L'apprenti

salander

L’APPRENTI

Rod junior travaillait au Service des Coups de foudre depuis une bonne trentaine d’années. L’Administration Céleste l’avait engagé sur concours même si son père, Rod sénior, officiait encore à l’époque. Il avait rapidement pris du galon. De simple loufiat, il était devenu chef de bureau, cadre supérieur puis, de fil en aiguille, seul responsable des coups de foudre pour l’Europe. Rod junior donnait à ses collègues l’image d’un homme flegmatique, propre sur lui, d’une droiture qui confinait à l’obsession.

L’emprise de l’âge commençait toutefois à se faire sentir. Rod junior perdait en rapidité ce qu’il gagnait en expérience, tout en commettant des bourdes de plus en plus fréquentes. Sa mémoire lui jouait des tours. Il confondait les bénéficiaires de coups de foudre ou oubliait de les transmettre. Mais, comme le règlement interne interdisait de licencier un cadre après plus de vingt ans de service, il conservait son poste. L’Administration Céleste le convoqua néanmoins : «  Vous savez sans doute, cher Rod junior, lui déclara-t-on, que la population augmente en Europe. La faute à tous ces migrants, aux plans de natalité, bref les gens se reproduisent mais ne tombent pas assez amoureux. Car les coups de foudre, c’est l’équilibre de notre société. Lorsque les gens sont heureux, ils insufflent à l’humanité l’énergie nécessaire à sa survie. La santé de notre société de consommation dépend aussi de la santé affective de ses rouages. Vous me comprenez ? »

Ce que Rod junior comprenait, c’est qu’il n’était plus à la hauteur. Deux jours plus tard, il se retrouva flanqué d’un jeune apprenti pète-sec à peine sorti de l’œuf. Cheveux hirsutes, duvet de caneton sur la lèvre supérieure, chapelet de piercings et attitude impertinente. « Tu dois m’instruire, c’est pire cool mec. » dit-il en tapant dans la main de Rod junior. Ce dernier se sentit immédiatement mal à l’aise. S’il n’annonçait pas d’emblée les règles, toute sa belle organisation allait s’effilocher. Il se sentait comme un matou qu’un chaton vient déranger.

- Ici, jeune homme, le tutoiement n’est pas de rigueur.

- Ok, mais je m’appelle Dark Sidious, comme dans l’Empire contre-attaque, tu peux… Vous pouvez…

Rod junior l’interrompit. Qui était cet énergumène ? Qui était le plus sénile, lui ou le chef du personnel qui avait recruté pareil olibrius ? Il respira un bon coup puis se dit que s’énerver ne mènerait à rien. S’il refusait cet apprenti, il en viendrait un autre. Au pire Rod serait muté, alors mieux valait se taire. Il expliqua d’abord les généralités liées à l’organisation du bureau. La plupart des directives venaient de l’Administration Céleste, mais il était permis de prendre des initiatives. « Toujours selon le protocole, insista Rod ; nous devons respecter les bonnes mœurs, les règles de séduction, et surtout mettre en relation des personnes qui se ressemblent sur le plan de l’éducation, du niveau social et des affinités politiques ou professionnelles. »

Rod junior instruisit Dark pendant les cinq premiers jours, période durant laquelle les cas en suspens s’accumulèrent. Dès le samedi (les jours de congé n’existent pas, dans ce service), il reprit son travail et confia quelques cas faciles à son apprenti, histoire qu’il se fasse la main. A partir de ce moment-là, comme il l’avait pressenti, le fonctionnement parfaitement lubrifié de son service partit en vrille. Dark modifia les étapes habituelles (rencontre – invitation au restaurant – premier baiser…) en propulsant les victimes de coups de foudre directement au lit. Indulgent, Rod junior mit cela sur le compte du stress. Les jours suivants, pourtant, l’autre récidiva : il balança un coup de foudre à trois personnes en même temps (deux hommes – une femme) qui formèrent un brelan du plus mauvais effet.

- Vous vous croyez où, Dark Machin ?

- La société a besoin d’être vivifiée, monsieur, elle s’empoussière dans ses archaïsmes.

- Ce n’est pas vous qui décidez, crénom !

Cet accès de colère lui tourna la tête. Il se sentit vaciller, sa poitrine devint comme une petite boîte dans laquelle plus un souffle d’air ne circulait. Son apprenti le retint avant qu’il ne tombe et l’assis sur une chaise. Ce garçon a quand même un bon fond, songea le vieil homme en reprenant ses esprits. Peut-être pouvait-il lui faire confiance ?

