La mouche du coche ou le maître du temps

Hervé Lénervé

Le temps de dire un que deux est déjà là. Passé-présent-futur et dix de der.

 

-         Hervé ! Tu es la mouche du coche !

Je ne répondais rien à cela. Je ne connaissais pas l'expression. A ma décharge, monsieur de la Fontaine n'écrirait sa fable qu'en 1678. Je préférais donc, retourner à ma petite échoppe. J'enfilais ma blouse et me penchais, loupe à l'œil, sur mon fatras de petites vis, petites roues, petits balanciers, petits ressorts et petits cliquets. Petits, petits, petits, si l'on veut, du moins à cette époque, petits, petits, petits, pour nous.

Nous étions en 1665, je sais, « ça date d'hier » mais que voulez-vous c'était mon temps de vie à moi et le temps m'avait toujours obsédé. J'étais horloger.

L'horlogerie se développait un peu partout, hormis chez les papous qui se foutaient du temps, le soleil leur suffisait pour mesurer le temps de manger, le temps de dormir, le temps de pisser et de baiser. Mais nous, sociétés modernes, avions besoin d'un outil fiable pour ne plus nous perdre en mer. Le temps sert aussi à mesurer les longitudes marines et nos bateaux avaient la fâcheuse habitude de partir, mais de ne point arriver toujours là, où ils étaient attendus, quand ils arrivaient nonobstant…

Vous rigolez, bien sûr, fort de votre esprit Informatique, mais moi, mais nous, nous pensions tous, que le Monde n'était que Mécanique. Notre esprit raisonnait ainsi, par rouages, par pièces visibles, que l'on observait et se faisant on observait l'essence même de l'Univers. Le temps était une abstraction qui séparait un mouvement d'un autre. Sans mouvement, pas de temps, le temps était purement cosmologique, il l'est resté peut-être, je crois, vous me direz ?

Notre science était compliquée, on pouvait avec l'aide de plans, démonter et remonter, tel quels, des mécanismes à l'identique. Pas encore de systèmes multifactoriels qui feraient passer le compliqué au complexe.

Tout ceci, pour vous faire comprendre ma folie.

 

Moi, obscure horloger, à l'ère chancelante des connaissances, je contrôlais le rythme, le mouvement, le temps, dans mon échoppe de rien. Si le temps m'obsédait, le temps qui passe m'affligeait. J'avais quarante ans à peine et j'étais déjà un de vos vieillards. Alors, pour m'amuser, pour faire une blague, pour faire la nique au temps, autant qu'au vieillissement, pour revenir en arrière, pour rajeunir aussi, j'eus l'idée d'inverser le mouvement de mes montres. C'était une vulgaire plaisanterie, mes aiguilles tournaient dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Je ne me suis aperçu de rien. Chaque jour, je regardais dans la psyché si mon corps revenait en arrière. Que nenni, mes rides ne se creusaient que davantage. Je ne m'étais aperçu de rien. Comment l'aurais-je pu ? Comment aurais pu savoir que loin de moi, loin de ma vue, j'avais détraqué quelque chose. Avant moi, la Terre tournait dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, le sens trigonométrique. Après moi, après ma plaisanterie, elle se mit à tourner dans le sens anti-trigonométrique, à l'envers, quoi ! Personne ne le sentit, tout était pareil, le temps s'écoulait pareillement, entraînant le vivant vers sa déchéance, encore pareillement. Finalement, quelle importance le sens de rotation de la Terre, du moment qu'elle tourna. Du moins, le pensais-je encore, en ce temps-là.

Ensuite, tout alla très vite. La vapeur entraîna les Sociétés modernes dans une herméneutique thermodynamique. Notre compréhension du Monde était thermodynamique. Les manufactures se développaient de toutes parts, en tous lieux, fumées, vapeurs et bruits.  Puis le moteur à explosion survint, bruits, carbones et réchauffements. Il fallut toujours plus de carburant. On puisa dans les réserves des énergies fossiles, le charbon, le pétrole, l'uranium, tout y passait, tout allait y passer. L'Homme accélérait le temps de ses déplacements. Hop, un jet d'avion et hop, on était à l'autre bout de la Terre, Les distances avaient diminué notre Monde, nous avions réduit les distances, notre Monde était plus petit, les pollutions plus grandes. La Nature ne suffit bientôt plus à faire son ménage. Le temps naturel et le temps humain n'étaient plus les mêmes. Puis encore et toujours l'évolution des Sciences et des Techniques qui poussait les Sociétés vers des limites toujours plus lointaines, vers des extrêmes toujours plus repoussés, vers des absolus toujours plus extrêmes. A l'extrême de l'extrémité.

Par facétie, j'avais joué aux apprentis sorciers. Je n'avais rien cassé, je n'avais fait qu'inverser le sens de rotation de la Pensée. Nos Savants étaient brillants, ils découvraient sans cesse de nouvelles données et nos systèmes de puissance les exploitaient. Recherches fondamentales et recherches appliquées s'emballaient dans une ronde enfantine perverse. Les têtes, à partir de ma blague, tournèrent à l'envers, du moins de travers à la recherche permanente d'un absolutisme inaccessible, Cet horizon que nul marin n'atteint.

Vous allez me détester, me maudire, m'insulter… je le mérite ! J'ai cassé notre jouet, je ne le savais pas si fragile. Je suis responsable et coupable de la perte irrémédiable de la Vie sur Terre, rien de moins. Excusez ma prétention, je m'en serais passé. Ce caillou continuera sa rotation inversée, jusqu'à sa fin, 4.5 milliards d'années et des poussières d'étoiles avec plus rien de vivant dessus. L'ère du minéral sera revenue, la vie biologique disparue.

Excusez-moi, si vous en avez la mansuétude. Ayez pitié de moi, s'il vous reste de la monnaie, messieurs dames ! Je n'étais pas la mouche du coche, j'étais le Maître du Temps et je venais de casser le Monde, nom Monde… votre Monde.

Vous paierez le prix fort de ma bévue. Excusez-moi, si vous en avez encore la force. Je ne savais pas, je ne savais rien ! Ce n'était juste, qu'une petite blague ! Juste un petit couac, quoi !

  • Je savais bien qu'il y avait un coupable ! coupable de la fuite du temps ! Coupable, coupable, COUPABLE...

    · Ago almost 2 years ·
    Louve blanche

    Louve

    • Attends ne m’accable pas davantage, j’ai déjà toutes les assos d’écolos sur le dos.

      · Ago almost 2 years ·
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      Hervé Lénervé

  • Sujet bien traité. Tu es resté fidèle à ta façon d'écrire. La référence aux fables de La Fontaine! Quelle bonne idée d'avoir inversé le temps, bravo !

    · Ago almost 2 years ·
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    sousmaplume

    • Merci ! Mais tu as vu ce que j’en ai fait, je suis un monstre ! Je pars te lire et je te dis.

      · Ago almost 2 years ·
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      Hervé Lénervé

  • Jeanne Moreau, l'Horloger...

    · Ago almost 2 years ·
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    Gabriel Meunier

    • Eh, oui ! L’horloger n’est qu’un pis-aller.

      · Ago almost 2 years ·
      Photo rv livre

      Hervé Lénervé

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