La Leçon de musique

athanasiuspearl

Le prélat regarda longuement la servante qui sortait de la pièce, son baquet de linge sur la tête. Sa longue tresse rousse s’était dénouée et lui battait les flancs.

– Ansaldo, fit-il, un sourire aux lèvres, dès que la porte se fut refermée, j’aimerais que cette fille fût des nôtres, ce soir.

– Mais, Votre Sainteté ! répliqua le moinillon d’une voix lasse où perçait néanmoins un sourde inquiétude. C’est Marina, la fille d’une de vos lavandières. Elle est fort jeune et on la dit encore pucelle.

– Ce sera d’autant plus un morceau de choix, mon bon frère. Quel âge a-t-elle donc, ta rouquine ?

– Je n’en ai pas la moindre idée, Saint-Père. Quatorze ans, quinze tout au plus…

Jean XII se leva, dissimulant avec peine l’expression de satisfaction qui lui déformait le bas du visage.

– Le bel âge pour faire jouir un homme, Ansaldo !

Sans prêter attention au petit moine qui s’était signé par trois fois, le pape s’approcha des mâchicoulis et observa en contrebas le manège des ouvriers.

« Quel dommage que les constructions soient si peu avancées et qu’il nous faille nous contenter d’une simple salle de garde… Bah ! ajouta-t-il en chassant de la main quelque idée sombre comme s’il se fut agi de mouches, nous pourrons sans doute aller folâtrer dans le bois voisin. Force est d’improviser un peu… Tout est-il prêt, Ansaldo, pour recevoir nos hôtes ?

Le jeune clerc déroula le parchemin qu’il portait sous le bras et le parcourut rapidement.

– Pour le repas, Votre Sainteté, les choses vont bon train. Les fûts de clairet ne sont arrivés que de ce matin. Mais par la grâce de Dieu, l’abbé de Saint-Pierre-aux-Monts nous a livré ses bons vins d’Aÿ la semaine passée. Sinon, j’eusse été fort inquiet. Les viandes cuisent doucement dans les cuisines. J’ai pu goûter au civet de biche. Un régal pour le palais. Sa sauce au miel et au verjus est d’un raffinement extrême. J’ai vu aussi d’adorables petits gâteaux tout suintants de bon miel…

– Péché de gourmandise, mon frère !

– Puisse Notre Seigneur me pardonner celui-là aussi aisément que les vôtres, Saint-Père.

– Mais brisons là quant au chapitre des mets, Ansaldo. Tu as mon entière confiance sur ce point. Je préférerais que tu m’instruises de notre petit orchestre.

Le confident du pape baissa les yeux.

– Sauf votre respect, je préférerais que vous interrogiez sur ce point Foulques le Franc. Il m’a confirmé que tout avait été apprêté selon vos ordres. « Les cornets à bouquin sont huilés, m’a-t-il dit, le grand psaltérion accordé, ainsi que son frère le rebec ». Voilà tout ce que je sais et je vous avoue que j’aimerais fort ne pas en connaître plus.

– Bien mon ami, fit Jean XII en tapant benoîtement sur l’épaule de son compagnon. Je suppose que tu seras moins disert encore si je t’interroge sur mes habits de fête.

Le pauvre moine roula des yeux dans les orbites et, se jetant aux pieds du pape, implora de n’en rien dire…

– Je m’occupe de Marina, Votre Sainteté. Oui, je m’occupe de votre rousseaute.

 

– Libérez Barrabas ! ont-ils dit en ouvrant la porte de ma cellule. Je suis sorti sans comprendre. Un gros abbé, leur confesseur, je crois, est venu me tâter les couilles.

– Beau matériel, Hatton, beau matériel ! Et bien bel engin ! constata-t-il en me retroussant le prépuce jusqu’à la garde. « Qu’on lui bande les yeux, mes agneaux, et qu’on le conduise en salle des fêtes », ajouta-t-il, avant de grincer entre ses dents : « et ils délivrèrent Barrabas ! ».

Me libérer ? Tu parles ! On a retiré la cagoule qu’on m’avait passée quelques instants plus tôt. Et me voilà, enchaîné dans cette drôle de cage, à les regarder banqueter à leur aise, grimés, masqués pour la plupart et réunis autour d’un grand diable d’homme. Ah ! celui-là ! Pour mieux ressembler à Lucifer, il s’est paré le crâne de cornes de bouc. Une rouquine a glissé sous la table et, après lui avoir dénoué l’aiguillette, elle s’est mise en devoir de lui fouetter le vit de ses cheveux.

