Inconscience

c-elle

La clé dans la serrure. La porte claque. Quelques secondes de silence pendant lesquelles la tension monte.

— Marie-Lou !
Il n'y a que la contrariété de ma mère pour m'appeler comme ça...
— Oui ?
— Viens ici !
Maman est dans la cuisine. Elle me montre l'évier.
— Qu'est-ce t'as foutu aujourd'hui ? Regarde-moi cette vaisselle !
« Je n'ai pas utilisé de vaisselle, MOI ! J'ai fait ton putain de linge en rentrant du collège et là, je m'occupe de ton fils, connasse ! »
— Désolée... Je n'ai pas encore eu le temps pour la vaisselle. Je suis encore en train de faire les devoirs avec Pierre mais j'ai accroché le linge et mis en route une machine de blanc.
— Tu appelles ça accrocher le linge toi ? Regarde-moi ça ! dit-elle se dirigeant au salon. Et c'est quoi ça ? Non mais tu as vu le sol ? Qu'est-ce que vous avez fichu ici ! Et les miettes, là, qui traînent encore sur la table ? Termine avec ton frère, occupe-toi de ce bordel et dépêche-toi. Les légumes que j'ai mis à la cuisine sont à éplucher.
« Connasse ! Et toi ? Tu ne peux pas le bouger ton cul ? Tu sais plus où est rangé l'aspirateur ? Connasse, putain de connasse. »

Elle est partie se changer puis s'est installée à la télé. Le moindre bruit étant prétexte à un nouvel acharnement.

J'ai 14 ans, ma mère est une connasse et moi je n'en peux plus.

Les jours s’enchaînent à ce rythme et cela sans répit, depuis aussi loin que remontent mes souvenirs.
J'ai beau astiquer, m'appliquer, y passer des heures, tout vérifier... La vision de ma mère doit être semblable aux ultraviolets que l'on voit dans les séries policières quand ils cherchent les traces de sang... L'appartement tout entier peut briller à en piquer les yeux qu'elle ne verrait toujours rien d'autre que la foutue miette sur la table qui m'a échappée.
« Connasse »

Ce week-end était nul. Samedi j'ai fait le ménage pendant que Maman bossait. Et dimanche, mes devoirs, pendant qu'elle regardait la télé, en pyjama, sur le clic-clac du salon, qui lui sert également de lit. Elle n'a pas bougé de la journée. N'a rien mangé. Plutôt étonnant.

Je suis allée me coucher en lui souhaitant bonne nuit.
— Demain ce n'est pas la peine de me réveiller. Je ne travaille pas. Quoi qu'il arrive laisse-moi dormir, tu as compris ?
— OK.
La télé est restée allumée tard. Rien d'étonnant.

Je me lève, me prépare en silence sans me doucher ni déjeuner pour prendre garde de ne pas la réveiller... Son sommeil a toujours été sacré. Je n'ai pas eu besoin d'éteindre la télé. Étonnant.
De retour du collège pour déjeuner, elle dort encore. Elle se lève souvent après 13h. Rien d'étonnant.
Je mange un petit truc et j'opte pour la crise de la vaisselle non faite plutôt que pour celle du bruit qui la réveille.
Je rentre à 18h, elle dort toujours. Étonnant.

Oui... Étonnant, mais moi je savoure ma paix. Me réjouis de ne pas avoir à entendre la jérémiade pour la vaisselle. Et pour bien m'assurer de prolonger cet état de grâce j'évite de traîner dans le salon et ne risque aucun bruit... Plus tard elle se réveillera, mieux ce sera... Puis après tout, elle a été claire : je dois la laisser dormir.

Dans l'entrée, le téléphone sonne. Je m'affole. Je fais vite. Elle ne semble pas réagir. Je décroche.
Une amie à ma mère, Catherine. « Ah désolée elle dort » A 21h... Étonnant. Mais elle n'insiste pas.

Le lendemain matin, elle dort toujours. Je scrute l'appartement mais rien ne semble avoir bougé.
Mon assiette de la veille est toujours seule dans l'évier. Même en plein milieu de la nuit elle m'aurait réveillée... Étonnant. Reposant.

Il paraît que les adolescents sont inconscients et insouciants... Il semblerait. Je ne m'inquiète de rien. 

En passant la porte à midi, le téléphone sonne. C'est à nouveau Catherine.
— Elle dort encore.
— Comment ça, elle dort encore ? Va la réveiller
Je m'approche du clic-clac. Je l'appelle doucement. Puis plus fort. La remue un peu. Il ne se passe rien. Ma gorge se noue. Mon cœur se sert.
— Elle ne se réveille pas.
— Comment ça ? Elle dort depuis quand ?
— ...
— Essaie encore. Il y a quelque chose près du lit ?

Cette fois, je fais le tour du canapé-lit. Je la secoue mais ça ne change rien. Je regarde au sol. Rien. Puis je vois quelque chose dépasser du dessous du canapé. Je me baisse. Je déconnecte définitivement. 

Je ne veux rien comprendre, rien réaliser, rien déduire, rien imaginer. Je ferme tout. 

