L'amour aveugle

felicis

L’amour aveugle

Insensible aux bruits, Anna caressait amoureusement son violon avant de commencer à jouer. 

Elle attendait le silence qui têtu, se faisait désirer.

Peu importait.

Elle pouvait patienter jusqu’au bout de la nuit avant d’entamer sa musique.

Personne ne la réclamait, comme s’ils espéraient qu’elle joue de son plein gré.

Mais parmi ces cris, ces chuchotements incessants, ces bruits étranges, Anna ne pouvait pas espérer une maîtrise totale de son instrument.

Contrainte de repousser le moment tant attendu, elle restait enfermée sur elle-même, dans le noir complet, isolée du monde extérieur même si elle ne parvenait pas à repousser les sons, terriblement amplifiés.

Avant de frotter l’archet contre les cordes, elle souhaitait seulement un instant de quiétude, pour se concentrer pleinement sur la musique à laquelle elle donnait vie.

Elle n’avait jamais eu d’enfants.

Sa vie de musicienne chevronnée ne lui permettait pas de s’occuper de poupons. Trop d’obligation, trop de fatigue, trop de dépenses ….

Elle préférait amplement  une existence tranquille, rythmée par sa passion, qu’elle entretenait avec une ferveur ardente.

Elle ne serait rien sans sa musique. Qu’une simple femme comme tant d’autres, une coquille vide et décharnée, errant en quête d’échappatoire à ce monde cruel.

Son violon la raccrochait à son futur, l’aidait à affronter les étapes quotidiennes, l’incitait à poursuivre la partition de sa vie.

Une partition audacieuse et risquée, mais qui valait la peine d’être jouée.

Bien plus qu’un simple morceau, aussi beau soit-il, le sien était constitué de toutes formes de bosses et de pentes qui la mettaient en dérive. 

Son instrument lui tendait toujours la main, la remettait sur le droit chemin.

Et elle poursuivait sa route, semée par tout autant d’embûches.

La jeune femme suivait son destin seulement par la force de la mélodie qui cadençait chacun de ses pas, chacun de ses battements de cœur.

Son violon était pour elle une bouée de sauvetage, un moyen de garder la tête hors de l’eau même si elle commençait à sombrer, tel le Titanic.

A la différence que personne ne doutait de son naufrage.

Sa progressive descente en enfer était loin d’être terminée.

Le silence venait de s’installer.

Anna ne percevait plus aucun bruit. Sa respiration semblait atrocement bruyante dans ce calme absolu.

Apaisée, elle inspira un bon coup avant de débuter sa complainte.

Les premières notes jaillirent, en écho à son esprit tourmenté. Elles resplendissaient dans cette plénitude, occupant l’espace, réduit à un antre secret et mystérieux.

Réfugiée dans cette aire qu’elle maîtrisait pleinement, elle échappait à tous ses tourments et ses fantômes qui hantaient ses pensées.

Anna était en symbiose parfaite avec son violon.

Les deux entités ne formaient plus qu’un corps unique, fondu dans le décor mais tellement présent.

Pendant une éternité, elle enchaîna les notes, les matérialisant dans le véritable monde, tellement rigide et injuste qu’elles s’évanouissaient en un temps infime.

Celles qui suivaient rejoignaient aussitôt leurs sœurs perdues.

Anna n’avait aucune idée du temps qu’elle passait à rester ainsi, perdue dans son propre univers. 

La durée de cet échange musical ne lui importait pas. Seules les émotions ressenties comptaient.

Aucun applaudissement ne suivit. Elle s’en fichait.

La musicienne avait accompli son acte, elle pouvait rentrer chez elle l’esprit léger.

Sa production cristalline et enchanteresse l’avait apaisée.

Elle affronta l’air frais de la nuit sans protester, habituée à cette coutumière marche nocturne qui suivait chacune de ses prestations.

Elle connaissait la route par cœur à force de l’emprunter.

L’artiste longeait les murs, silencieuse et furtive comme une ombre insaisissable, son précieux violon serré contre elle.

Le nombre de pas qui la séparait de son modeste refuge venait d’être atteint.

