L'Amore piattu

Corinne Champougny

                       L’Amore piattu*  

         Ce petit rien qui flammèche, transi, et s’éteindra. Ce petit rien surprenant, la nuit toujours, la nuit immobile et fragile. Raidir la nuque, et regarder droit devant. Et pas besoin d’alcool pour se donner le prétexte des nostalgies et des abandons faciles. On peut jouer les cafés et les regards de biais, on peut jouer les boîtes de nuit, ou les faux numéros dans des cabines désertes à un carrefour glacé d’une nuit de janvier. Tout ce qui décorait et meublait, avant, et il y a si longtemps. Ce petit rien qui flammèche me réveillait, et je restais allongée, face à la lucarne, face à la nuit, aux étoiles aussi. Pourtant le petit rien veillait, prenait force, flamme bleutée, azurée, aiguille de folie. Comme tout était différent. Comme le temps s’allongeait, s’allongeait et déclinait des personnes doucement gommées des journées. La flamme grandissait et plus rien ne serait comme avant, comment retrouver les heures qui galopent, les phrases délicieusement vides et fades, les raisonnables occupations, loin de lui, loin de lui et de ma flamme. Je n’avais pas de téléphone. Heureusement. Il dormait dans sa maison, dans sa ville, dans sa vie. Et j’étais seule à nous croire la même flamme, idiote, seule. Cette belle solitude que j’aimais. Immobile. Qui était force. Qui n’est plus rien. Ces nuits-là, le petit rien partait avec le premier bus, les lumières et le bruit. Ce que d’autres appellent vie. Et peut-être, au fond, était-ce mieux. Les petits riens grandissent vite et l’espace vital est réduit. Et maintenant.

Maintenant, mes nuits sont interminables. Et les journées. Et ma vie. Ici. Près d’un autre. Quelconque. Autre. Comment s’échapper. Fuir ces journées, ces semaines de patientes habitudes, d’interminable ancrage dans le quotidien. Cette somme de gestes, de regards, de rendez-vous, tout ce qui pouvait éteindre la petite flamme. Trouver l’irraisonnable force de blesser, se donner le droit de. Et la tentation de s’échapper par un petit trou, ou de se fondre dans l’invisible. Et j’ai écrit s’échapper.

Je rêve d’une violence inouïe, qui me défigurerait, tordrait ma peau et mes rides, ouvrirait les pores, craquellerait les brisures de la croûte de pollution qui pèse, fameux couvercle, les brisures qui constellent mon visage, gouttes d’acide, gouttes de mort, gouttes d’incertitude, et je deviendrais peut-être belle, allez savoir, comme dans le Conte de Noël, et Tchekov ricane, je rêve d’insolence, le regard planté comme un pieu, la jambe souple, le jarret tendu, et si j’étais autre. Il va venir.

            J’avais une petite lueur qui brillait bien droite, là. C’était chaud. Je me souviens, et sans nostalgie, des pulls immenses et des écharpes entortillées, des cheveux longs rebelles, et c’était l’époque où je collais des affiches, le matin très tôt, sur le chemin du lycée. Douce provocation, naïve, personne ne devait les lire et mes mots glissaient sous la pluie, mais j’aimais encore l’encre dégoulinante, mes mots étaient flous, j’aurais tellement rester vague et imprécise. Avec juste cette douleur, lancinante, et je savais, aux petits matins d’hiver, que rien ne nous séparerait. Que s ‘il m’évitait, c’était par peur, même si je ne comprenais pas, d’autres aussi m’avaient parlé de cette peur, et je me moque, s’il m’évitait c’était pour se retrouver sans « petite empêcheuse de tourner en rond », il est vrai qu’on étudiait Antigone au lycée, cette année-là. Etre soi, sans personne, et croire que tout est possible, que les regards s’ouvrent, que le cœur ne bat, pur, que dans l’éphémère d’un geste inachevé. Et moi, moi, j’étais dure, tout le monde le disait, comment aurais-je pu respecter la grâce infinie des adolescents qui frôlent la vie, silencieux ? Et que faisait-il, pendant que je perdais tous mes rêves et mes désirs dans cet hôpital psychiatrique rebaptisé lycée, que faisait-il loin de moi, et j’écrivais, j’écrivais, petits bouts de papier tachés de violet, pendant les cours, indispensable paravent, dans des cafés, décor classique et rassurant, et la nuit, souvent la nuit, sur la        table de la cuisine, derrière n’importe quel livre. Il m’arrivait de lui envoyer vraiment quelques feuilles. Pour rien. Peut-être ne les lisait-il pas. Je n’avais pas de réponse. Peu importe. Et puis, qu’aurait-il répondu ? J’étais violence, éperdue. Maintenant, je sais, il me l’a dit samedi soir, instant volé, à cette époque, il ne respirait que pour et par ces échappées vers une ville du nord, et cette femme, bien sûr. Aperçue sur une photo. Oubliée, bien volontiers oubliée. Puisqu’elle faisait les gestes que j’inventais la nuit, puisqu’elle recevait les regards et les mots et les caresses dont je ne connaissais que le goût furtif d’un automne. Et la douleur ne pourra jamais cesser, comment devenir bout de bois, pierre, silence. Pourtant, il va venir.

            Et l’été. D’une île à l’autre. Les lettres que je lui envoyais  avec une parcimonie calculée traversaient la France et parlaient de fleurs sauvages à demi-enterrées à d’autres fleurs sauvages fouettées par le vent. Je savais que son île comprenait. Ecoutait. Tissait de fragiles fils de lumière et de silence.

            Mais peut-être ne les lisait-il que tard dans la journée, après de longs bains de mer, le visage tiré de soleil et de sel, l’esprit déjà captif de la soirée qui descendait doucement en lui. Ses réponses étaient distraites, et je cherchais le calcul sous chaque mot, l’émotion qui ne voulait pas se livrer, la peur de se dire, des pudeurs, des frissons, je sais que je réinventais ses lettres. Il ne m’écoutait pas. Et mes journées se resserraient, tenaient en quelques dizaines de minutes passées à attendre un facteur nonchalant, mais j’aimais ce temps différent, projeté hors des sentiers balisés de l’été, de la vie droite et attendue. De la vie  qui ne se rêve plus.

            Il va venir. Je sais déjà la courbe de ses mots. Et il m’attendait. Le temps n’a pas coulé mais cahoté, d’un jour à l’autre, d’une nuit à des aubes bien blanches. Il m’attendait. Il va

venir et je le croirai.

            Il le faut.

            Je caresse doucement le manche en bois du couteau. Il va venir et je sais déjà son geste, surpris, effrayé, délicieusement absurde. Inutile.

            Ce petit rien qui flammèche, transi, et s’éteindra.

            Enfin.

                                         * L’amour secret, en corse.

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