La salle d'attente

salander

LA SALLE D’ATTENTE

La porte se referme sur notre comptable, trapu, aussi voûté qu’un aqueduc, notre comptable dont nous entendons le bruit sec des semelles de cuir marteler le couloir comme autant de coups dans nos boîtes crâniennes. La tension retombe d’un cran. Mais la question reste en suspens, froide et acérée : à qui le tour ?

- Alors je demeure immobile, parcourant avec toi le silence de l’exil, déclame une des réceptionnistes, son chignon tristement de bizingue sur sa large tête.

Elle est en train de lire un Harlequin et, fuyant dans cette consternante fiction, ne se rend plus compte de notre existence. Quelques sourires placardent nos mines sombres. Bien vite effacés. Car la salle dans laquelle nous patientons, pâle bétail ruminant, nos cinquante corps avachis de trouille sur des chaises, sofas et autres poufs, est sinistre. Des natures mortes aux murs, un présentoir à journaux vide, une moquette pipi terne. « J’aimerais vous parler de l’éclat doré dans le regard de mon mari », relance une secrétaire dont la pâleur gothique rappelle ces petits matins brumeux où périssent les vampires. Cérémonieux, nous écoutons cette brave femme décrire les lueurs d’amour qui la fusillent encore, vingt-six ans après son mariage, et la laisse pantoise de bonheur.

La porte se rouvre. La salle entière, chaises et poufs compris, sursautent. Un doigt pourfend l’air, pointé sur un des informaticiens, frêle chose mal rasée qui se lève et, résignée, franchit le seuil pour affronter son destin.

Nous respirons par à-coups, nous ne sommes plus que sudation et crampes, dans nos poitrines palpite un embryon de vie ébréché. Comme cette tension devient insupportable, chacun se lâche, quand je dis chacun ce sont les plus valides – les autres croupissent sur leurs sofas, ratatinés de souffrance, exsangues.

- J’ai soudain envie d’être en Australie, avoue un opérateur de saisie.

- Il n’y a pas de plus cruel exil que de devoir supporter vos prisons sémantiques, rétorque un conseiller à la clientèle.

- Le mien vient de commencer, réplique quelqu’un.

Les phrases pleuvent, indépendantes, saugrenues, alambiquées. Parler, délirer, aligner les coquecigrues, voilà le moyen que nous avons trouvé pour conjurer l’attente insupportable, cet instant où le doigt nous arrachera à cette pièce pour nous conduire à l’échafaud.

Or voici que la porte, à nouveau, glisse sur ses gonds. Tétanisés, nous fixons nos pieds, les narines des autres, mais le doigt retient notre attention et, sans une once d’hésitation, le voici qui me met à l’index. Des frissons m’arrachent la peau. Je n’a plus d’estomac, il vient de choir je ne sais où et je quitte la salle, automate apprivoisé, non sans jeter un œil aux fenêtres grillagées – la Direction a colmaté les risques de fuite.

Le bureau du Directeur ressemble à un bureau de Directeur. Le Directeur lui-même ne souffre d’aucun défaut : PDG jusqu’au bout des lunules. Il m’indique une chaise. Mes jambes tremblent tellement que je n’ai aucune peine à m’asseoir. « Monsieur Chapuis, commence-t-il, si je vous ai convoqué, c’est… »

Je n’entends plus. Ma tête est dans un scaphandre, au fond de l’eau, avec du coton dans les oreilles. Ses regrets, ses excuses, ses explications nauséabondes, je ne les désire pas. Sous ma chaise il y a une trappe, autant qu’il l’actionne tout de suite. Mais c’est un sadique, il aime faire durer. Un vrai Directeur… qui donne un violent coup de poing sur son bureau. Je décolle de ma chaise, des papiers volent, mes écoutilles se rouvrent. « Monsieur Chapuis, votre contrat est reconduit pour cinq ans », scande-t-il.

Dans mon estomac, quelque chose d’extrêmement dur se liquéfie. Sous mes pieds, la trappe reste fermée. Abasourdi, je lui demande de répéter. Puis je pense à tous les autres, dans la pièce. Combien resteront-ils ? Suis-je le seul ? Le sang gicle dans mes veines comme d’une lance à incendie. C’est alors que le Directeur m’annonce, sur un ton narquois, que tout ceci n’est qu’une supercherie. « Je plaisantais, monsieur Chapuis. Vous êtes viré, comme quatre-vingt pour cent de vos collègues. »

La trappe s’ouvre brutalement et les ténèbres m’accueillent dans un grincement honteux.

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