Anna s’engouffra dans le bâtiment et se disposa confortablement sur sa couchette, plongeant une nouvelle fois dans un autre monde, celui des rêves et de l’évasion inconsciente.

Elle ne fit aucun songe cette nuit là.

Le soleil caressant son visage la tira de son sommeil.

La violoniste était rentrée tard la veille et n’avait pas beaucoup dormi.

Pourtant elle semblait en pleine forme, le visage rayonnant. Elle secoua son épaisse chevelure et s’étira longuement avant de s’extirper de son lit.

Les journées se succédaient inlassablement.

Tous les gens ordinaires pourraient trouver ce quotidien fade et sans intérêt.

Mais pour elle, il lui suffisait d’un seul morceau joué à la perfection pour lui assurer la meilleure des journées.

Aujourd’hui, elle se rendait dans un petit restaurant en ville pour divertir les clients.

Elle éprouva les plus grandes difficultés pour trouver son adresse et demanda cette information à plusieurs passants, qui eurent toutes les peines du monde à lui expliquer.

Par chance, un homme plus aimable que les autres la conduisit patiemment juste devant l’enseigne.

-          Vous avez un rendez-vous ?

La question surprit Anna.

Les gens ne lui adressaient jamais la parole de leur plein gré. Cette attention particulière la toucha profondément.

-          Non, je donne un petit concert.

-          Je comprends mieux pourquoi vous avez amené votre violon. Je serai très curieux de vous écouter.  

Anna se sentait de plus en plus attirée par cet inconnu. Il s’avérait patient et attentionné et surtout, il s’intéressait à elle.

-          Avec plaisir.

Le gérant l’accueillit sans vraiment manifester sa joie et lui désigna une petite salle dans coin obscur du restaurant pour patienter.

L’invitée ne comptait pas se farder. Elle n’avait jamais vraiment été douée pour s’appliquer toutes ces choses inutiles et coûteuses, et les choses n’allaient certainement pas s’arranger.

Mais la brève rencontre avec cet étranger avait été un véritable électrochoc.

Une sensation forte, brutale, et totalement inconnue. Quelque chose qu’elle avait envie d’explorer.

Pour la première fois, elle désirait être belle. Et un petit coup de maquillage aurait été le bienvenu.

Anna pensait tellement à cette entrevue qu’elle en oubliait de se concentrer sur sa future prestation.

Le directeur de l’établissement la tira de ses pensées en toquant rudement à la porte pour lui signaler que son tour était arrivé.

En proie à un instant de panique, elle se reprit rapidement.

L’interprète n’avait pas le droit à l’erreur. Elle voulait à tout prix charmer l’homme dont elle ignorait tout.

Elle avança prudemment sur la scène. Une personne lui installa une chaise pour qu’elle se mette à son aise.

La jeune femme calma sa respiration. Les yeux de l’homme devaient être fixés sur elle.

Soudain, un terrible moment de doute l’assaillit.

S’il était parti ? S’il l’avait conduite jusqu’ici, feignant de se lier à elle pour lui faire de faux espoirs ?

Anna tenta de se calmer.

Elle devait à tout prix dominer ses émotions pour garder le contrôle sur son violon. Sa musique ne pouvait être belle que si elle désirait s’éloigner de la prison du réel.

Mais en cet instant, elle était comme un bateau qui avait tant vogué et désirait désormais rester à son port.

Malheureusement, le capitaine ne lui en laissait pas le choix.

A contrecœur, elle s’exécuta.

Mais dès que les premières notes s’envolèrent, Anna oublia tout.

Elle bascula dans son monde avec bonheur.

Cependant, elle n’était pas seule.

L’homme l’avait accompagnée dans son propre refuge, violant les limites instaurées. 

L’instrumentiste ne le chassa pas et le laissa voguer à son aise dans le monde qui était sien.

L’homme, assis dans un coin reculé du bar, était pourtant le plus proche de tous.

Elle ne le voyait pas, mais le ressentait à travers toutes les fibres de son corps.

Le bar baignait dans une chaleur atroce, cependant elle frissonnait. 

