La trappe

salander

LA TRAPPE

« File dans ta chambre ! Et n’oublie pas, à 13 heures 30 précises tu es devant la voiture. » Elia regardait son père qui, hors de lui, rouge comme un homard, gesticulait au salon. Ses paroles sifflaient aux oreilles du garçon. Il obéit (que pouvait-il faire, à onze ans) non sans claquer la porte de sa chambre. Un morceau du chambranle se détacha.

Elia en avait plein les bottes. Chaque fois que son père perdait au casino – trois à quatre fois par semaine –, il affrontait ses colères, ses remontrances. C’était toujours lui, l’aîné, qui essuyait les plâtres, même lorsque Suzy ou Xavier faisaient des bêtises. En plus, c’était la rentrée des classes, aujourd’hui, et il détestait tellement l’école qu’il aurait pu lui mettre le feu. Il avait envie de pleurer, mais il savait que cela ne changeait rien. Alors il déplaça le meuble près du radiateur, ouvrit la trappe dans le mur et emprunta le couloir sombre.

Ce passage, il l’avait découvert trois ans auparavant. Par hasard. Grondé par sa mère, cette fois-ci, il avait balancé une voiture miniature sous le meuble et c’est en se penchant pour récupérer le jouet qu’il avait remarqué la trappe. Il s’était aventuré dans ce tunnel et avait atterri dans un monde où il aimait se réfugier, de temps en temps.

Au bout du couloir, Elia descendit une volée de marche et écarta un rideau de velours pourpre. Dressé dans cette clairière qu’il connaissait bien, le chapiteau du cirque de la Lune étincelait sous une lumière dorée. Il traversa une allée herbeuse. Groupées tels des animaux qui se tiennent chauds, les roulottes des artistes formaient un petit village, à vingt mètres du chapiteau. Une porte s’ouvrit, cédant le passage à John et Jim, deux acrobates moustachus.

- Elia, quelle surprise ! s’exclama Jim ; ça fait une paie.

- On te croyait mort, ajouta John.

- Ma mère a enfin enlevé la caisse de métal qu’elle avait laissée devant le meuble, dans ma chambre. J’ai pu ouvrir la trappe et revenir.

- Ah, les mères, ça ne respecte pas toujours les rêves des enfants.

- Si elle avait su, elle l’aurait enlevé avant.

Les acrobates partaient s’entraîner. Elia promit d’assister à leurs exercices mais, pour l’instant, il avait envie de revoir ses amis. Astrolabe, le magicien capable de transformer les chats en rats, le clown Hollywood, les jongleurs, Mustafa le dompteur bègue et tous les autres. Il alla frapper à la porte de Ségolène, la femme à barbe. « Elle ne travaille plus ici, désolé, lui apprit la sublimissime Aline, brillante cavalière ; les monstres de foire sont interdits par la nouvelle législation. » Une pointe de tristesse germa dans le cœur d’Elia. Si Ségolène n’était plus là, il y avait de fortes chances pour qu’Édouard, l’homme-tronc, et Basile, le pétomane, aient suivi le même chemin.

- Il reste qui ? demanda Elia.

- Véronique, mais elle n’a plus le droit d’exhiber ses trois paires de seins. On la garde comme nourrice.

Remarquant la déception dans le regard d’Elia, Aline lui embrassa le front et lui ébouriffa les cheveux. Le garçon se sentit tout de suite mieux. Il continua sa visite, s’arrêtant dans une petite tente adjacente au chapiteau. Pipo et Pipette, les deux clowns, ajustaient leurs costumes. Ils furent ravis de revoir Elia. « Tu nous trouves comment ? » demanda Pipo. « Ça vous donne un look moderne », décréta-t-il, même s’ils avaient l’air plutôt grotesques dans leurs combinaisons fluo à paillettes. Pipette s’enthousiasma. Sans transition, Pipo indiqua la sortie de la tente.

- Viens, Elia, on va te montrer nos nouvelles recrues, des singes qui jouent de la trompette.

- Tu rigoles ? s’étonna le garçon.

- En ai-je l’air ? Louis Armstrong en pâlirait de jalousie.

Les singes, en vérité, ne faisaient que crachoter dans des clairons, cependant Elia les trouva tellement drôles qu’il faillit s’étrangler de rire. Il était vraiment heureux, ici. Tout le monde semblait l’aimer, personne n’avait de problème, on ne faisait que rigoler, s’amuser et manger de la Barbe à papa. Parfois, il avait envie de rester, mais il avait trop peur que quelqu’un découvre la trappe et vienne le chercher – les visites au Cirque de la Lune seraient alors terminées.