Bien qu’il gèle dehors, il fait une chaleur épouvantable dans la pièce. Je saisis mieux pourquoi ces dames portent des petites cornes de chèvre. On doit être en enfer.

– J’ai grand’soif !

Une femme s’est approchée, un hanap à la main. Elle est nue sous des voiles légers, deux minces bandes d’étoffe attachées à ses hanches par une cordelette d’or. Fils de garce ! ce qu’elle est belle ! Ses seins pleins et ronds s’offrent à la vue de tous. L’aréole est si pâle qu’on en distingue à peine le contour. Le téton, percé d’un anneau, est, lui, curieusement proéminent. D’un rouge vif, il tranche sur le reste du corps comme un brandon au milieu des ténèbres. De ces braises où l’on aime à mordre.

Elle glisse une main à l’intérieur de ma cage. Je m’avance. Mais les chaînes m'interdisent le moindre geste des poignets.

– Tout doux, beau mâle, dit-elle dans un sourire. Il faut œuvrer un peu avant que de boire.

Ses doigts se tendent, me frôlent la peau, descendent sur le ventre. Chacun de ses mouvements fait vibrer l’ensemble de ma cage. Car ce que je prenais pour de minces barreaux n’est en réalité composé que de cordes. De longueurs décroissantes, celles-ci sont disposées symétriquement sur l’ouverture en ogive qui me donne accès au monde. Et elles résonnent à chaque fois qu’on y touche. Quant à la cellule en elle-même, j’ai compris en y pénétrant – j’avais pourtant encore les yeux bandés – que c’était une simple caisse suspendue dans les airs. Des filins doivent la retenir à chacun des angles, car le plus faible de mes gestes suffit à l’ébranler.

La femme porte le hanap à ses lèvres. Elle en lèche lentement le bord de la pointe de la langue, tandis que de sa main libre, elle continue à me parcourir le corps du bout des phalanges, me frôlant l’aine puis le pubis. Je me cambre autant que je peux, pour lui permettre d’atteindre ma queue. Elle l’effleure, la voit se dresser, venir lentement à elle. De deux doigts elle en décapuchonne le gland, puis retire subitement sa main tandis qu’un des convives quitte la table et la rejoint.

 

– Va, Madeleine, tes péchés te seront remis.

Marina a regardé le gros abbé les yeux vides. Non que ça lui déplaise de porter un nom de pécheresse. Dès qu’elle pose le regard sur un mâle, c’est pour entendre sa mère lui dire : « Ma fille, vous n’êtes qu’une putain ! ». Pourtant, ni cette sainte femme ni son père n’ont hésité lorsque frère Ansaldo a déposé sur la table familiale une bourse emplie de jolis ducats. Ses chers parents l’ont vendue à l’Église sans broncher.

Elle n’a pas imédiatement deviné ce que l’on attendait d’elle lorsqu’on l’a poussée sous la table, entre les jambes de Sa Sainteté. (Ah, celui-là, elle l’a reconnu tout de suite sous son déguisement de Lucifer). Mais elle s’est souvenue des figures peintes aux chapiteaux de l’abbatiale. Faute de savoir pleurer sur commande, la voilà qui crache sur les pieds du Saint-Père et frotte de ses cheveux. C’est ainsi qu’a fait la Madeleine. Une gifle lui fait comprendre que ce n’est pas là ce qu’on attend. La main qui vient de la corriger remonte sur le bel habit doré, s’immobilise en haut de la cuisse et, de l’index, pointe le pubis. Marina s’approche. Elle entreprend de défaire les lacets qui referment étroitement les chausses. Elle n’a pas l’habitude des habits de seigneur. Les nœuds en sont si serrés qu’elle doit bientôt s’aider de ses dents. Elle constate, terrifiée, qu’elle mouille ainsi amplement l’épais tissu damassé. Mais le propriétaire de ladite étoffe ne semble point en avoir cure. Au contraire, il lui presse la nuque, ce qui ne facilite guère la tâche et fait saliver plus encore. Enfin, elle parvient à dénouer l’aiguillette et à sortir la queue du diable. Elle a une petite moue en songeant que celle d’Ugo, le garçon d’écurie, dont elle a surpris le réveil un matin, était autrement raide. Mais elle ferme les yeux, et se met à lécher doucement. La main revient sous la table et lui tire les cheveux. Elle se rappelle alors ce que fit la Madeleine. Elle saisit une grande mèche entre ses doigts et commence à fourbir le vit de Sa Sainteté. Aïe… Ce n’est pas cela encore !... « Fouette-moi, petite traînée ! » commande une voix au-dessus de sa tête. Cela lui paraît ridicule, mais n’étant là que pour obéir, elle prend sa toison à pleine poignée et se met à flageller la queue flasque qu’on lui agite sous les yeux.

