La musique des anges

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La musique des anges

Chapitre 1

« Maman ? Maman ? »

Je l’appelle, je crie même un peu, mais elle ne répond pas. Et moi je n’ose pas crier plus fort, je sais bien qu’on ne doit pas crier dans ces cas là. Parce qu’elle ressemble à l’oncle Jean, celui qui se lève la nuit et qui marche les yeux fermés, les bras devant pour ne pas tomber. Je l’ai vu au camping l’été dernier et tout le monde rigolait le lendemain parce qu’il était allé jusque dans l’eau.

Mais elle, elle a les yeux ouverts, pourtant elle ne regarde rien. Enfin, je crois. Ah oui, je me rappelle, je crois que c’est funambule ou… ou quelque chose comme ça. Et les funambules, faut pas les réveiller, sinon ils meurent. Si, si, c’est ma grande sœur Joséphine qui me l’a dit ! Mais le temps passe… C’est bien beau de faire la funambule, c’est tout de même l’heure de la soupe. Et le vieux va encore gueuler si je ne la réveille pas vite fait.

« Maman ? Maman ? »

Je lui caresse doucement la main. Ca y est, la voilà qui redescend, elle tourne la tête vers moi, je lui souris gentiment en espérant qu’elle ne va pas se mettre à hurler de terreur comme dans les films que les autres regardent pour se faire peur en cachette, dans le noir de la chambre des grands, et que moi j’ai pas le droit de regarder, ou alors en mettant mes mains sur mes yeux.

«Ah, tu es là ?» dit-elle en ayant l’air de me découvrir, alors que j’ai ma main dans la sienne.

Bien sûr que je suis là ! Où veut-elle que je sois. A cinq ans, je peux difficilement me passer d’elle. Elle est si belle, avec son beau visage d’ange. Bien sûr, elle ne me parle pas beaucoup. Elle me prend par la main et elle m’oublie très vite. Elle m’emmène dehors, elle se pose quelque part et elle écoute. Mais c’est tout de même ma maman et j’adore tout faire avec elle, quand elle veut bien m’emmener, même si des fois elle peut rester des heures et des heures sans bouger à écouter le ciel, ou parfois à chantonner.

Cela vous paraît fou ? Mais il faut vous dire qu’à la maison, elle ne peut pas ! Elle a beaucoup trop de travail. De toute façon, à la maison, elle ne peut rien. Il gueule si fort ! Et encore, quand il ne la tape pas ! Alors elle ne dit rien. Elle chantonne, ça doit lui donner du cœur à l’ouvrage, comme on dit. Et elle fait tout ce qu’il veut : à manger, le ménage, les courses, les papiers, et les enfants aussi, peut-être.

Je me demande si elle ne nous a pas fabriqué comme ça aussi, en chantonnant, pour ne pas l’entendre au dessus d’elle. Je suis sûr qu’il fait ça en soufflant très fort, comme quand il fait ses pompes le matin, avant la douche. Enfin moi, je vous raconte ça, vous me trouvez peut-être mal élevé. A mon âge ! Mais que voulez-vous, personne ne s’occupe de moi, il faut bien que j’imagine les choses, à défaut de tout comprendre. J’ai pourtant des tas de frères et de sœurs, mais ils sont bien trop grands. Ils me disent que je suis un sale mioche et que je ne présente pas plus d’intérêt qu’un cancrelat à écraser. Mais je m’en fiche, parce que je sais même pas ce que c’est un cancrelat !

Alors moi j’écoute et je regarde, même quand il ne faut pas, et je sais bien que pour faire des enfants il faut être tout nu et se mettre au dessus de la maman, dans le lit, et faire des pompes en soufflant. Je n’ai pas encore compris pour la fabrication des bébés dans le ventre, mais je sais bien que ça doit se passer comme ça entre le papa et la maman.

Enfin bref. Donc, de temps en temps, ma maman se fait un peu plus belle, avec un peu de rouge sur les lèvres, et un peu du même rouge sur les joues, et puis elle met son manteau et me regarde, l’air de pas trop vouloir savoir si j’ai envie de la suivre ou pas, mais tout de même l’air de pas vouloir me laisser tout seul. Elle me dit «Tu es prêt ?» et sans attendre la réponse elle m’embarque. Vous pensez bien que je me tiens toujours prêt pour ce genre de situations, j’enlève jamais mes chaussures, même si j’ai mal aux pieds, parce qu’elle pensera pas à me faire les lacets et je sais pas encore trop bien les faire.

