L'absente

salesgirl

Zhénia voyait le petit corps sans vie de sa sœur par la porte entrouverte de la chambre. Le médecin, la mine sombre, avait posé la main sur l’épaule de sa mère. Elle ne pleurait pas, elle avait seulement le regard vide. La fatigue se lisait sur ses traits. Elle était assise au chevet de sa fille que l’on aurait pu croire endormie si elle n’avait pas eu ce visage si blanc, d’une pâleur de neige.

Zhénia tourna la tête. Sa tante se trouvait de l’autre côté de la pièce mais elle ne pouvait pas la voir. Zhénia s’avança pour essayer de l’apercevoir mais fit craquer le parquet. Aussitôt, elle entendit des pas s’approcher et la porte claqua.

La vieille femme se réveilla en sursaut. Des larmes coulaient sur ses joues et elle avait le souffle court. A chaque fois qu’elle faisait ce rêve, elle revenait 70 ans en arrière. Il lui fallait quelques minutes pour se rendre compte qu’elle n’était plus une petite fille de six ans et que sa vie était désormais derrière elle.

Elle regarda le réveil. 6h30. Elle savait qu’elle ne pourrait plus dormir et décida de se lever.

Cela faisait longtemps que Zhénia n’avait pas repensé à ce jour d’hiver où elle avait perdu sa sœur.  La pneumonie l’avait emportée en quelques jours. Quelques jours où le silence avait régné dans la maison. Quelques jours pendant lesquels la vie s’était figée. Quelques jours qui lui avaient suffi pour se rendre compte que plus rien ne serait comme avant.

Il se passa alors quelque chose de très étrange. Les adultes qui d’ordinaire ne lui prêtaient aucune attention se mirent à la regarder d’un air triste en bredouillant des paroles maladroites puis prononçaient son prénom à voix basse dans leurs conversations. Malgré leurs précautions elle les entendaient: « Pauvre Zhénia, pauvre Zhénia ». Elle savait qu’ils parlaient d’elle mais elle ne comprenait pas… Pourquoi l’appelait-ils Zhénia ? Elle n’était pas Zhénia. Zhénia, sa sœur, était au ciel, c’est sa tante qui le lui avait dit. Elle, elle s’appelait Olga.

C’était il y a des années. Des années qui lui semblaient des siècles. Elle n’avait rien dit, s’était tue et ainsi, à force d’habitude, elle avait changé de prénom pour recevoir celui de sa sœur morte quelques mois plus tôt. Olga avait cessé d’exister et Zhénia lui avait survécu. Pour tout le monde, c’était ce qui s’était passé.

Zhénia ne savait donc plus vraiment qui était partie ce jour-là. Était-ce vraiment Zhénia? Ou Olga? Des années après, elle n’avait toujours pas de réponse à cette question. Olga avait cessé d’être Olga pour devenir Zhénia. Plus tout à fait elle-même, pas tout à fait une autre. Pas non plus ce double, cette sœur jumelle que l’on avait voulu faire vivre à travers elle. La seule chose dont Zhénia était sûre c’était que depuis que sa sœur jumelle était morte, il faisait froid. Partout. Toujours. Même en plein été.

Le monde entier était devenu glacial, d’un froid sidéral qui recouvrait tout d’un voile gris. Toutes les couleurs avaient soudainement disparu. Le monde extérieur avait changé mais aussi son monde intérieur, comme s’il y avait un trou béant, un vide que rien ne pouvait combler au plus profond d’elle-même.

Ce froid-là ne l’avait jamais quittée. Il avait engourdi chacun de ses gestes, chacun de ses actes. Toute sa vie, elle avait vécu pour deux tandis qu’il lui semblait qu’une moitié d’elle-même manquait depuis qu’elle avait six ans. Lasse de se battre avec ce vide en elle, elle s’était laissée portée par la vie. Par ses proches. Sa mère s’était enfoncée dans son chagrin. C’est sa tante qui avait pris soin d’elle,  puis son mari et maintenant sa fille…

Zhénia sortit lentement de son lit incapable de se rendormir. Elle pleurait maintenant à chaudes larmes. Des larmes de douleur mais qui, elles seules, la réchauffaient comme le faisait sa sœur lorsque, enfants, elles se blottissaient l’une contre l’autre le soir pour s’endormir.

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