Sans les voir, elle sentait les yeux de l’homme fixés sur elle, lui brûlant la peau.

Dans une délicatesse infinie, la dernière note resplendit, resta figée un court instant puis s’évapora dans la nature, tandis qu’Anna atterrissait. 

Quelques applaudissements retentirent, mais la jeune femme se doutait bien que les habitués du bar étaient plongés dans leur verre qu’ils se hâtaient de terminer pour en commander un deuxième.

L’odeur était insoutenable. Un mélange de transpiration et d’alcool qui s’enchevêtrait avec les effluves nauséabonds des clients.

Anna, qui commençait à avoir la nausée se leva de sa chaise, salua son auditoire et retourna quelques instants dans sa salle.

Elle peinait à garder son flegme habituel.

Cette confrontation était une vague qui menaçait de la submerger. Elle se sentait faiblir face à tant de pression.

Elle n’allait pas résister.

Soudain, elle entendit la porte s’ouvrir.

-          Vous … ? demanda-t-elle.

-          Oui. Vous jouez à merveille.

Anna se tenait sur ses gardes. Elle ne s’était jamais attachée à quelqu’un et se tiendrait à ses principes.

Au lieu de le remercier du compliment, elle préféra le questionner violemment.

-          Le gérant vous-a-t-il donné l’autorisation d’entrer ?

-          Non.

La réponse, franche et sans détour la déstabilisa.

-          Que faites-vous ici, alors ?

Cette fois, il garda le silence. Anna croyait avoir gagné la partie.

Ses espoirs volèrent en éclat.

Deux mains chaudes lui caressèrent les joues amoureusement.

Elle ne tenta pas de se dégager de cette douceur si agréable, si hypnotique.

Il repoussa une mèche de ses cheveux avec toujours autant de douceur.

Anna sentit son souffle brûlant se rapprocher de son visage. Elle trouva ses lèvres sans difficulté.

La jeune femme n’avait plus aucun contrôle d’elle-même. Elle répondit à l’appel avec fougue et passion, resta longuement la bouche plaquée à la sienne. Impossible de s’en détacher. 

Puis, l’homme recula.

Anna retrouva aussitôt ses esprits.

-          On ne se connaît pas se défendit-elle.

-          Faux.

-          Vous mentez.

Sa voix était tremblante, presque pathétique.

-          J’ai découvert votre monde, je l’ai arpenté.

Je vous ai comprise. Grâce à votre musique, je connais chaque recoin de votre âme.

Mais pas encore ceux de votre corps.

Anna hoqueta de stupeur à la dernière phrase.

Si le reste de la tirade l’avait profondément touchée, l’homme se méprenait sur ses véritables désirs.

Elle ne souhaitait plus aucun autre contact physique.

-          Vous êtes un odieux personnage qui se procure du plaisir avec la première nouvelle venue.

-          Notre baiser était-il si désagréable ?

Anna ne pouvait pas mentir.

Mais il l’avait eue dans un instant de faiblesse où elle s’était trop vite emballée.

Désormais, les desseins de l’homme étaient clairs.

Et elle les refusait catégoriquement.

-          Non. Mais il n’y aura pas de suite.

-          Dommage se contenta-t-il de répondre.

Ses talons claquèrent. Le bruit de ses pas s’estompa.

La musicienne était en proie à un accès de confusion. Elle ignorait si ce départ était un bien ou un mal.

Le contact de sa main sur son violon suffit à la rassurer.

Elle n’avait besoin que de lui pour vivre. Il était son plus fidèle compagnon.

Que pouvait-elle penser d’un inconnu dont elle ignorait tous les faits et gestes ?

Pour le moment, elle restait persuadée qu’il n’était qu’un simple coureur de jupons qui désirait satisfaire ses pulsions avec n’importe quelle femme, pour ensuite aller voir ailleurs.

Un comportement tout simplement infâme qu’Anna ne pouvait pas tolérer.

Elle ne se prendrait pas dans ses filets.

La femme quitta le restaurant bouleversée, laissant derrière elle un instant sauvage et savoureux qu’elle n’arrivait pas à effacer.