Une fois qu’on est sortis de l’appartement, elle appelle l’ascenseur, et déjà on entend fort les cris de la voisine du dessous, celle qui vit avec un monsieur que ça se voit qu’il est pas le papa des quatre lardons mal blanchis, comme il dit mon père. Il y en a une, Charlotte, c’est ma préférée, avec ses nattes qui gigotent dans son dos quand elle court. C’est celle que j’emmènerai avec moi, plus tard quand je serai grand. Mais je ne lui ai pas encore dit parce que je dois réfléchir encore. C’est une décision tout de même très importante, parce que forcément on aura plein d’enfants et moi je veux être sûr qu’elle ne sera pas malheureuse comme Maman.

Il faut l’attendre longtemps l’ascenseur, parce qu’on habite au 14ème, et il y a toujours des grands en bas qui jouent à empêcher l’ascenseur de monter pour nous. Quand on attend trop longtemps, j’ai toujours peur qu’elle en ait marre ou qu’elle change d’avis, alors je tire sur sa main pour lui montrer la porte qui mène à l’escalier. Mais elle est déjà un peu ailleurs, elle chantonne et elle ne me voit pas faire. Alors j’attends sans rien dire, en écoutant la mère de Charlotte qui crie sur ses frères et j’essaye de chanter dans ma tête les chansons que Maman chantonne tout bas, juste pour être un peu avec elle.

Quand on arrive en bas, il y a un peu l’odeur du pipi de chien et j’aime pas trop ça, en plus que ça fait peur parce qu’il y a plein de grands qui rigolent bêtement et qui essayent de me tirer les cheveux, surtout qu’ils voient bien que Maman les regarde pas, elle.  Et enfin, on arrive dans la rue, et si tout s’est bien passé, j’ai toujours ma main dans la sienne et elle se met à marcher assez vite. C’est là où je ne dois surtout pas tomber ou me cogner, parce que je ne suis pas sûr qu’elle s’arrêterait pour m’attendre.

Ca se passe toujours quand il fait beau et qu’on voit bien le ciel derrière les nuages qui ne doivent pas être trop grands, même si il fait très froid. Elle dit «Tiens il fait beau, on va pouvoir sortir». Et hop ! Elle se met à chanter plus fort. Pour moi c’est le signe. Je dois me préparer vite fait, parce que je ne suis pas sûr qu’elle m’attendra.

Une fois dehors, elle marche vite, trop vite. Parce que mes jambes à moi, elles sont quand même plus petites que les siennes. Mais je ne dis rien. J’ai bien trop peur qu’elle me laisse à la maison, la prochaine fois. Et puis, au bout d’un moment, peut-être parce qu’elle est un peu calmée, ou qu’elle a trouvé le bon coin, elle marche moins vite. Elle ne regarde rien dans la rue, mais elle ne court plus et elle a l’air d’écouter ou d’attendre. C’est le moment où moi je peux enfin respirer et admirer le paysage. Parce qu’avant, pas question. Elle va même tellement vite que j’ai intérêt à bien regarder où je mets les pieds !

Elle marche, elle marche, sans s’arrêter. On dirait qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut, ni où elle va, mais moi je pense qu’en fait elle doit suivre une petite musique qui l’appelle. Et puis tout à coup elle s’arrête. N’importe où. Devant un magasin, ou à côté d’une voiture, ou en plein milieu d’une foule qui avance, enfin n’importe où je vous dis. Et puis elle ne bouge plus. On dirait une morte, mais avec un beau visage d’ange. Elle a l’air tellement heureuse, même si elle pleure. Il y a plein de larmes mouillées qui coulent sur ses joues, gouttent sur son bras et finissent dans ma main. C’est chaud et c’est doux.

Et quand elle est comme ça, rien ne peut la faire bouger. Pensez si j’ai essayé, au début. Moi je croyais qu’on partait en promenade, qu’on irait voir les bateaux, ou les magasins de jouets. Mais non, à chaque fois, c’est la même histoire. Elle court, elle s’arrête, elle a son beau visage d’ange et ça peut durer une heure, ou deux, ou plus même. Enfin, très longtemps, même que je finis par avoir envie de faire pipi des fois, mais je ne dis rien. De toute façon, ça ne servirait à rien, j’ai déjà essayé, elle ne m’entend pas.

Après elle se réveille. Et sans me regarder, elle repart à la maison. Elle ne dit toujours rien. On retrouve l’ascenseur, l’odeur du pipi, les cris de la voisine. Elle remet son tablier et reprend son travail, en chantonnant.

Bien sûr je me suis souvent demandé pourquoi elle est comme ça. Mais personne ne m’a expliqué. Je vois bien qu’elle n’est pas heureuse, avec lui. Même que des fois, je me dis que si j’étais plus grand… Mais de toute façon, elle ne me regarde pas non plus. Je crois bien qu’elle ne regarde personne ! Je me demande si elle s’est mariée aussi sans le regarder. De toute façon, ça doit bien être ce qui s’est passé, parce que si elle l’avait regardé, elle aurait tout de suite vu qu’il ne serait pas gentil avec elle, non ?

