La demi-maison

Léo Noël

La demi-maison

- Ce n’est pas vraiment intéressant, mais j’ai une histoire qui ressemble un peu à la tienne, enchaîna Marco.

- Ahah ! Marco a une histoire ! s’écria Paul.

- Reukepsccchhhh, ajouta Marco, l’autre Marco, le petit de 9 mois dans les bras de Frank.

Marie est extatique :

- Ecoutez-le ! Il dit « Chut » ! Il veut écouter l’histoire de tonton Marco.

- Non, mais vous la connaissez sûrement cette histoire… anticipa Marco.

- Ben commence : on verra bien, trancha Julie.

Combien étaient-ils autour de la table ? Sûrement beaucoup, peut-être 10 ou 11, impossible de se souvenir, je n’en ai que 8 qui me reviennent. Les repas étaient fréquents, c’est vrai. C’était Mathieu à la cuisine, c’était chez sa mère. Marco profita d’un court moment de silence pour prendre la parole :

- Vous vous souvenez que quand j’étais plus jeune, je voulais à tout prix faire des films ?

- Alors ça ! On s’en souvient oui ! ria Marie.

- Il en est pas un seul de nous qui n’ait pas tourné dans tes combines ! rappela Paul.

- Pour l’amour de l’art ! ironisa Nath.

- C’est vrai, et vous vous souvenez de ce film que j’avais réussi à programmer dans un grand cinéma ? Heureusement qu’ils ne l’avaient pas regardé avant de le passer, d’ailleurs !

- La fameuse soirée…

- Je me souviens très bien, s’écria Nath, même qu’il avaient aussi diffusé les vidéos de vacances d’un type qu’on avait interrogé au micro. Il avait raconté qu’il ne pensait pas que ça pourrait passer sur un écran.

- Héhé, sourit Marco, et est-ce que vous vous souvenez de la scène de l’église ?
Pas de réponse pendant un instant. Marco avait cru créer un moment de suspense irrésistible et s’apprêtait à continuer son récit.

- Tu vas nous raconter l’histoire du prêtre dans la demi-maison ? demanda Paul, exaspéré.

Déception générale.

- Je vous avais bien dis que je vous l’avais déjà raconté ! se défendit Marco.

- Non, mais attends, je la connais pas cette histoire, moi, dit Julie.

- Mais si, dit Paul, on l’a déjà entendu cent fois.

- Bon, comme vous voulez, je veux pas vous embêter, précisa Marco.

C’était souvent comme ça, Marco, il aimait raconter des histoires, alors soit il refourguait les mêmes, soit il en inventait de nouvelles. D’une fois sur l’autre, c’était jamais exactement pareil, les chiens devenaient des lézards, et les vessies des lanternes. Soucis de mémoire, ou envie de romance, il nous présentait des choses anodines de toutes les manières qu’il pouvait inventer.

- Si si ! Il y en a au moins un qui ne l’aura jamais entendu, hein Marco ? rassura Marie.

- Kavapouuuuv !

- Tu vois ?

- Bon alors, pour tourner la scène de l’église, je voulais vraiment quelque chose de grandiose, quelque chose qui donne du sens aux machins bizarres que faisait le héros pendant tout le film. Vous vous souvenez ? Il est toujours en train de consulter les astres ou les dieux avec des moyens qu’on ne comprends pas tout du long, alors je voulais qu’il le fasse aussi dans une église majestueuse, pour qu’on comprenne qu’il s’agissait d’une sorte de rituel d’importance. Bref, je ne voulais pas des églises d’ici, qui sont souvent ternes, et puis que tout le monde pourrait reconnaitre. Alors, j’étais allé à St Estephe.

- On imagine bien pourquoi, pochard ! railla Frank.

- Et bien tu n’es pas si loin de la vérité, parce qu’en fait…

- En fait, tu as bu avec un prêtre… coupa Paul !

