PLAIDOIRIE POUR CHAMBRE SEPAREE

valy-bleuette

 

  

DEBUT DE L’HISTOIRE…

 Je ne me suis jamais sentie aussi mal en avion. Des gifles de vent font danser l’appareil comme un rockeur fou et les trous d’air en cascade menacent mon cœur d’être expulsé de sa loge douillette pour se retrouver plaqué au plafond. Je ne comprends pas pourquoi les autres passagers, des hommes à l’allure bizarre, affichent un calme olympien, la plupart dormant comme des bienheureux sur leurs soixante ans embriochés.

Tout à coup, l’avion effectue un piqué brutal qui me coupe le souffle. Le pilote apparaît, décoiffé et blanc comme un drap propre.

-  Nous allons nous écraser!

Je pousse un cri et regarde mes compagnons. Ils ne réagissent pas, ne semblent pas inquiets. Je dois garder la tête froide.

- Combien y a-t-il de parachutes?

-  Un seul, répond le pilote.

Cette nouvelle m’anéantit. Je lutte contre les larmes.

-  Ce parachute est pour vous, madame, me signale alors un passager dans un sourire suffisant. Nous, les hommes, trouverons bien un autre moyen pour nous en sortir.

Ils me fixent tous avec assurance. Ce sont des dingues.

Tant pis pour eux, moi je veux sauver ma vie.

Je quitte mon siège et empoigne le parachute.

- Pouvez-vous m’aider à l’enfiler, monsieur?

Le pilote accède à ma demande et actionne la porte de sortie grâce à une télécommande. Un appel d’air violent se produit, aspirant dans le vide les individus du premier rang de sièges.

Je me jette ventre contre sol et rampe vers mon salut, serrant les mâchoires pour contenir mes sanglots. Je me redresse, agrippant de mes doigts moites les bords de l’ouverture béante. Terrifiée, je m’apprête à sauter.

C’est alors que le pilote agrippe ma taille.

- Ne partez pas sans moi! Laissez-moi venir!

Je tente de dégager ses bras qui m’étouffent.

- Le parachute ne nous supportera jamais tous les deux! fais-je remarquer avec un certain égoïsme.

Mais il refuse de me lâcher. Je constate que la mer se rapproche de nous à vitesse vertigineuse. Si je ne saute pas maintenant, je vais m’écrabouiller aussi.

- Allons-y! dis-je au pilote.

- Trop tard! crache-t-il dans mon oreille.

Je hurle en apercevant l’eau superbement bleue miroiter à moins de trois cent mètres de nous. Je ferme les yeux en attendant le choc, espérant mourir avant, asphyxiée par les bras qui me broient. Le ronflement du moteur défaillant emplit mon cerveau. Je pense que c’est dommage de finir comme ça.

J’ouvre les yeux. Je suis en équilibre entre le bord du lit et le sol, retenue dans ma chute par les bras de José qui ronfle bruyamment à mon oreille.

La teinte azur du tapis me frappe et je réalise que je sors d'un cauchemar. En sueur, le cœur encore paniqué, je me dégage de l’emprise de mon époux. J’ai plaisir à me retrouver debout sur le parquet ferme de la chambre.

Sans pitié, je considère José. Son ventre bedonnant s’échappe de la veste de pyjama, ses lèvres tremblotent à chaque ronflement. L’image même du dormeur insupportable. Je grimace en songeant à la note plutôt salée de ce matelas soi-disant relaxant, composé de spirales d’eau sensées masser le rachis durant nos plus belles heures de sommeil. José est si content de cette acquisition que je ne me suis jamais demandé si elle me satisfaisait, moi.

J’en reviens à mon rêve et la colère m’inonde. Pourquoi devrais-je continuer à supporter ce calvaire auditif nocturne? Comment en suis-je arrivée à accepter que mon sommeil dépende d'une machinerie laryngée défaillante, fut-elle celle de mon mari avec qui j'ai signé pour le meilleur et le pire...?

 

REMARQUE UTILE

A l’époque des câlins, de la passion active, on ne pense pas à ça. On ne soupçonne pas que sa tendre moitié peut devenir l'ennemi. Il faudrait s’y préparer afin de mieux faire face. Oyez oyez…sachez que sous la couette, la guerre des trachées peut se déclarer à tout moment!

 

ET DONC…

 C'est ainsi que j'ai décidé de reprendre mes nuits en main en m'installant dans la chambre d'à côté. Trois mois viennent de s'écouler et José mon mari s’est transformé en amant occasionnel. Croyez bien qu'il ne s'en plaint pas.

P.S: Il m'a avoué hier soir que je grinçais des dents en dormant, depuis cinq ans environ. Il n'avait jamais osé me dire à quel point ce bruit de casse-noix suraigu l'horripilait...

In fine, statu quo.

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