J'aime pas l'été

polluxlesiak

J'aime pas l'été. Je sais, je dois bien être le seul, mais j'aime pas.

J'aime pas avoir chaud. Transpirer. Avoir soif.

J'aime pas qu'il fasse nuit à vingt-deux heures alors que moi j'ai sommeil depuis dix-huit.

J'aime pas goûter les fruits qu'on ne me donnait pas en hiver – la pêche et sa peau velue, la fraise et ses grains qui se coincent dans les dents. Moi j'aime que les bananes.

J'aime pas qu'on me laisse à moitié à poil sous prétexte qu'il fait trop chaud, même si on a des visites – et ma dignité alors ?

Et ce que je déteste le plus, dans l'été, c'est les vacances.

Les derniers jours, Maman court dans tous les sens. Elle a une check-list de trois pages qu'elle coche nerveusement en remplissant des sacs et des valises. J'ai cru comprendre qu'il y avait une valise exprès pour moi. Elle se donne bien de la peine pour quelqu'un qui ne lui en est même pas reconnaissant.

Papa fait semblant d'être calme mais c'est juste pour ne pas l'énerver encore plus. Pour patienter, il déplie une carte routière sur la table du salon et trace dessus des lignes avec un gros feutre jaune fluo.

Si seulement il me le prêtait. C'est vrai : moi aussi je patiente.

Tu parles.

Quand on part, il faut que tout ce qui nous sert à la maison tienne dans le coffre de la voiture. Je ne vois pas l'intérêt de ne pas y rester, à la maison.

Mais selon toute vraisemblance mon avis ne compte pas.

En tous cas personne ne me le demande.

Huit heures de voiture.

Vous voyez ce que ça donne ?

Surtout qu'on n'a pas la clim.

Maman passe son temps à passer du siège avant à l'arrière, pour rester assise à coté de moi et me mettre la main sur le front toutes les quinze minutes. Ca me stresse. Ca va ! J'essaie juste de dormir, histoire que le temps passe plus vite. Mais pas évident avec le remue-ménage qu'ils font à chaque arrêt – et ils s'arrêtent tout le temps.

On va arriver à la mer.

C'est là que ça va être le pire.

Déjà, la maison, je la connais pas. Il y a plein d'escaliers à dégringoler, de murs où se cogner, de fruits toxiques à ne pas goûter, parfois même de piscine où se noyer. Je vous dis que ça.

Du coup, je ne quitte pas mon transat.

C'est cool de se faire servir, d'accord.

Mais à la longue croyez-moi, ça peut vite être pesant.

Ah, si je pouvais marcher, sauter de ce relax et me faire la malle !

Bah, je n'irais pas loin – j'ai quand même besoin d'eux pour m'habiller et me nourrir.

Mais le port, si j'y allais seul, ce serait si chouette ! Me balader, flâner, regarder les jolies petites filles, piquer des bananes au Petit Coop …

Au lieu de ça, on sort au port deux fois par semaine. Moi, et eux, bien sûr. Jamais tranquille. Je sais, il faudrait que je m'y fasse … Mais franchement, me faire réveiller en plein début de nuit, emmitoufler dans un gros pull bleu marine de Papa qui gratte parce que Maman a oublié ma gigoteuse en polaire, sangler dans une poussette soit-disant 4x4, tu parles, je sens tous les cailloux du chemin, tout ça pour arriver au bord d'une plage toute noire qui fait peur et de l'autre côté de la rue des chanteurs qui me font mal aux oreilles sur les terrasses de cafés, auxquelles on s'arrête, moi au niveau des genoux des gens et des museaux des chiens, et les regarder s'enfiler des coupes royales pendant que j'ai droit à un bib de bledina aux pruneaux ? Non merci !

La journée, c'est la plage.

Papa nage, et Maman grille.

Enfin, elle dit qu'elle bronze, mais elle grille. Je le vois bien, et vraiment c'est pas prudent !

Elle pourrait pourtant m'emprunter un peu de la crème indice de protection XXXL qu'elle me tartine sur les joues toutes les trente minutes, je suis bon prince, je l'y autoriserais sans problème … au lieu de ça, entre deux tartinages (de moi), elle s'étend sur le sable, un livre à la main pour ne pas avoir l'impression (ou l'air) de totalement perdre son temps (mais moi je sais bien qu'elle fait semblant, le livre, il finit toujours par lui tomber des mains, et alors la première chose qu'elle fait c'est pas de retrouver sa page, c'est de vérifier qu'il ne lui a pas fait une ombre dans son bronzage).

Ce que je peux m'ennuyer sur cette plage !!!

Moi, de livre, tu penses bien que j'en ai pas.

Alors je regarde.

Enfin, quand Maman pense à relever la visière de ma casquette qui me tombe sans arrêt sur les yeux.

Il y a souvent les mêmes gens. Les enfants qui jouent (enfin, les veinards qui savent déjà marcher), les amoureux qui se font des câlins (quelque chose me dit que pour moi, c'est pas pour tout de suite), les mamies qui tricotent sous les parasols (rien que regarder les pulls en laine qui sortent de leurs aiguilles j'ai des bouffées de chaleur) et les dames comme Maman avec leurs nichons à l'air alors qu'il n'y a aucun bébé qui a faim avec elles ! Drôle d'idée non ?

Quand il y a du vent, c'est le pire. J'en ai plein la bouche et les yeux.

Moins, ceci dit, que la fois où Papa, en arrivant à la plage, m'a envoyé balader dans le sable après s'être pris les pieds dans son tuba. Qu'est-ce qu'il a pas entendu ! Maman était furieuse. Hmm. Au moins ça m'a fait un souvenir. Et une anecdote qu'elle pourra raconter à ses copines à notre retour.

J'ai hâte qu'on rentre !! J'ai hâte de retrouver ma maison !!

Et surtout, j'ai hâte de grandir.

De savoir parler !

Et de leur dire que je déteste la mer, et les vacances d'été !

Que je veux bien continuer à partir avec eux, parce que je les aime bien, mais à la montagne.

Et en hiver.

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