Les jours suivants, les semaines même, il garda un œil vigilant sur Dark et tout parut rentrer dans l’ordre. Ils distribuèrent des coups de foudre par poignées entières, dans les règles de l’art, les éclairs zébraient le ciel européen comme autant d’étoiles filantes. Toutefois, par un matin brumeux, alors que Dark acheminait le courrier dans les étages, Rod junior découvrit de nouvelles manipulations hasardeuses. Toutes les fêtes emblématiques, de la Saint-Valentin aux anniversaires en passant par la Fête des mères ou la Saint-Sylvestre, tous ces instants-clé ne figuraient plus dans les fichiers. En clair : les amoureux n’étaient plus tenus de fêter quoi que ce soit. Hors de lui, sa tête prête à éclater tellement il fulminait, Rod attrapa le gamin dès son retour au bureau. Dark se défendit :

- Faut arrêter avec vos trucs ringards, on est plus au 20ème siècle. Les fêtes, les cadeaux, tout le monde s’en balance. Les gens veulent se kiffer et baiser, pas se regarder pendant dix ans comme Roméo et Juliette.

Au bord de l’apoplexie, Rod junior se sentit défaillir. Il pensa à toutes les années de quiétude qui étaient derrière lui, à cette belle humanité bientôt décadente, à tous ces sales gamins élevés dans le laxisme ou la violence, puis il s’évanouit.

Sa convalescence dura un bon mois. À son retour, il ne put que constater l’ampleur de la catastrophe : non seulement Dark avait insisté dans la voie qu’il s’était tracée, mais il avait aussi innové. Un coup de foudre entre une femme de soixante-deux ans et un homme de vingt-sept, par exemple, un entre un politicien de gauche et une d’extrême-droite et, cerise sur sa déconfiture, un autre entre deux hommes ! Si cela continuait, la société courait à sa perte. Déjà que nombre de magasins tombaient en faillite puisque les amoureux ne s’achetaient quasiment plus de cadeaux… Virer Dark était l’unique solution avant que l’Administration céleste ne les convoque – ils devaient bien se douter de quelque-chose, là-haut ?

« Je ne vous conseille pas de me virer, ricana Dark ; sinon je rends publiques toutes vos magouilles. Je dirai comment vous avez influencé le sort de vos proches, manipulé la scène politique ou, à la demande de quelques chefs d’États ou d’entreprises, arrangé certains coups de foudre. Il paraît même que Carla et Nicolas… » Rod l’interrompit d’un geste. La sueur dégoulinait en cascade dans son dos. L’univers entier se fendait comme une noix trop sèche. Il sentait la colère gronder en lui, une colère qui l’effrayait, lui si flegmatique… Il se faisait violence pour ne pas la laisser déborder.

- Vous allez ficher le merdier encore longtemps ? grinça-t-il.

- Je ne sais pas. Le chaos, c’est rigolo, non ?

Rod junior était coincé. Si Dark le dénonçait, il était bon pour un passage devant ces messieurs de la Justice. Tandis qu’il cherchait une solution, son apprenti poursuivit son boulot d’anarchiste. Il acoquina des ouvriers à des princesses et réussit à glisser un terroriste dans le lit d’une ministre de la défense. L’Administration Céleste ne tarda pas à poser des questions. « Quelques erreurs de paramétrage, cela va s’arranger. » expliqua Rod. Sauf qu’il ne savait pas du tout comment rétablir la configuration initiale du programme.

L’idée d’un meurtre lui traversa l’esprit. Mais la culpabilité le rongerait aussi sûrement qu’une termite, lui qui n’avait jamais tué que des mouches. Déléguer à un tueur étant trop risqué, il renonça à dézinguer Dark. La solution lui traversa l’esprit un soir, alors qu’il distribuait un coup de foudre à deux professeurs de l’université. Il n’avait qu’à en balancer un sur son apprenti et une femme bien éduquée, adaptée qui, l’amour aidant, le remettrait sur le droit chemin. « Génial ! » cria-t-il malgré sa retenue naturelle.

Le lendemain après-midi, il passa à l’action. Il perdit de vue son coup de foudre car d’épais nuages recouvraient la ville. Ce n’était pas grave, il assurait : les ratés, durant sa carrière, se comptaient sur les doigts d’une main mutilée. Il se félicitait plutôt d’avoir trouvé une avocate bien roulée qui tempérerait les ardeurs destructrices de son apprenti.

Quelques minutes plus tard, Dark Sidious déboula dans le bureau et se figea. Une lumière blanche zébra le plafond, se déploya dans la pièce, les enveloppa et le cœur de Rod junior se mit à palpiter. Dark Sidious éclatait d’une beauté de jeune homme viril. Il lui sourit, le vieux sourit à son tour – l’attirance qu’il éprouvait à cet instant était tellement violente qu’il en eut des frissons. Les mots invitation au restaurant lui traversèrent l’esprit, mais il n’eut pas le temps de les formuler. Déjà les lèvres de Dark se pressaient contre les siennes.

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