Je m'voyais déjà

laurent60

La tranche de bacon grésille en émettant un chuintement à peine audible. En quelques secondes, elle se tortille et commence à onduler sous l'effet de la chaleur dégagée par le grill brulant. Une spatule, prolongée par la main assurée d'un cuisinier improbable, la dégage lentement de son lit de souffrance… pour mieux l'y reposer brutalement sur son autre face.

Les gestes sont précis, mécaniques. Pour la 127ème fois depuis le début de mon service, je répète la procédure –ici on dit procédure, on ne parle pas de recette. Déposer le fromage sur le pain chaud, puis le steak, le bacon, la rondelle de tomate, la salade, un peu de sauce mais pas trop… et voilà! Le "gros M" est prêt à être lancé.

Je ne me suis pas présenté, je suis écrivain, comme vous l'avez deviné. Mon nom ne vous dira rien, je ne suis pas assez connu pour ça, enfin pas encore. Car je compte bientôt percer et lancer enfin ma carrière.

Imaginez une pyramide d'une centaine de degrés. Tout en haut c'est le nirvana de l'écrivain : le succès, la reconnaissance, les contrats, les interviews, l'argent, la gloire….

Moi  je suis bien parti, je viens de monter sur le premier degré. Je travaille au M….. Je suis assembleur, dire cuisinier ce serait trop exagéré. Ecrivain aussi d'ailleurs… car je débute seulement.

Il ne me reste plus que 99 degrés à monter et je compte bien les gravir rapidement et  quatre à quatre. Il existe plusieurs manières de grimper. A la force du poignet, degré par degré en suant sang et eau, vous arriverez bien au 60ème vers vos 70 ans et à condition de ne pas perdre de temps en chemin.

En vous faisant aider, c'est un peu plus rapide, mais moins élégant et plus coûteux. Et ça reste assez aléatoire.

En couchant? Ça permet de joindre l'utile à l'agréable.. Mais pour un homme, c'est plus compliqué.

Se faire déposer en hélico au sommet? Possible. Mais en général on redescend aussi vite qu'on est monté…

Ah si, il existe un moyen de monter, éventuellement assez vite, de manière honorable et surtout de rester tout en haut et pour très longtemps. Ça s'appelle le talent.  Le talent c'est un truc absolument inexplicable. Beaucoup pensent qu'ils l'ont mais personne n'ose les en détromper. Certains craignent de ne pas en avoir, et personne ne les en détrompe non plus. Les autres sont des veinards.

Pour savoir si vous avez du talent, on a créé un service de contrôle du talent qui s'appelle la critique. Un critique c'est un eunuque : un jour on lui a enlevé tout le matériel. Il ne peut donc plus s'en servir en revanche, il peut toujours parler de la chose, faire son malin devant tout le monde.

Un critique c'est exactement cela. Il n'est pas équipé pour écrire, il ne peut que parler de ceux qui écrivent. Alors il est forcément frustré, il fait du gras (c'est comme les poulets de Bresse), il fume des gros cigares qui puent, et il descend en flammes les mecs dans mon genre, tout en buvant trop de whisky et en se tapant des blondes écervelées pleines d'admiration pour leurs (gros) mots.

J'exagère? A peine… Tiens, un exemple pour illustrer mon propos. Je trouve sur internet un site pour publier des nouvelles…. Ca vous parle? J'aiguise ma plume, enfin mon clavier, et me voilà parti pour une page d'écriture. J'y passe une partie de la nuit, à peine entrecoupée d'une assiette de pates et de quelques expressos, sans compter un demi paquet qui a fini en carnage de mégots dans la cannette de coca faisant office de cendrier. J'ai oublié de vous dire que pour être un écrivain célèbre il faut avoir une névrose ou une conduite adictive. L'alcool je ne tiens pas, les joints ça me fait vomir… alors je me suis mis à la cigarette… Je suis content du résultat j'en suis presque à un paquet par jour et sans trop d'efforts en plus.

Bon, donc au petit matin je publie deux pages d'une nouvelle à tomber par terre que je m'empresse de mettre en ligne. Le soir même, déjà deux messages de critiques en herbe. Et bien ces deux empaffés, qui sont à la critique ce que le rap est à la musique, c'est-à-dire pas grand-chose, avaient descendu en flamme mon chef d'œuvre. Apprenti écrivain, apprenti critique…. Chacun sa discipline !

Ah je ne vous ai pas encore parlé des éditeurs… ou des maisons d'éditions (ne pas confondre avec les maisons de passe, ça n'a rien à voir ou si peu…). Il y a une bonne raison à cela… je n'en ai jamais encore poussé la porte. Oh, j'ai bien envoyé quelques manuscrits par la poste, pas aux plus grands non plutôt à celles dont le nom m'a inspiré. Comme "les éditions du sphynx" j'ai trouvé que ça avait un côté exotique, ou bien "la fontaine du bois" pour l'ambiance plus rurale..

Les maisons d'édition, je me contente de les imaginer. Pour les plus anciennes et les plus réputées, un beau quartier, des boiseries, du parquet, quelques miroirs. Une secrétaire bcbg qui vous accueille avec un rien de condescendance vous qui osez rentrer dans ce lieu dont la star est le fameux M… celui dont tout le monde parle et qui vient de signer un contrat en or. A qui vous déposez avec déférence votre manuscrit en sachant déjà que jamais vous n'aurez rien de plus qu'une lettre du genre "désolé mais malgré la qualité de votre travail votre style ne correspond pas à la ligne de notre maison"…

Et puis les nouvelles, les start up qui montent, là c'est dans un quartier bobo, une vieille manufacture avec de la brique de la pierre, des poutres en acier, du parquet mais flottant, des bureaux noirs ou en verre, des bouquins partout, de la poussière, des ordinateurs, des halogènes, une secrétaire sympa en jean qui attrape votre paquet avec vivacité tout en répondant au téléphone… peu importe de toute façon ce sera la même réponse.

Vous pouvez sourire mais j'ai déjà été édité deux fois. Dans l'hebdomadaire de ma région d'abord, "l'hebdo du fricontois"… Un petit texte sans prétention en dernière page l'été dernier… un succès d'estime sans plus et une bonne critique dans le courrier des lecteurs la semaine suivante : Lucienne, 82ans "les fautes d'orthographe et la naïveté du propos donnent un caractère authentique au texte écrit par cet enfant….".
Sur internet ensuite, avec une critique plus explicite et un jugement finement ciselé "gros c.. de macho de mec… tu écris comme tu ch…"

Métier difficile vous disais-je et qui force à l'humilité. 258 "gros M" plus tard, j'ai fini mon service. Je rentre chez moi et je prends une douche. J'allume mon ordinateur et je respire un grand coup avant de tomber sur le clavier comme victime de toc…. Il est déjà 21h00 il ne me reste plus beaucoup de temps pour publier ma nouvelle. Celle-là je la sens bien, j'en suis sûr je la tiens….

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