Chapitre 2

Hier soir, j’ai entendu des cris dans la chambre de Maman. Ils criaient très fort tous les deux, enfin c’était surtout lui qui criait et elle qui disait « Mais non, je t’assure, mais non » et après j’ai entendu des bruits sur le plancher, comme si quelque chose tombait par terre. Plein de choses en même temps sont tombées, parce qu’il y avait plein de bruits différents, du tissu, un truc lourd, des assiettes ou un vase, peut-être aussi, et puis des bruits secs, plusieurs fois de suite et Maman qui pleurait en même temps, ça ressemblait au bruit quand Victor et Louis se battent avec leurs poings pour savoir qui aura le droit de jouer à la console, mais en plus fort.

Après j’ai pas réussi à entendre ce qu’il se passait parce que je me suis endormi, mais ce matin Maman avait la tête toute bizarre, gonflée comme un ballon sur le côté droit et une grosse couche de peinture spéciale pour la peau, celle qui fait la peau marron clair et que Joséphine elle met quand elle sort le samedi soir.

Là il fait beau, mais j’ai l’impression qu’elle n’a pas très envie de sortir, peut-être parce que même si elle met du rouge sur ses lèvres, avec sa tête toute bizarre, et son œil de pirate – enfin c’est pas vraiment un œil de pirate, mais il est un peu noir, comme si elle avait mis un masque spécial de pirate des caraïbes dessus -, peut-être qu’elle pense qu’elle sera pas trop jolie et qu’il vaut mieux pas sortir. Je ne sais pas.

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La musique des anges. Synopsys.

Un petit garçon nous décrit sa vie. Sa famille où il est le petit dernier, son père qui a l’air assez dur, sa maman qui ne dit pas un mot mais l’emmène parfois se promener dans les rues.

On le suit, de l’appartement du 14ème étage à la rue. Puis de la rue à l’appartement. On suit sa vie de tous les jours, perdu et seul au milieu d’une fratrie de huit, sans personne à qui se raconter, sinon vous, lecteur, qui allez le suivre jusqu’à sa mort.

Vous découvrirez  peu  à peu que sa maman, qui a une drôle de vie, est certes un peu bizarre mais que, du haut de ses cinq ans, il a, lui, trouvé l’explication. En fait sa maman est un ange qui a été punie par Dieu pour on ne sait quelle bêtise. Elle a donc dû redescendre sur terre et se marier avec « l’autre gueulard », lui « faire huit enfants » et « attendre, je sais pas quoi ».

Mais comme il n’est pas si méchant le Bon Dieu, il a permis à sa maman d’avoir quelques petites récréations, où elle peut aller dehors pour écouter les anges chanter, et aussi parfois chantonner avec eux. Et c’est pour ça que quand il fait beau, elle sort et l’emmène sans trop y prendre attention.

Mais ce qui l’embête un peu, nous raconte-t-il, c’est qu’il se demande bien comment cela se passera lorsqu’elle aura fini sa punition et qu’elle pourra repartir là haut. Est ce qu’elle l’emmènera  avec elle pour retrouver ses copains anges ? Il espère bien que oui.

Et voilà qu’un jour elle ressort, l’entrainant à sa suite comme tous les jours. Rien ne semble présager le drame qui se prépare, ou peut-être une scène qu’il aura imaginée ou une autre qu’il aura entraperçue dans l’embrasure d’une porte. Toujours est-il que ce soir là,  elle ne rentrera pas. Dommage pour le chauffeur de bus qui ne pourra pas les éviter. Le pauvre homme  ne s’en remettra pas. Une fois seul chez lui, il n’assume pas le contre coup de l’accident. Il sortira de son étui le vieux  XXX qu’il conservait de son grand père et ne se ratera pas.  Une suele balle lui suffira pour se punir de bien des maux imaginaires sans doute, et de n’avoir pas su éviter celle d’une femme et de son enfant, comme jadis.

Epilogue possible.

Echos du Périphérique.

Brèves.

Accident triplement mortel.

Hier, à 16 heures, au coin de la rue Marcel Sembat et de l’Avenue Champlain, une femme d’environ quarante ans s’est jetée sous un bus avec son petit garçon de cinq ans. Le chauffeur, qui ne roulait pourtant pas très vite, n’a pas pu les éviter. Sous le choc, il a été ramené chez lui et devait se présenter le lendemain au poste de police. Mais laissé seul sans soutien, il s’est tiré une balle dans la tempe en soirée. Le syndicat condamne le manque patent de suivi psychologique des chauffeurs.

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