La mouche du coche

petisaintleu

Physiquement, jusqu'à environ vingt ans, il était impossible pour un oeil non exercé de me différencier de mon frère. De dos, c'est même encore impossible de nos jours, hormis une légère avance de Benoît au niveau d'une calvitie sur le haut du crâne et de sa barbe, bobo attitude oblige. Sans oublier l'intonation de nos voix. Au téléphone, seul son cynisme désabusé permet de le reconnaître.

Pour éviter tout problème, la solution était toute trouvée. Plutôt que de nous appeler par nos prénoms, il était plus facile de faire un package avec "Les jumeaux, à table" ou "les frères, allez-vous coucher". A l'inverse, aussi loin que je m'en souvienne, je n'ai jamais dit papa ou maman. Leur prénom, au mieux, dans une envolée sentimentale suffisait.

Toutefois, un seul détail nous différencie. J'ai un énorme grain de beauté sur le bras droit.

Je m'en souviens très bien; je ne devais guère avoir plus de cinq ans. Ma maman était sans doute tombée par miracle, entre deux rubriques nécrologiques dans La Voix du Nord, sur la possibilité qu'un grain de beauté ne dégénère en cancer. Elle m'avait traîné chez le dermatologue.

Cette simple différence s'est transformée en complexe. Mon alter ego n'a eu de cesse que d'enfoncer le clou. Le naevus est devenu comme la tache d'un étron indélébile.

Jour après jour, il se faisait un malin plaisir de m'en rappeler l'inesthétisme. Au point d'en être conditionné et qu'il ne devienne handicap.

En effet, quel autre terme donnerais-je quand je devais adapter mon quotidien avec la pensée obsessionnelle de tout faire pour que personne ne remarque cette tache honteuse ?

Me mettre en T-shirt était un calvaire dès que les manches courtes n'étaient pas assez longues. Aujourd'hui encore, même par 35 degrés, je préfère les manches longues retroussées que je peux adapter à la longueur désirée. C'était très délicat en sport, surtout en collectif. Il arrivait toujours le moment où le prof demandait d'échanger les maillots, afin que les équipiers soient habillés de couleurs homogènes. Pour moi, dans l'homogénéité, tout comme dans l'homozygotie, il n'y a pas de plaisir.

A la piscine, je m'en sortais mieux. Si on m'avait chronométré des vestiaires au bassin, Carl Lewis aurait pu aller se rhabiller. J'y plongeais aussi sec.

Enfin, quand l'âge fut venu de faire sortir le loup du bois, j'adaptais des stratagèmes pour ne jamais l'exhiber. Et sans pour autant éteindre la lumière. Je voulais profiter du spectacle d'un corps nu, aussi gauche soit-il.

Mais, à tout malheur bonheur est bon. Bien que je ne pratique pas les sports nautiques, j'ai toujours été très adroit pour ne pas confondre babord et tribord. Les Kickers et les pastilles de couleur verte et rouge ne m'ont jamais été d'aucune utilité.

Quand au lycée nous passâmes des tests de QI et que j'obtins vingt points de plus que lui, je lui mis dans les dents que les quelques centimètres carrés de honte m'importunaient désormais peu au regard du nombre de neurones qui nous séparaient.

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