Elle souhaitait instaurer le plus de distance possible avec cet endroit.

Ses pas étaient précipités et elle essayait tant bien que mal de garder son équilibre.

Elle descendit du trottoir pour traverser et se fit hargneusement klaxonner à cause du feu qui venait de virer au vert.

Elle bouscula plusieurs passants qui l’injurièrent furieusement.

Anna se fichait de leur mécontentement. Qu’ils aillent au diable.

Tous, sans exception.

Elle rejoignit en hâte son humble logis et y resta toute la journée, pensive.

Le sommeil la happa alors qu’elle tentait de savoir si l’homme l’aimait véritablement.

Lorsqu’elle se réveilla, aucun son ne vint la perturber.

Anna se leva doucement, encore toute embrouillée. Elle ramassa son violon, complètement lasse.

Pour la première fois de sa vie, elle n’avait pas envie de jouer.

Elle reposa son instrument et posa sa tête sur son oreiller, avant de retourner dans ses rêves et ses cauchemars.

L’interprète se réveilla en transe.

L’homme l’avait poursuivie dans son rêve, ne lui laissant aucun répit.

Il avait brisé son violon, s’était jeté sur elle et l’avait embrassée de force.

Elle s’était débattue, l’avait asséné de coups de pied, griffé, mordu. Il ne l’avait pas lâchée.

Finalement, elle s’était détachée de son emprise en se réveillant.

Anna était obsédée par cet homme.

Ses sentiments se développaient pour un inconnu. Si elle venait à le rencontrer à nouveau, elle serait fixée.

La jeune femme se leva précipitamment et erra à travers les rues et les ruelles. Elle attendait que l’inconnu se manifeste de nouveau.

Elle heurta un banc sur lequel elle se posa.

Si l’étranger la voyait, peut-être s’installerait-il à ses côtés.

Anna pensait plutôt qu’il l’avait oubliée. Elle n’était qu’une de ses proies comme tant d’autres, à la différence qu’elle n’avait pas cédé.

Elle resta ainsi, sans son violon pour la distraire un peu.

Alors qu’elle s’apprêtait à partir, une main se posa sur son genou.

-          Vous m’attendiez ?

Anna tressaillit.

Elle avait attendu ce moment … Elle n’allait certainement pas se défiler alors qu’elle touchait au but.

-          Oui.

-          Je croyais que vous ne vouliez pas de moi ?

-          Je ne vous connais pas.

La conversation, bien que placide, la mettait dans un état euphorique.

Elle tentait de conserver son calme mais les bruits difformes qui sortaient de sa gorge prouvaient son angoisse.

-          Qu’attendez-vous de moi ? demanda-t-elle.

-          Rien de particulier.

-          Faites-vous comme ça avec toutes les femmes qui vous plaisent aux premiers abords ?

-          Non, vous êtes différente. Vous me plaisez beaucoup.

-          Ravie de l’apprendre. Pourquoi cet engouement envers ma personne ? Qu’est-ce qui me prouve que vous n’offrez pas ces paroles enjôleuses à toutes les femmes ?

-          Rien, à part votre confiance.

Anna émit un petit rire sarcastique.

-          Ma confiance … Je ne l’accorde qu’à mon violon.

-          Dois-je le considérer comme un rival ?

Son cauchemar jaillit brusquement de sa mémoire.

Il allait briser son violon.

-          Il a été le seul à me soutenir.

-          Je comprends. Mais vous aurez désormais deux appuis.

Elle avait l’impression de tomber dans son piège.

Il était habile, séducteur, doué de paroles. Une personne dont on devait se méfier.

La piètre résistance qu’elle offrait menaçait de s’écrouler pour de bon.

Un mot de lui et elle l’embrassait.

Il exerçait sur elle un pouvoir de fascination extrême auquel il lui était impossible de se dérober.

Son souffle se rapprocha.

L’attirance, d’une force inouïe, eut raison d’elle.

Elle pencha doucement sa tête en avant. L’homme posa son doigt sur ses lèvres.