- Paul ! Laisse-le parler ! pesta Julie.

- Quelqu’un peut venir m’aider avec la sauce du poulet ? demanda Mathieu.

- Ah ben tiens ! Moi ! Marco nous raconte encore l’histoire du prêtre… se précipita Paul.

- Ahah, sourit Mathieu, quand vous aviez bu ? Dans la demi-maison ?

- Voilà ! Il est où ton poulet ? s’enquit Paul.

- Alors, demanda Marco, vous la connaissez déjà ?

- C’est vrai que ça me dit quelque chose, avoua Julie.

- Je me souviens pas vraiment, mais tu me l’a raconté, expliqua Nath.

- Ah ! Parce que, à Saint-Estèphe, c’était une église très colorée, très brillante, très riche. Et puis la lumière s’allumait toute seule quand on rentrait. T’imagines? Si j’avais pu faire entrer le héros dans une église qui s’allume à son passage ? A vrai, dire, on avait pas réussi à synchroniser l’allumage correctement alors on avait laissé plein feux durant toute la scène. En tout cas, je devais obtenir l’autorisation, et on m’avait dit d’aller trouver le prêtre de l’église, dans sa maison, pas trop loin de là…

Marco s’était arrêté, pour observer un peu son auditoire, savoir si on salivait à l’idée de l’écouter. Le problème, souvent, avec Marco, c’est que lorsqu’il prenait la parole, c’était pour bien trop longtemps.

- La maison ! Incroyable ! Vous n’avez jamais vu une maison comme celle là ! C’était une demi-maison !

- Ah ! La voila ! Mais c’est quoi une demi-maison ? questionna Marie.

- Une demi-maison, c’est une demi-maison ! Imaginez une maison normale coupée en deux ! Ben c’était exactement ça ! Une moitié de la maison s’était complètement écroulée ! A droite de l’escalier central, un salon en bas, une salle à manger, un bureau, une chambre… Normal quoi ! A gauche de l’escalier, des montants de porte qui donnent sur… du vide ! Lorsqu’on montait les escaliers, il y avait une partie où l’on devait sauter deux marches ou tomber en dessous !

- Tiens, c’est nouveau ça ! remarqua Nath.

- Pardon ? réagit Marco.

- Ton histoire me revient, et tu n’avais pas décrit l’escalier comme ça la dernière fois.

- C’est que j’ai du raconter trop vite, expliqua Marco.

- Oh crois-moi, tu avais pris ton temps !

- Et le notre, cria Paul depuis la cuisine.

- Roooh ! Quel malheur celui-là, râla Julie.

- Qu’est-ce que tu dis ? Demanda Paul.

- Je dis, répondit Julie, que je t’aime très fort, mon chéri, et que ce que tu fais à la cuisine sent très bon !

Marie pouffa de rire. Frank l’embrassa. Frank embrassait toujours Marie. Le petit Marco gazouillait.

- Alors, moi, je venais dans l’idée de lui demander une autorisation, à ce prêtre. C’était un vieux monsieur très accueillant, et très souriant. Et l’autorisation, il me l’a donné en moins d’une minute. Simplement, il ne voulait pas me laisser partir comme ça. Là-bas, ça ne marche sûrement pas comme ça, il faut croire. Une visite est une visite, un visiteur est un invité, un invité est un ami, un ami prend un verre, un ami en prend même plusieurs.


Julie s’était levée, prenant son assiette pour l’amener à la cuisine, l’air d’avoir quelque chose à faire. En réalité, elle se rappelait maintenant bien avoir entendu toute l’histoire, ou alors elle estimait que le temps d’écoute que l’on accorde par politesse était écoulé. Bref, elle avait rejoint les garçons en cuisine, et n’allait plus revenir. Marco continua :

- Et alors à Saint-Estèphe, il connaissent bien l’alcool : il le font eux-même ! Et voilà que le prêtre sort une grande carafe rempli d’un liquide brun en me disant : « t’y prendras bien une grosse goutte ! » Et ne pensez pas que c’était une question : mon verre était plein avant la fin de la phrase, et vide à nouveau dans la minute. Il avait enfilé son verre comme une chaussette trop large, et, pour respecter les coutumes des terres du médoc, j’avais fait de même. Et je lui parlais, je lui parlais, je lui parlais. Je lui racontais mon film, et pourquoi je voulais son église, etc, etc… Lui il s’en fichait complètement, et il remplissait les verres, à nouveau.

