La porte close

hieros

20h. Birgit était encore en retard. Elle avait beau faire, elle n'était jamais à l'heure à ses rendez-vous. Cette fois, deux couples d'amis l'avait invitée à dîner, en même temps, sans doute, qu'un divorcé de leurs connaissances, sportif ou bedonnant mais toujours incroyablement chiant, qu'ils voulaient lui fourrer dans les pattes.

En enfilant son imper, elle se hâta vers la porte d'entrée, l'ouvrit, appuya machinalement sur le bouton du petit ascenseur grillagé et revint attraper à la volée son sac à main et son écharpe qui pendaient au porte-manteau. Elle passa le premier à son épaule et, tout en claquant la porte blindée, noua l'écharpe autour de son cou. Elle entendit le clic de la porte et resta sans comprendre. Elle ne pouvait plus bouger. Les deux tiers de son écharpe étaient restés coincés à l'intérieur, Birgit fixait maintenant la porte, son nez à deux centimètres de la surface froide : elle essaya de tirer, de se retourner, de se baisser, rien n'y fit, elle était bel et bien coincée et ne pouvait qu'agiter ses bras. Couper l'écharpe ! Un ciseau ! Dans son sac, vite. Mais celui-ci béait sur le tapis rouge du palier : il lui avait échappé et gisait en équilibre sur la dernière marche de l'escalier, totalement hors d'atteinte. Ses papiers, son smartphone et, pire, ses clés avaient commencé à dévaler les autres marches. Impossible d'ouvrir la porte pour se sortir de là.

Comme à chaque fois que la réalité lui semblait trop invraisemblable pour être assimilée par son cerveau, elle sentit le vide se faire en elle. Elle ferma les yeux pour apaiser sa respiration et réfléchir calmement. Quand elle les rouvrit, elle ne vit plus rien. La lumière de l'escalier s'était éteinte. Elle tendit le bras gauche pour atteindre l'interrupteur, avança sur le côté, tendit la jambe : il lui manquait au moins dix centimètres, c'était sans espoir. « Madame Herlut ! Madame Herlut ! » appela-t-elle : sa voisine du dessous était un peu sourde mais elle se déplaçait encore très bien pour ses 89 ans. Le chihuahua de madame Herlut resta muet : elle s'était donc absentée. Le voisin du dessus, Birgit ne l'avait jamais vu, elle n'était même pas sûre que l'appartement soit occupé. S'il y avait eu quelqu'un, on l'aurait entendue de toute façon.

Elle eut un mouvement de surprise quand la lumière revint brusquement. Quelqu'un allait monter l'escalier, la délivrer, enfin ! Elle essaya de tourner la tête pour dévisager celui ou celle dont les pas résonnaient déjà au premier étage. Ses épaules bloquaient tout mouvement, il lui était impossible de voir derrière elle. Les pas se rapprochèrent. « Bonsoir, lança-t-elle, avec nervosité, c'est très bête mais je me suis coincée dans ma porte, vous pouvez m'aider ? ». En tirant sur son cou, elle réussit à voir un bras d'homme et une main qui saisissait ses affaires au sol. La nuit revint brusquement. Elle n'entendit plus rien que la respiration un peu forte de l'inconnu derrière elle. « Ben alors, vous rallumez ? Vous m'aidez, oui ? Qu'est-ce que vous foutez ? ». Sa voix craquait curieusement. L'inconnu resta muet, sans bouger. Elle le sentit se rapprocher, très près, jusqu'à sentir son souffle dans sa nuque.

« Bonsoir, Birgit » : grave comme elle n'en avait jamais entendue, la voix lui fit l'effet d'un shoot. Un immense frisson parcourut son corps et la laissa soudain abandonnée. Elle était la biche attachée à un arbre et le tigre jouait dans son dos. « Je suis celui qui vient vous ouvrir, reprit la voix au bord du murmure, celui qui vous délivrera, celui que vous attendiez ». Le souffle près de son oreille, la chaleur dans son cou, la bestialité de cette voix : elle aurait dû réagir, elle en était incapable et sentit seulement qu'elle haletait. Elle aurait dû avoir peur, elle fût atterrée en réalisant seulement qu'elle était excitée. L'homme était maintenant collé dans son dos, ses grands bras l'encerclaient, mains posées sur la porte. Elle sentait son érection contre ses reins. L'odeur du mâle s'insinuait en elle et lui faisait presque tourner la tête. L'inconnu avait glissé ses pieds entre les siens et doucement, tout doucement, avait entrepris de lui écarter les jambes. L'écharpe tirait et l'étranglait, elle avait du mal à déglutir, pas un son ne sortit de sa bouche. Le souffle revint dans son oreille et la voix recommença à l'ensorceler. « Ecoutez, ouvrez-vous et sentez comme je la sens votre odeur de désir affolé ».

Lentement, en tremblant, elle avait senti la bouche se rapprocher et des dents commencer à lui mordre la nuque, ici, puis là, doucement, plus fermement. Les deux mains avaient lâché la porte et s'étaient glissées sous son imperméable et sa jupe. L'élastique de son slip avait cédé avec un craquement d'allumette et une bouffée de chaleur lui semblait être montée du sol pour envelopper son sexe. Avec un trouble qui la laissait pantoise, elle sentit son désir perler et les gouttes de cyprine glisser vers le sol. Elle était honteusement excitée, rageusement submergée d'une envie dont elle ne savait rien sinon qu'elle naissait dans cette voix, belle et grave, qui caressait son cœur dans le sens du pire. Elle s'était cambrée en sentant la main glisser entre les lèvres de son sexe. L'homme savait maintenant qu'elle était trempée et elle constatait avec une honte délicieuse qu'elle en mouillait encore davantage. Les doigts s'étaient introduits, lentement puis plus vite. Sous le coup des allers-retours rapides, elle avait senti son ventre s'ouvrir et elle avait hurlé de plaisir en même temps qu'elle avait l'impression de perdre les eaux. Elle s'était affaissée contre la porte, presque évanouie. Quand elle rouvrit les yeux, la lumière était revenue et l'inconnu avait disparu. Sur la porte était plantée sa paire de ciseaux de voyage. Epuisée, tremblante encore, elle avait peu à peu tranché les fils de son écharpe, ramassé ses affaires à la hâte et s'était affalée sur son lit où elle s'endormit d'un coup.

Le lendemain et les jours suivants, elle n'eut aucune nouvelle de l'inconnu. Elle y pensait pourtant et se sentait encore prise à la gorge par cette excitation qui l'avait envahie et plus quittée. Elle déjeunait avec une amie quand son portable avait sonné et qu'elle avait machinalement répondu. « Bonjour, Birgit » : c'était la voix, c'était lui, elle était restée muette, elle était la biche, elle voulait le tigre. Il avait seulement ajouté : « Ce soir, 22h, vous serez devant chez vous et j'espère trouver porte close ».

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