-          Ce n’est pas raisonnable.

-          A quel jeu jouez-vous ? Hier encore vous désiriez m’attirer dans votre lit et désormais vous ne voulez pas accepter un simple baiser.

-          Hier, nous étions seuls.

Anna réprima un cri.

-          Vous … Vous êtes déjà en couple ?

-          Je n’ai jamais dit ça. Nous sommes sur une place publique, pas dans un bar miteux.

-          Et alors ? Nous sommes là, tels deux amoureux. Si vous n’étiez pas déjà avec quelqu’un, vous m’auriez déjà embrassée.

Dans un élan de passion, il se pencha violemment, comprima ses joues et l’attira à lui, avant de déposer un baiser fulgurant sur ses lèvres, empreint d’une brusquerie peu commune.

L’échange ne dura que quelques secondes.

Avant qu’Anna ne puisse le retenir, il se leva du banc et s’éloigna à pas vifs.

Elle ne tenta pas de le rattraper, consciente de sa faible chance d’y parvenir.

La violoniste resta longtemps perdue dans ses pensées avant de quitter l’endroit de cette deuxième entrevevue perturbante. 

En se levant, elle constata avec horreur qu’elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouvait.

Elle était arrivée ici ce matin et ignorait le chemin en sens inverse. Elle décida de miser sur la chance.

Anna parcourut la ville, complètement désorientée.

Elle rasait les murs, tournait à droite, à gauche, continuait tout droit, sans savoir où ses pas la guidaient.

L’agitation des rues se calmait peu à peu, les cris des enfants disparaissaient, les volets claquaient.

Chacun s’enfermait dans sa maison, ignorant la pauvre femme déboussolée qui cherche un endroit où se réfugier.

Démoralisée, elle poursuivit sa route, dans le silence et le noir total.

Quelques fois, Anna entendait des éclats de rires, provenant certainement d’une bande de jeunes à la recherche d’un bar ou d’un club où passer la nuit.

Comme elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle se situait, elle décida de faire comme ces âmes fraîches et se mit en quête d’un lieu d’où sortait de la musique.

Elle en trouva un assez rapidement et s’y engouffra sans la moindre hésitation.

La musicienne se faufila parmi la masse de gens qui se trémoussaient au rythme de la musique criarde et sans véritable recherche artistique.

Elle refoula l’odeur insupportable de transpiration et après avoir tâtonné au hasard, s’installa sur une chaise du bar.

-          Mais c’est notre petite violoniste ! s’exclama le barman. Vous revenez nous faire une petite prestation ?

Anna en resta muette de stupéfaction.

La chance était décidément avec elle.

A partir de ce bar, elle savait précisément la route à emprunter pour retourner à son logis.

-          Non merci, une autre fois dit-elle en se levant.

-          Vous ne commandez-même pas ?

-          Une autre fois aussi.

La femme se fraya de nouveau un passage parmi la foule dansante et respira un grand coup quand elle retrouva l’air frais et sain du dehors.

D’une allure désormais assurée, elle marcha à pas précipités pour rejoindre le plus vite possible son lit froid.

Sa tanière retrouvée, elle se jeta sur son violon et le plaqua amoureusement  contre son corps pour le réchauffer.

-          J’ai cru que je n’allais jamais te revoir chuchota-t-elle.

Elle lui parlait comme à un enfant qu’elle avait laissé à la maison et qu’elle retrouvait après une longue absence.

Anna le berça lentement avant de sortir de nouveau dans la nuit pour lui faire écouter sa longue litanie.

Comme deux soirs auparavant, elle retrouva sa place et commença à jouer, sans avoir besoin d’attendre le silence.

Les notes partirent, illuminant un monde dépourvu d’intérêt un court instant. Puis elles fuyaient, heureuses d’avoir apporté une touche de bonheur.

L’archet glissait lentement contre les cordes sous la direction de la main d’Anna, guidée par un fil magique.

Sa mélodie achevée, les applaudissements inaudibles finis, elle retourna à son refuge et partit dans un lourd sommeil où le rêve n’y trouva pas sa place.

