La Mort

yunahreb

Le vent est si mordant ce soir. Je suis sûre qu'une tempête se prépare. J'ai déjà rentré le bois, mais la soirée, je le sens, s'annonce mal. J'anticipe la catastrophe, j'éteins les lumières et m'apprête comme pour un soir de gala. Les bougies sont allumées. Trente-six au total. Toutes ces chandelles suffisent à éclairer l'unique pièce de cette petite maison, comme une poussière lumineuse et incandescente. Une atmosphère de fin du monde ou de début de soirée, je ne sais pas, je ne sais plus. Je suis emmitouflée dans mon vieux châle pourpre. Il a la magie de ces vieux habits qui rassurent.

Je regarde mes mains, vieillies. Elles sont vieillies, mais qu'elles sont belles! Elles ont le dessin parfait des vieilles mains grâcieuses, légèrement froissées par le passage du temps. Le vernis, rouge foncé -presque obscur-, parfaitement posé, en allonge l'impression de majesté.

Adossée au mur, une chaise pour épousaille, je me tiens assise face à la table, embrumée par la lueur des chandelles et la fumée des cigarettes que j'étrenne joyeusement. Je me tiens comme une femme qui attend le retour prochain d'un mari, ou tout autant une médium prête à invoquer les morts et défier les lois immuables que la nature nous inflige.

Pourtant, je ne suis ni mariée, ni médium. Je suis voyante. Le Tarot, et sa Roue de Vie impressionnante, se délecte de chaque passage de mes doigts sur le grain de ses lames. Je le manipule, tantôt sensuellement, tantôt rudement. Il est mon ami, mais c'est aussi un outil que je dois sans cesse apprivoiser. Mes mains, celles d'une pianiste ou d'une voyante, caressent les cambrures du Mat ou bien celles de l'Hermite. Ah, elle est là ma tuile! Cet Hermite qui n'en finit pas de ricaner sur mon enfermement, et qui me rappelle sans cesse que je suis sur un chemin dont le pélerinage ne se terminera jamais. Solitude choisie ou subie? Peu importe! J'attends que se réalise la terrible prédiction.

Ce soir, ce que je sais, c'est que mon invitée ne portera pas de nom. Elle tranche, éradique, transforme, mais ne porte pas de nom. C'est l'arcane sans nom, le secret funeste du trépas. Je reste là, belle et fulgurante à attendre qu'elle vienne me chercher comme tous les soirs depuis bientôt trente ans...

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