C’est alors qu’elle remarque le barbare. Elle l’a aperçu en entrant, certes, immobile dans sa cage. Mais elle ne pensait pas qu’il allait devenir aussi rapidement l’un des acteurs de la fête. Tout en continuant à fouailler distraitement le sexe du pape, elle n’a bientôt d’yeux que pour ce prisonnier dont la nappe lui cache les épaules et la tête. Une femme s’en est approchée et lui caresse le torse, le bas du ventre. Marine voit presque aussitôt se dresser un membre de belle taille, sans commune mesure avec celui de Sa Sainteté, ni même celui d’Ugo. De dépit, elle se saisit des bourses devant elle et en serre violemment le col. Un gémissement résonne au-dessus de la table et la pointe d’une babouche se glisse sous ses jupons.

– Reviens à nous, Lazare ! grommelle l’abbé en se contemplant le vit. Presque replié sur les couilles, celui-ci paraît désespérément flasque. Et cela, malgré les efforts de ses deux voisines, l’une qui lui griffe les bourses du bout des ongles, l’autre dont les doigts lui manœuvrent avec application le prépuce. Pour se donner du courage, il abandonne le civet de biche et plonge ses mains lourdement baguées et enduites de sauce dans le gentil con de ces dames.

À gauche, la vulve est encore un peu sèche et le verjus y fait le meilleur effet. La dame, qui s’est mise nue pour le mieux servir a un petit soupir d’aise et écarte largement les cuisses. Grand amateur de pierres et versé dans la science alchimique, l’abbé n’a pas quitté son anneau sacerdotal. Il est orné d’une petite aigue-marine qui déchire un peu les chairs en pénétrant dans la retraite satinée. Mais la belle Gisla n’y prend garde et se met à onduler lentement du bassin.

À droite, ce n’est que fouillis de jupons. Lorsqu’enfin la main réussit à se frayer un chemin, c’est pour en rencontrer une autre qui déjà flatte le coquillage noyé dans sa mer de passementerie. L’abbé s’adjuge la petite lèvre de gauche, abandonnant la rive opposée au parti adverse. Et soudain des flots puissants se mettent à cascader, comme pour marquer une frontière entre les deux domaines. Presque aussitôt, les doigts ennemis font alliance et s’emploient à arpenter le lit du torrent, frôlant les longs rubans crêpelés, tirant légèrement sur leurs bords pour les relâcher presque aussitôt, remontant enfin de conserve jusqu’à ce nœud charnu où les deux territoires se confondent.

– Alléluia, Lazare est ressuscité ! clame presque aussitôt l’abbé, tandis que sa voisine de gauche lui bénit les doigts, les oignant ardemment d’un flot de cyprine.

À cet instant précis, ses yeux tombent sur l’adorable chute des reins de Giovanna Candiano. La jeune femme est, avec Gisla, l’une des rares convives à ne point porter de masque, ce qui n’est pas sans ajouter quelque piquant à ses frasques. À la voir se conduire comme une chienne lubrique, on ne peut que songer à son époux, Pietro, l’austère doge de Venise, qui l’a répudiée voici trois ans et enfermée au couvent de San Zaccharia. Ah ! Giovanna, qui après avoir mis le cul des nonnes à feu et sang, a choisi, par pure dévotion, de suivre Sa Sainteté Jean XII en son exil à Tivoli !

Elle s’est approchée de Hatton le Germain, et après l’avoir frôlé de ses mains, se plaît à exciter sa soif, celle du gosier comme celle du ventre. L’abbé la voit tremper lentement un doigt dans le vin et s’en enduire les mamelons. Puis l’index, l’annulaire et le majeur réunis plongent dans le hanap avant de lentement se diriger vers le bouquet de corail qui frémit entre ses cuisses.

Un hurlement de bête monte de la cage. Et presque aussitôt deux sons prolongés accompagnent ce cri de vibrations puissantes et harmonieuses. L’abbé se frotte les mains. Le concert va pouvoir commencer.

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