La révolution d'Auguste Céleste

Emilie Gandois

"La révolution d'Auguste Céleste" - Roman - Emilie Gandois

Chapitres 1 & 2

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1. Le contretemps

Un contretemps.

Ce ne fût rien d’autre qu’un contretemps. La vie se rattrape.  Nul besoin n’est d’ailleurs de se presser. A moins que le contretemps ne soit si arythmique qu’il en fasse perdre la notion de temps.

Après, on est toujours plutôt jolie, plutôt jeune – trente ans, ce n’est vieux qu’au regard des enfants, n’est-ce pas ? -, plutôt courageuse. Les contretemps rythment nos ans. On s’y attarde, quand on ne s’y projette pas parfois avec délectation. Hélas, « la grande plongeuse » de Pauwels est d’une habileté infâme. Elle enjolive à un point tel que le Réel ensuite ne peut que nous décevoir.

Les contretemps imprévus, eux, nous apparaissent dans toute leur splendeur. Dans toute leur horreur. Mais on les goûte, on les interrompt, on tente de les amarrer ou de les lester. Ils ne nous laissent jamais inertes.

Bien sûr, le temps est élastique. Les contretemps le sont donc aussi.

Pour la pendule universelle, mon contretemps a duré huit ans, si je m’en tiens aux faits. L’élastique s’étire. S’il s’agit de caoutchouc renforcé, par exemple d’un des ces élastiques recouvert de fibres textiles, dont la solidité n’a d’égal que la laideur, le choc de rupture ne se provoque pas aisément.

L’élastique de mon contretemps s’est rompu un jour. Je ne l’ai pas fait exprès. A vouloir provoquer des réactions en chaîne, on finit par s’égarer.

Cet égarement fut une libération.

Il est des contretemps qui nous laissent le temps de nous perdre au point de se sentir « inexister ». Vous le savez aussi. Ce sentiment de soi ne vous est pas inconnu, quand bien même auriez-vous eu la chance de ne l’éprouver que furtivement.

Si mon contretemps a duré huit ans, mon inexistence, elle, a duré quatre ans.

Je ne doute pas que mon histoire vous ait été déjà mille fois contée. Dans d’autres décors, avec d’autres personnages, à d’autres époques, et cependant, c’est la même fable. Un Réel au goût d’Inachevé et qui pourtant nous réjouit de s’achever enfin.

L’inattendu  ne m’achève pas. Il m’étire, il me prolonge, il m’élance. Il m’aventure là où je ne suis pas prête à. Je le défie comme il m’enfile sur des parterres d’évidence. Il me cadence.

A vouloir vivre trop vite et trop fort, on se provoque parfois de sacrés contretemps. Huit ans, ce n’est pas une paille. Huit ans, de vingt-deux ans à trente ans. Huit années à se perdre au moment où les autres jeunes femmes, elles, en fleur, tournent leur corolle parfumée vers le soleil. La nuit, les pétales restent clos. Une nuit de quatre ans donne aux pétales une fragrance acide et amère à la fois. Bof.

Je vous rassure tout de suite : vous seront épargnées les tourments et les pages de désolation.

2. Céleste

Le contretemps a duré trop longtemps. L’atterrissage est violent : il se fait sur le linoléum usé d’un appartement de campagne, bâtiment C, HLM Le Bois des Lys, Combrailles, Auvergne.

Le premier jour, l’appartement est vide. Ce qu’il me reste de mobilier roule quelque part entre Paris et l’Auvergne.

 

Le premier soir, pique-nique improvisé à même le sol de la cuisine. Les enfants sont ravis, leurs rires résonnent contre les murs pâles.

La première nuit, je ne dors pas, allongée sous un amas de petits pieds et de petits bras entassés sur un matelas en quatre-vingt-dix. Pour quatre. L’espoir reste en marge.

Le deuxième jour, j’allaite mon fils en larmes, genoux vissés sur le lino râpé. Mes filles jouent à secouer les cloisons. Les voisins me haïssent déjà.