– Est-ce que c’est l’histoire où tu chantes à la fin ? demanda Marie.

– Désolée de couper comme ça, fit Nath, mais, Marie, ça ne t’as pas dérangé que Frank donne le même prénom à votre fils que celui de son meilleur ami ?

- Sûrement pas ! Si c’était pas Marco, c’était Dante !

- Dante ? fit Nath, dégoutée.

- Quoi ? dit Mathieu depuis la cuisine, tu voulais l’appeler Dante ?

- Oui ! Il avait des amis métalleux qui trouvaient ça formidable ! précisa Marie.

- Ben, franchement, oui, il est mieux à s’appeler Marco, concéda Nath.

- Il racontera des histoires, comme tonton, ajouta Marco.

Marco se mit à pleurer, non pas parce que l’histoire s’était arrêtée, mais simplement parce qu’il avait cet âge où l’on se met à pleurer sans raison, entre la crise du 8ème mois et celle du 11ème…

- Tu as mis où Pinpin ? demanda Marie.

- Dans la voiture, sûrement, répondit Frank.

- J’y vais ! bondit Marie.

- Je viens avec toi, ajouta Nath.

Marco s’arrêta de pleurer. Marco s’arrêta de parler. Il n’y avait plus que lui, Frank, et sa version miniature, autour de la table.

- Eh bien alors ? dis Frank.

- Eh bien alors quoi ? demanda Marco.

- Tu n’as pas fini ton histoire.

Les yeux de Marco s’étaient illuminés.

- J’en étais où ? Oui ! Il remplissait les verres à répétition. Je devenais saoul. Je refusais de boire plus et il me répondait : « mais tu l’as pas gouté ! » alors je répondais « c’est le 6ème verre, enfin ! » et il rétorquait : « mais celui qui est encore dans la bouteille, tu l’as jamais gouté ! ». Alors il y avait un 7ème verre…

On a beaucoup parlé tous les deux, mais ce n’était plus moi et mon film, c’était nous, et nos bêtises, et notre amitié, créée à coup d’alcool de prune. Puis, il s’est levé d’un coup, et il m’a dit qu’il chantait. Il m’a fait écouter un chant religieux, qu’il avait enregistré plusieurs fois, en plaçant sa voix à différentes tonalités, et qu’il avait mélangé les enregistrements pour donner l’impression d’un coeur. Sincèrement, Frank, tu me connais ! Moi et les bondieuseries… Mais là, c’était beau ! Vraiment ! Et lorsqu’il a chanté, avec sa voix grave, par-dessus la cassette, je n’ai pas pu m’empêcher de chanter avec lui. Je me souviens de la pièce où on était avant qu’on s’endorme. Je m’étais réveillé et il faisait nuit.

Frank avait regardé Marco avec un sourire tendre. La pièce était complètement silencieuse. Petit Marco dormait.

- Je te l’avais pas raconté ? demanda Marco.

- Si ! Bien sûr que si ! Sauf que tu ne t’étais pas endormi à la fin, la dernière fois que tu l’as raconté.

- C’est vrai ?

- Oui. Tu avais du la raconter vite.

- Sûrement… Merci d’être resté écouter, Frank.

- Je serais bien parti, mais petit Marco ne l’avait jamais entendu encore…

Marco regarda petit Marco endormi.

- Bon et lève-toi, ils sont en train de manger sans nous dans le salon !

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