il neigeait. Il arrivait tout poudré de flocons blancs sur son pardessus alors que Mado et sa mère partaient faire leurs courses. Situation inverse. Schramart montait probablement rendre visite à Myriam. Quand il a vu la mère et sa petite fille, il a été charmant. Il a dit à la petite :

-      Alors Mado, tu vas aller faire un bonhomme de neige ?

Comme d’habitude, elle s’est renfrognée, elle s’est réfugiée derrière le cadi que sa mère tenait à la main.

-      Tu sais ce que c’est, un bonhomme de neige, Mado ? a continué Schramart.

Et sa mère de venir en renfort de l’horrible inquisiteur :

-      Mais bien sûr, n’est-ce pas Mado, tu le sais.

L’autre avait démarré, plus rien ne le bridait. D’un air bonhomme, il a ajouté :

-      C’est un monsieur tout blanc, tout froid, tout figé…

Mado a pensé :

-      Pourquoi c’est pas toi, le bonhomme de neige ?

Mais elle n’a rien dit. Elle a repensé plusieurs fois par la suite, à ce que pouvait être un bonhomme blanc, froid, figé. Elle a eu du mal à l’imaginer. Elle a essayé d’autres mots, d’autres images : immobile, allongé, sans un cœur qui bat. Est-ce possible, un bonhomme de neige ? Sans un cœur qui bat ?

Aujourd’hui elle commençait à oublier cette histoire. Mais voilà que l’ascenseur ne descend pas. Voilà qu’elle doit attendre. Voilà qu’elle se dit qu’à tout moment Schramart peut apparaître et répéter son histoire de bonhomme sans vie.

Ze veux pas, ze veux pas – se répète-t-elle de plus en plus impatiente, de plus en plus effrayée. S’attendant à tout instant à voir surgir de l’escalier, de la porte de la cave ou de l’ascenseur un bonhomme de neige froid et raide - et qui pourtant marcherait.

-      Mais arrête de t’agiter comme ça, Mado. Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? Tu es infernale…

Le bonhomme de neige serait infernal et aurait les traits de Schramard.

Des craquements étouffés, un chuintement grave : ce sont les bruits familiers de la cabine de l’ascenseur qui arrive. Avant même de la voir, Mado a perçu sa chanson. Ces bruits qui partout ailleurs l’inquiéteraient, ici la rassurent : l’ascenseur arrive, ouf. Sauvée…

La porte s’ouvre. C’est la vieille dame du dernier étage. Que fait-elle ? Elle ne sort pas ?

-      Oh j’ai oublié mon porte-monnaie…. C’est impardonnable.

-      Je vous en prie, je vous en prie  commente la mère de Mado. Remontez. Nous attendrons, ma fille et moi… Ne vous inquiétez pas. Il n’y a pas de mal…

Echanges de politesses, simagrées compliquées des adultes… Mado ne comprend rien, elle ne voit qu’une chose : la vieille dame ne sort pas, ne leur laisse pas la place. La porte se referme, la deuxième porte coulisse de nouveau et voilà la cabine qui remonte. Mado et sa maman sont toujours au même endroit. A attendre l’ascenseur une deuxième fois.

Pourquoi ? Mais pourquoi donc.

-      Maman z’ai envie faire pipi…

L’idée lui est venue soudainement.  Une des formules magiques avec « j’ai mal à la tête », ou « j’ai mal au cœur ». Phrases imparables dont Mado a vérifié depuis longtemps le pouvoir. Phrases dont il ne faut pas abuser mais qui permettent d’obtenir ce que l’on désire ou plus précisément d’échapper à ce qu’on ne veut pas avoir.

-      Maman, vite… vite…

-      Mado ! Dans deux minutes on est à la maison. Retiens-toi.

-      Mais…

-      Ne fais pas la petite fille, Mado.

Pourquoi la formule ne fonctionne–t-elle pas aujourd’hui ? Que se passe-t-il donc ? Faut-il vraiment attendre encore au bas de cet ascenseur ? Le faut-il ?

Dans l’esprit de Mado le refus de sa mère est plus qu’un échec, c’est un signe. Ce qui fonctionnait ne marche plus. Schramart c’est sûr va apparaître. Et ce n’est pas de bonhomme de neige dont il parlera cette fois. Il va émettre ce que depuis toujours Mado craint par-dessus tout : le signe de déclenchement de l’apocalypse. Ce que dans son langage elle caractérise par ces mots : le gros Boum !

Mado s’est mise à pleurer comme une enfant abandonnée. Elle est désespérée. Le gros Boum va arriver, il est déjà décrété. Sa mère ne bouge pas.  Elle ne la comprend plus. Elle lui dit d’un ton désagréable de se tenir tranquille. De cesser ces enfantillages. Elle la menace. Plus de sortie, plus de bonbon, plus de… Allons, allons !

Et puis de nouveau les craquements, le chuintement : l’ascenseur qui revient. La porte s’ouvre. Une grande silhouette, massive, grave, encombrée d’un grand cartable. Schramart sort. Il salue la mère de Mado. A peine un regard pour la petite fille. Pas une remarque sur ses pleurs.

La mère :

-      Ca va là-haut ?

-      Non, répond Schramart ce sera difficile. Je suis inquiet.

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