Enfin, les meubles envahissent les pièces aux murs malades, clouant le bec à l’infernale résonnance du vide.

Le troisième jour, les cannes de la blonde anorexique du rez-de-chaussée se plantent sur mon paillasson. Une terrifiante courgette dissimule son visage. Naïve et désemparée, j’ouvre grands les bras au cucurbitacée. J’ignore encore que tout a un prix, y compris les cadeaux de bienvenue des voisines bien intentionnées.

Le quatrième jour, la blonde du rez-de-chaussée me présente la blonde du premier et me souffle entre deux judas ses premiers commérages.

On atterrit un jour au Bois des Lys, par la voie de l’exclusion, de la violence, de la misère, du handicap, de la déveine, de la fin d’un contretemps. On se dit que c’est temporaire, le temps des tourments. Et puis le temps s’étire. De la cave aux jardins municipaux où poussent, dans une terre gorgée d’acide et Dieu seul sait comment, des courgettes épaisses comme deux fois la voisine. Du local à vélo au square à galopins où poussent, sous le ciel orange de l’aciérie trop proche, des gamins beaux comme des orages. Un jour, les gamins ont vingt ans et ils se tirent du Bois des Lys. Ou bien ils emménagent dans l’appartement d’à côté, en se disant qu’ils finiront par se barrer un jour.

Un jour. Le cinquième. Je tombe. Vingt-sept personnes avant moi, dont la voisine du premier. Personne ne parle, ou si peu, ou pour ne rien dire. Les sourires se dessinent à l’envers. Les enfants s’agrippent à mon jean. Je me sens mal, je dis. J’ai dû me tromper de vie. Je veux sortir d’ici. Je tombe ! Eh ! Je ne suis pas Nijinski, moi ! Dans le local moisi, les sourires à l’envers ont disparu. Ils sortent les uns après les autres, les bras chargés de sacs pleins à craquer. Soulagés. Tristes. Tristes mais soulagés. Je tombe. Je dégouline de honte, de chagrin, de colère, de honte.

La blonde du premier, c’est Céleste. Au son de mes sanglots, Céleste écarquille grands ses bras de petite maman et d’un mouvement vif et autoritaire enfouie ma figure pathétique dans le moelleux de sa gorge réconfortante. Auguste Céleste ! Bienvenue dans le caddie merveilleux de la banque alimentaire. Un samedi sur deux, venez remplir vos besaces de paquets de pâtes, de patates et de denrées déjà périmées.

Le sixième jour, un hurlement aigu fait écho au bruit sec de la porte fermée violemment. Celle des toilettes. Ma cadette hurle. Je hurle. Mon fils se met à hurler. L’aînée pousse de grands cris à son tour. Paniquée, je me précipite vers ma fille hurlante et blême. Son auriculaire est violet. Je crie « Mon Dieu !». Vingt fois. Ma fille ne dit plus rien. Elle me regarde fixement. Incompréhension et douleur. Un doigt cassé, il ne s’agit que de cela, je dis. C’est pas grave, on va te le réparer, je dis doucement. Pour me calmer. Mon palpitant bourdonne. Je l’entends cogner jusque dans mes tempes. J’entends cogner dans ma tête. J’entends cogner à la porte. Je n’ai pas le temps d’ouvrir : Céleste entre avec fracas. Instinctivement, elle prend ma fille dans ses bras, m’apaise du regard et appelle les pompiers. Céleste a une solution pour tous les maux, ceux du corps et ceux de l’âme. D’ailleurs, avant, avant ici et maintenant, avant le Bois des Lys, Céleste était sapeur pompier volontaire.

Ce jour-là, le sixième, je me dis que Céleste est un ange.

Dans le camion rouge qui nous conduit a l’hôpital, ma fille réclame son papa. Je téléphone aussitôt. « Non. », c’est sa réponse. Il ne viendra pas. Il ne gaspillera ni son temps ni son argent pour venir voir sa fille, un petit doigt cassé c’est pas la fin du monde, y’a pas mort d’homme et d’ailleurs j’ai du boulot et là ça mérite pas un aller-retour, il me dit.