De toute façon, sa vie elle-même était devenue un rêve. Elle n’en saisissait pas le sens, qui lui filait entre les doigts.

Le lendemain, elle s’arracha du lit avec la certitude de revoir son amant.

Elle était enfin amoureuse. Un amour étrange, mais tellement sincère.

Anna avait repris le goût de vivre et manquait de sautiller à chacun de ses pas tellement elle rayonnait de bonheur.

En veillant bien à mémoriser son trajet pour ne pas commettre la même erreur, elle avançait d’une démarche fraîche et légère qu’elle croyait enterrée à jamais.

-          Bonjour.

Elle pourrait reconnaître cette voix douce et suave entre mille.

Etrangement, sa candeur l’avait subitement quittée.

-          Vous semblez tellement heureuse poursuivit-il.

-          C’est grâce à vous.

-          Je suis ravi de vous faire cet effet. Où voulez-vous que nous aillons ?

Anna haussa les épaules.

-          Dans votre recoin secret. Là où vous aimez vous réfugier pour vous évader.

-          Avec plaisir.

Il lui prit tendrement la main, comme deux amoureux de jeunesse que le temps n’avait pas eu le temps d’affecter.

Même si elle était totalement prise par les évènements, elle veillait à bien se souvenir de la route empruntée.

-          Je ne sais même pas comment vous vous appelez dit-elle.

-          Vous attachez une importance aux prénoms ?

-          Non, pas spécialement. Mais quand je pense à vous, au lieu de dire l’étranger, votre nom me semblerait plus doux.

-          Pensez simplement à moi en vous disant : mon amoureux répondit-il, énigmatique.

Soudain, ils se stoppèrent.

Sans lui lâcher la main, il se baissa pour s’asseoir et l’entraîna avec lui dans une douceur infinie.

-          J’aime me perdre dans cet endroit, où la vue sur la rivière est imprenable.

J’imagine que son courant est la vie avec tous ses remous et ses secousses, mais aussi ses douceurs et sa limpidité.

-          Mon amoureux, quel nom me donnes-tu quand tu penses à moi ?

Quelques jours auparavant, elle aurait cru qu’il pensait à elle en tant que proie, ou comme un simple désir.

Mais désormais, elle savait qu’il l’aimait.

La passion qu’il mettait dans ses baisers et ses paroles ne mentaient pas.

-          La violoniste.

Anna sourit, heureuse de la réponse.

Il avait bien compris qu’elle était indissociable de son instrument.

Elle n’avait aucune idée de la durée de ce rendez-vous. Ils restèrent longuement silencieux, écoutant le clapotis incessant de la rivière et les gazouillis des oiseaux.

Quelques fois, ils relançaient la conversation.

-          Vous aimez quelle sorte de musique ? demanda-t-elle.

-          La vôtre.

-          Mais avant ?

-          La vôtre. Je l’ai toujours entendue.

Anna ouvrit la bouche pour parler mais se ravisa au dernier moment.

La réponse lui plaisait.

Elle n’avait pas besoin d’en savoir plus.

-          Vous m’aimez ? Franchement ?

-          Pourquoi doutez-vous ?

-          Méfiance.

-          C’est vous qui ne m’aimez pas si vous vous méfiez.

-          Embrassez-moi.

-          Bientôt. Pour l’instant, on s’en va.

La jeune femme obéit sans rechigner. Dans leur relation, c’était lui qui menait.

Elle devait ressembler à un vulgaire pantin qu’il maniait à volonté.

Mais du moment qu’elle se sentait bien, elle se fichait de savoir qui était en position dominatrice.

Le bruit de la rivière disparut, laissant place à la traditionnelle foule bruyante et pressée de la ville.

Il la menait à un endroit inconnu sans même lui demander son avis.

De toute façon elle était d’accord pour tout, du moment que sa main était nichée dans la sienne.

L’ambiance était assourdissante. Les klaxons se mêlaient aux interjections des passants, aux pleurs, aux cris, et aux rires tonitruants.

-          Embrassez-moi.

Ses mains étaient posées sur ses hanches. Il l’attira contre son corps.