Je retourne au téléphone comme si mon cerveau avait enclenché le pilote automatique.
— Impossible de la réveiller. Elle dort depuis dimanche soir.... Il y a sous le lit une bouteille de vin. Des médicaments.
— J'appelle Michel.

Michel c'est son mari. Il est pompier.
Je raccroche et reste là, complètement vide. Combien de temps ? Tout s’enchaîne. La sirène. Le camion. La porte sonne. L'échelle au balcon. Le brancard.
A cet instant, je suis hors du temps, hors de la réalité. Je ne comprends pas comment c'est possible. Comment j'ai pu faire ça.

Je m'en veux. J'ai sûrement tué ma mère.

J'insiste pour retourner au collège l'après-midi même. Il faut que je voie ma meilleure amie. Que je lui en parle. Sa mère tente un suicide à chaque saison, au minimum. Elle saura.

La culpabilité me ronge et je la cache en jouant celle qui s'inquiète, mais qui s'inquiète surtout d'elle-même. « Que va-t-il se passer ? Où vais-je aller ? Mon père est en vie, à l'étranger mais en vie... Va-t-on m'y expédier ?! »

Finalement elle rentre. Finalement tout va bien. Finalement la vie reprend le train.
On y pense pas souvent, mais la mémoire, comme la conscience, est bien faite. On s'arrange avec elle. Et plus on est jeune, plus on a de place pour ranger des trucs au fin fond des placards. L'inconscience, c'est chouette.

Les jours passent et je grandis. Je mûris. Je n'ai pas oublié cet épisode de notre vie, évidemment. Le temps me permet de comprendre le geste. De l'excuser. De trouver des raisons valables cadrant avec cette période de sa vie de femme. Je gère.

Les années défilent.

Me voilà Maman à mon tour et arrive le jour où l'esprit pense qu'il peut rouvrir le placard. Que je suis prête à encaisser. 
Des années d'apparente culpabilité enfouies refont surface. Apparente... puisqu'il n'en est rien. Je ne m'en veux plus. C'est à elle que j'en veux. Je ne peux plus me contenter des excuses que je donnais à la femme qu'elle était, parce que, avant tout, pour moi, elle est ma mère. Comment a-t-elle pu faire pour que je la déteste au point de ne rien vouloir voir ? Comment a-t-elle pu me mêler à tout ça, exiger de moi que je la laisse dormir sachant que je lui obéirais ? Sachant que je porterais sur moi sa mort tout le reste de ma vie ?

Je n'en reviens pas. Je reste là, à regarder ma fille. A essayer de comprendre. J'entame une négociation avec ma mémoire, mais ma conscience me l'interdit.

Après avoir décidé de se donner la mort, le choix de la méthode doit sembler insignifiant. Sans doute même est-ce inconscient, parce que aussi insignifiant qu'un battement d'aile de papillon... 
L'effet papillon. Je n'ai vraiment saisi tout le sens de ce phénomène que ce jour-là et j'ai ressenti le tremblement de terre.

C'est ce jour-là aussi que j'ai fait la promesse à ma fille, qu'aussi longtemps que je serai sa mère, je garderai en mémoire que mes décisions ont un impact sur sa vie et qu'il m'est dorénavant interdit de négocier avec ma conscience.

  • Après la sélection du texte à concourir, celui-ci a également été sélectionné pour participer à la final.
    Le concours est clos, il n'a pas gagné mais je suis très heureuse d'avoir pu participer à cette aventure que je vous conseille :)

    · Ago over 6 years ·
    C elle 195

    c-elle

  • Je vais voter pour le concours Short ....

    · Ago over 6 years ·
    Img 0198

    katherineravard

  • Bon courage pour le concours (ps : j'aurais voulu voter mais je n'y parviens jamais, je crois que c'est parce que je n'ai pas compte facebook )

    · Ago almost 7 years ·
    Mains colombe 150

    psycose

  • ah j'allais oublier cdc

    · Ago almost 7 years ·
    521754 611151695579056 1514444333 n

    christinej

    • Merci ;)

      · Ago over 6 years ·
      C elle 195

      c-elle

  • tres bon, quel sujet, quel style, j'adore, je file voter

    · Ago almost 7 years ·
    521754 611151695579056 1514444333 n

    christinej

    • Ravie :) Merci.

      · Ago over 6 years ·
      C elle 195

      c-elle

  • Je suis scotchée. Je ne m'attendais pas à ça en lisant les premières lignes. ton style est très fluide et c'est un plaisir de te lire... Même si le sujet abordé est difficile...

    Et un vote de plus :)

    · Ago almost 7 years ·
    20130820 153607 20130820153847362 (2)

    rafistoleuse

    • Merci beaucoup. C'est un compliment qui me touche beaucoup parce que c'est exactement ce que j'essai de faire... :) Surtout n'hésite pas à aller voter et à partager !

      · Ago over 6 years ·
      C elle 195

      c-elle

  • Ce texte est sélectionné dans la catégorie NOUVELLE pour le concours AUTOMNE 2013 de short Edition. A qui veut le soutenir, je vous remercie d'avance : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/inconscience

    · Ago almost 7 years ·
    C elle 195

    c-elle

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