Le septième jour, je dors. Ma fille contre moi donne un nom à la petite poupée qui entoure son doigt. L’aînée berce son petit frère. J’ai fait le bon choix. Dieu m’a projetée dans un appartement à la campagne où mes enfants pourront pousser le nez en l’air, il m’a envoyé une voisine à courgettes qui paye l’apéro quand le moral coince, et il m’a désigné Céleste pour ange gardien.

Lorsque j’ouvre la porte, le sourire éclatant de Céleste m’embrasse avec euphorie. Elle est comme ça, Céleste. Entière. Elle entre, essoufflée par la montée de l’étage qui sépare son appartement du mien, et s’assoit sur mon canapé usé. Je ne sais pas trop quoi dire. Je la remercie. Je lui offre un thé. Je me demande qui est cette femme lumineuse et virevoltante. Céleste me parle d’elle. J’ai l’air un peu zinzin, elle dit. Oui. Tout le monde croit que je suis zinzin. Un jour en fauteuil roulant, le lendemain trottinant.  C’est ça, la fibro. Les autres ne savent pas ce que c’est. Alors on passe pour des fous. C’est pas grave au fond.

J’écoute Céleste avec attention. Je la trouve un peu étrange, avec ses breloques, son rire toujours jaillissant, sa franchise piquante, son fauteuil roulant plié dans le couloir du rez-de-chaussée.

Je présume une maladie mentale. Un genre de névrose qui provoque une tumeur de la personnalité. Les personnes atteintes seraient tous des psychopathes euphoriques se prenant pour des Saint-Bernard. Ils se croiraient plus gravement malades qu’ils ne sont en réalité, au point d’implorer le corps médical de leur prescrire des fauteuils roulants ou des cannes. Leur tonicité et leur dynamisme hors normes leur provoqueraient des crises aigues d’hilarité accompagnées de spasmes. Ces spasmes frénétiques et violents essouffleraient les malades jusqu’à déclencher une narcolepsie. Observer Céleste me donne les arguments nécessaires à l’élaboration de ma supposition sur la définition de ladite fibro.

Céleste se tortille de rire sur mon canapé. Eh, Augustine, fais pas cette tête, elle me dit. Voilà qui confirme mes conclusions : Céleste est en pleine crise d’hilarité.

La définition de Wikipédia diffère quelque peu de mes élucubrations.

Fibromyalgie : La fibromyalgie est le terme pour désigner un syndrome connu depuis longtemps sous le nom de syndrome polyalgique idiopathique diffus (SPID), ou FMS en anglais (pour Fibromyalgia Syndrome). Le mot « fibromyalgie » vient du latin fibra (« filament »), du grec ancien myos (« muscle ») et algos (« douleur »).

Cette affection est caractérisée par un état douloureux musculaire chronique (myalgies diffuses) étendu ou localisé à des régions du corps diverses, notamment présente sous forme d'allodynie tactile, ainsi qu'une asthénie (fatigue) persistante.

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Synopsis :

Quand une mère célibattante et une fibromyalgique se rencontrent dans un HLM de campagne, c'est toute la communauté du Bois des Lys qui s'illumine.

Olympe et Céleste, désœuvrées et un peu allumées, décident de révolutionner leur petit monde. Une entreprise naïve et sincère pour que la vie des démunis soit plus jolie, et pour fuir un réel pesant.

Avec une spontanéité qui frise le burlesque, les deux jeunes femmes, malgré le handicap et la peur, vont installer des rampes d’accès dans leur village, court-circuiter des pylônes, voler des sacs de bonbons ou encore équiper des feux tricolores de signaux sonores.

Mais la révolution s'emballe, les médias s'en mêlent, les vieux de la maison de retraite sautent sur l’occasion pour exposer leurs propres revendications, et les deux jeunes femmes s'emmêlent les convictions et les idéaux.

Entre actions clownesques, prise de conscience et aventures pétillantes, « La révolution d’Auguste Céleste » aborde avec légèreté des sujets sociétaux, sans perdre le fil du divertissement.

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