Par un immense effort de volonté, elle se débattit.

-          Pourquoi ici et maintenant ?

-          Parce que c’est fini pour aujourd’hui et que j’ai besoin de ton baiser pour terminer cette journée.

Anna relâcha sa tension.

Elle se laissa aller contre son corps, lui caressa le buste, avant de rapprocher son visage lentement pour faire durer ce moment magique.

Elle posa délicatement ses lèvres sur les siennes et l’embrassa sans véritable passion. 

Sa langue avait comme un goût amer.

La violoniste l’enlaça avec force, comme si elle avait peur qu’il se dérobe de son étreinte.

Elle tentait de mettre le plus de conviction possible dans son baiser, mais l’homme lui répondait vaguement, comme s’il s’éloignait peu à peu d’elle.

Quelque chose clochait.

Elle mit fin à leur échange.

-          Qu’est-ce qui se passe ? s’enquit-elle.

Il demeura muet.

Anna le secoua avec violence pour tenter de lui arracher un mot, mais cette technique fut sans effet.

Puis d’un coup, sans prévenir, il s’affala dans ses bras telle une poupée de chiffon.

La musicienne l’empêcha de s’écraser au sol en lui passant une main dans le dos, qu’elle retrouva couverte d’un liquide poisseux.

La peur l’étreignit.

Elle lâcha l’étranger, tenta de définir où elle se trouvait, mais la mort de son amoureux la laissait stupéfaite et l’empêchait de réfléchir promptement.

Sans attendre davantage, elle se mit à courir, certaine que le tueur la poursuivait pour achever son œuvre.

Elle reprit rapidement ses moyens, consciente que l’affolement n’était pas la meilleure des choses pour échapper à un assassin.

Les bruits s’étaient estompés et le silence avait repris ses droits sur la ville.

Il faisait nuit. Comme toujours.

Anna se mit à courir de plus en plus vite, pressée de retrouver son violon et de jouer un morceau pour s’apaiser.

L’homme côtoyait ses pensées et elle se posait des centaines de questions à son sujet.

L’avait-il aimée ? Pourquoi était-il mort dans ses bras ? Etait-elle la cause de sa mort ?

Elle tourna au bout de la rue et se retrouva chez elle.

Elle saisit son violon au vol et commença à jouer.

Un air frénétique, violent et puissant, qui transcrivait les émotions qui l’habitaient en cet instant.

Des bruits de pas retentirent.

Elle s’en fichait.

Elle désirait seulement jouer pour oublier ces moments magiques avec ce parfait inconnu.

Ces instants éphémères, mais d’une beauté sublime.

Mais les derniers jours de sa vie auront été les meilleurs. Elle n’avait pas à les oublier.

La musique s’envolait, toujours aussi forte, comme l’amour qu’elle avait connu.

Un amour qui lui avait apporté la lumière alors qu’elle vivait dans la pénombre depuis toujours.

L’assassin n’était plus qu’à quelques mètres.

Anna continua de jouer, s’imaginant que c’était son amoureux qui l’embrassait une dernière fois pour lui dire adieux.

Elle ne lâcha pas son violon, même quand le poignard s’enfonça dans son buste, faisant jaillir le sang rouge et éclatant, qui éclaboussa son instrument.

Un autre coup retentit, plus féroce, animé d’une haine sans vergogne.

Elle avait de plus en plus de mal à tenir son instrument à mesure que son sang se répandait sur son lit de fortune abrité par une vulgaire tôle de fer.

La musique se brisa dans une note plus vive, plus fulgurante, en même temps qu’un autre coup de poignard, plus meurtrier que les autres.

Le violon maculé de sang s’écrasa dans un bruit sourd aux pieds du meurtrier.

Le meurtrier, qui n’était autre qu’une meurtrière, et accessoirement la compagne de Cédric.
Elle était venue se venger.

De son mari qui l’avait trahie, de la honte qui l’avait étreinte.

Parce qu’il l’avait trompée avec une violoniste aveugle des rues, qui sombra dans un monde plus ténébreux qu’il ne l’avait jamais été. 

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