Je ne vois qu'une moitié d'elle

jones

Je ne vois qu’une moitié d’elle à travers la vitre de ma voiture mais cette demi-femme me magnétise. Elle se détache devant les façades, rayonne au milieu du trafic sous la pluie fine qui tombe sans discontinuer. Elle attend patiente, un peu triste. Elle chuchote des mots que je ne peux entendre et je l’imagine venant d’un pays lointain et proche à la fois, quelque part sur les rives de la Méditerranée ou de la mer Noire. Son visage est enchâssé dans de fins tissus. Un blanc lui enserre la gorge, un vert lui couvre la tête. Je vois son profil. Elle regarde au loin, par-dessus les toits sales. La pluie ne semble pas la déranger, elle ne bouge pas. Parfois, elle lève ses yeux noirs immenses vers le gris du ciel et murmure une prière pour un Dieu caché derrière les nuages. A la base de son nez, se forme une petite bosse comme si s’y cachait une pierre précieuse.

La voiture est inondée par une douce musique électro. Il me semble que le feu rouge dure une éternité. Il est mon complice, mon professeur, alors je l’observe sans qu’elle ne me voie. Elle est une princesse descendue des montagnes du Kurdistan. Un peu de sa tristesse m’envahit sans même qu’elle me regarde. Elle est la fierté d’un village des Balkans. Un homme se tient debout à ses côtés mais elle ne le voit pas, ne lui jette pas même un regard. Elle est seule au monde dans ses habits d’ailleurs. Elle attend, patiente, et triste un peu plus à chaque seconde. La rue est trempée, le trottoir aussi. Elle s’en moque bien. Elle se tient légèrement courbée. Sa peau est blanche, presque laiteuse. Elle sourit doucement vers le bas.

Je ne vois qu’une moitié d’elle. Elle est assise près du distributeur de billets, un enfant sur ses genoux. Sa main est tendue devant elle. Dans le vide.

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