Elia déambula longtemps dans le périmètre. Il assista à la fin de l’entraînement des acrobates, au repas des éléphants, à la toilette des girafes qui semblaient adorer cet instant. Si elles avaient connu le gant de crin de sa mère, elles auraient moins apprécié, songea Elia.

En sortant de la ménagerie, il rencontra un homme de taille moyenne, vêtu d’un costume noir à rayures et d’un chapeau claque. Monocle, barbiche. L’inconnu aborda Elia avec, aux lèvres, un sourire de présentateur télé.

- Tu dois être le garçon si sympa qui vient nous rendre visite de temps en temps, n’est-ce pas ?

- Euh… Oui… Comment vous me connaissez ?

- Qui ne te connaît pas ? Je m’appelle Greg, je suis nouveau ici et on m’a beaucoup parlé de toi qui viens d’un monde si triste...

Elia eut froid, tout à coup. Il avait envie de rentrer, il était bientôt 13 heures 30 et il se ferait tuer s’il arrivait en retard. L’autre lui proposa de l’emmener à l’arrière du chapiteau, dans une annexe que le cirque lui avait attribuée. « Je vais te montrer mon numéro, tu vas adorer. » Elia voulut protester, mais le regard tranchant de Greg le paralysa.

La pièce était rectangulaire. À droite de l’entrée se dressait un large panneau de bois. Une odeur bizarre stagnait dans l’air. Comme Elia hésitait, Greg le poussa contre le panneau. « Appuie ton dos, reste droit et regarde-moi ! » Le garçon s’exécuta. Il se crispa lorsqu’il vit le type sortir des couteaux d’un étui, lustrer les lames à l’aide d’un chiffon, puis les brandir un à un et les lancer sur Elia. Le premier se planta à droite de sa tête, le deuxième à gauche, les suivants le frôlèrent de tous côtés – le bois craquait lorsqu’ils se plantaient. Elia était terrorisé. Greg s’en aperçut, il ricana. « Tu as peur, je le vois bien, vous avez toujours peur au début mais tu aimeras ça, tu verras, tu en redemanderas… » Les couteaux continuèrent à pleuvoir.

Au bord de la panique, Elia songea à l’heure qui avançait et au couteau qui pouvait, à tout moment, le blesser mortellement. Alors il bloqua sa respiration, plongea de côté, se redressa et se mit à courir. Derrière lui, Greg ricanait. « Tu en redemanderas… » L’allée herbeuse, la porte, les marches… À fond dans le couloir… Sa chambre, enfin. Il claqua la trappe, remit le meuble en place et tomba sur son lit. Son cœur tapait jusque dans son front. Il avait mal à la gorge. Cette visite au Cirque de la Lune ne l’avait pas rendu aussi heureux que d’habitude. Ce qui le chagrinait le plus, c’était tous ces artistes renvoyés parce qu’ils étaient anormaux. Que se passerait-il, la prochaine fois, si on lui apprenait le départ des clowns ou de la cavalière ? Quant au lanceur de couteaux, il préférait ne plus y penser…

Sur la route de l’école, assis à l’arrière du break conduit par sa mère, Elia ne dit pas un mot. Suzy et Xavier s’agitaient assez pour tout le monde. Perdu dans ses pensées, il faillit ne pas remarquer l’agent de circulation qui trônait au milieu d’un carrefour. « C’est Basile », s’exclama-t-il, faisant sursauter la famille. Sa mère se retourna.

- Du calme, Elia. Qui est ce Basile ?

- Euh… Un pote.

Ainsi, le pétomane avait retrouvé de l’embauche chez les flics. Elia peinait à contenir sa joie. Il faillit exploser à nouveau quand il aperçut un vendeur de glaces assis derrière son échoppe ambulante : Édouard, l’homme-tronc. Lui aussi s’était recyclé. Trop cool, hurla-t-il dans sa tête pour ne pas attirer l’attention. Elia sourit à son reflet dans la vitre pendant vingt bonnes minutes. Tout s’arrangeait, semblait-il. Peut-être reverrait-il aussi un jour Ségolène, la femme à barbe ? Heureux de ce dénouement, Elia continua à sourire. Mais, lorsqu’il se retrouva en classe, son humeur changea d’un coup. Leur nouveau professeur, debout près de son pupitre, portait monocle et barbiche. Il sembla à Elia que son sourire de présentateur télé lui était principalement destiné.

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