la maison du bon dieu

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La maison du bon dieu

Fin juin. L’été arrive sur Gargenville, une petite ville située le long de la Seine, à 45km à l'ouest de Paris. Cela fait presque un an que Flora, Nelly, Christelle et Martine, la vingtaine, ont créé une communauté Maoïste avec Tom, dans sa maison rue des Courlis. Sur le poignet droit, elle ont tatoué un « s » majuscule suivi d’une poire, comme un rébus du mot qui les énergise. On est en 1972 : le féminisme fait ses armes. Les femmes se mesurent aux hommes, à l’usine, dans les manifestations, parfois même physiquement, retournant le sabot pour cogner du talon contre les bandes de loubards locales. Tom avait loué cette maison pour y créer une communauté, réaliser l’utopie. Il est tombé amoureux de Martine et de fil en aiguille, la maison est devenue communauté. Désormais une dizaine de personnes y habitent, dont 3 enfants, Emilie Yann et Mathieu qu’on entend jouer dans le jardin.

Flora est la plus lumineuse, il se dégage d’elle une force qui oblige les autres à la laisser prendre les devants. Nelly la théâtreuse et Christelle la mère de famille se disputent un peu ses faveurs. Martine, qui ne parle pas beaucoup, a aussi suivi la bande de copines pour fuir une situation familiale compliquée. Elles travaillent vaguement, de temps en temps, entre deux manifs, entre deux bals castagne... avant tout, elles militent.

Tom jouit du statut d’homme considéré, c’est encore un peu sa maison. Il est parmi les plus calmes, s’occupe pas mal des enfants. Ça lui a fait un peu bizarre quand il a vu ses chaussures neuves aux pieds d’un type qu’il ne connaît pas l’autre week-end, mais il joue le jeu. Il travaille sur un chantier, pas loin. Il y a aussi Charles dit Métro, et Pierre, des copains de Tom. Et puis il y a tous les autres, ceux qui passent. Jeannot, le grand Duduche, Anne, Antoine, Mireille… et aussi ceux qu’on surnomme les plantes et qui coulent des journées à boire des cafés à la cuisine en philosophant.  On peut dire que c’est animé. Il y a du monde. Ça crie, ça s’emporte, ça rigole fort aussi. Emilie quatre ans, Yann et Mathieu qui sont encore en couche-culotte, pas dupes, demandent souvent à aller manger chez leur copain Julien, dans la maison d’en face.

Vivre en collectivité, c’est un mode de vie difficile à envisager aujourd’hui. Tout y est mis en commun. De ton jean préféré, à ton mec ou ta paye. Tu ne sais pas le matin avec qui tu partageras ta chambre le soir, ni quel vêtement tu trouveras dans le placard en sortant de la douche. La communauté ignore la propriété. On y vit dans le désordre. Ce qui compte, ce sont les nouvelles idées. Avant tout, avant les individus. Le dialogue y est cru.

Le groupe semble avoir trouvé un rythme dans la maison, un quotidien compliqué mais tellement intense, joyeux, porté par des idéaux et la certitude que les atteindre est à portée de main. 

Ensemble, dans la « maison du bon dieu » comme l’ont baptisée les plantes, ils sont en train d’inventer le nouveau monde, ils redistribuent les cartes, ils vont créer un mouvement de masse. A Paris, des intellectuels posent leur regard sur la maison, s’y intéressent, la citent en exemple. Comment ne pas y croire ?

Dans cet univers où l’intimité n’existe pas, Martine et Tom tentent d’être un couple, et Martine est enceinte. Depuis huit mois, elle porte un enfant conçu en communauté, comme l’espoir gravé sur les poignets des filles.

Fin juin donc. Le soleil, le petit vent dans les arbres, Martine et Nelly sont dans la cuisine, et comme à l’habitude, se racontent sans tabou. Nelly avoue à son amie qu’elle aussi, en parallèle, entretient une relation amoureuse avec Tom. Prenant tout le monde de court, les sentiments refusent d’obéir à la nouvelle théorie. Martine a mal et sa tristesse pèse sur le moral de la maison. L’équilibre se fragilise. Début juillet, la situation trop tendue conduit les deux jeunes femmes à tenter une réconciliation. En stop, elles iront rejoindre la maison d’un ami en Bretagne, passer quelques jours près de la mer apaisante. Au deuxième jour du périple, Martine est au bord d’accoucher, elle est admise à la maternité de Lorient. Nelly prévient « la famille », l’enfant de la communauté est arrivé, champagne ! Pendant ce temps, à Gargenville, Christelle et Flora sont en train de rafraîchir la chambre des enfants, Emilie Yann et Mathieu sont tout excités. Tom et Jeannot ont sauté dans une deux chevaux, ils sont en route. J’ai 2 heures, je m’appelle Elise, j’ai quatre mamans et trois papas, une sœur et deux frères. Ça commence comme ça.

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