Le meurtre d'Odilon Birgule

bathilda

Un crime cauchois

La découverte macabre fût un choc pour tous. Le corps de la victime gisait dans une immense mare de sang si foncé qu'on aurait pu croire que de l'encre avait jadis coulée dans les veines du malheureux. L'histoire d'ailleurs semblait romanesque à bien des égards. Le pauvre bougre habitait la ville d'Etretat où il naquit une poignée de décennies plus tôt, cinq pour être précis. Le cadre était idyllique. Vous connaissez ? Non ? Ah ! Il faut y aller alors ! Je ne saurais que trop vous conseillez de commencer par une petite visite de la ville. Ne vous cantonnez pas à la place principale ! N'ayez pas peur de vous perdre dans les petites ruelles escarpées, elles bordent les villas cossues en pierres et aux petits jardinets proprets. Au printemps, comme aujourd'hui, les rosiers en fleurs grimpent le long des façades, s'accrochent autours des volets en bois peints, c'est un régal ! C'est justement une de ces demeures qu'habitait notre pauvre ami… Remarquez, le nom de la sienne sonne à présent comme une prémonition à son funeste destin : la Périssoire. Ce sinistre nom désigne en réalité une catégorie de canots longs et étroits répandue dans la petite baie cauchoise. Mais fuselées à l'extrême, leur manque de stabilité leur valent de fréquemment chavirer. Elles gagnèrent ainsi leur nom de leur triste réputation.

Mais je m'égare ! Revenons à nos moutons. Le mystère du meurtre de ce pauvre Odilon Birgule (quel nom ! On aurait voulu l'inventer on ne l'aurait pas cru !) restait entier tant ce brave homme semblait ne pas avoir d'ennemi. Chacun le connaissait ici. Il déambulait quotidiennement, interpelant ici la poissonnière (en réalité, il n'y a plus de poissonnier à Etretat, quelle misère) ici Gaston, le garçon de café. Sa démarche chaloupée et son accoutrement désuet en faisait une des personnalités incontournables de la cité. Les touristes le prenaient à coup sûr pour un original. Etait-ce le chapeau haut-de-forme, le monocle ou la cape ? Car ce brave Odilon, authentique fan de celui qu'on appelait le gentleman cambrioleur, menait un travail de mémoire acharné au Clos Lupin, résidence de l'écrivain Maurice Leblanc et père du célèbre Arsène. Et comment ne pas le comprendre ? Qui visite le Clos Lupin plonge instantanément dans une atmosphère enchantée, fait un bond d'un siècle en arrière. La demeure, magnifique maison normande à colombages, est couverte de toits en ardoises pointant en flèches ici et là afin de transpercer les nuages (rares, il fait toujours beau à Etretat, comme chacun sait, un micro climat se diffuse dans ce petit village côtier). Et ce jardin ! Oh ce jardin ! Quelques pins donnent au lieu une touche presque méditerranéenne.

La lecture du journal intime d'Odilon Birgule nous apprend qu'il chérissait par-dessus tout s'approcher de la fameuse aiguille creuse. Ainsi, quotidiennement, il gravissait le chemin vers la falaise d'aval (c'est le nom de l'arche à côté de laquelle se dresse la fameuse aiguille, celle que Maupassant comparait à un éléphant s'abreuvant dans la mer. Et oui, il y a du beau monde à Etretat !). Du temps où il était encore bon pied bon œil, Odilon poussait la promenade jusqu'à la Manneporte voire même jusqu'au panneau limitrophe entre Etretat et la Valleuse d'Antifer. Mais jamais, il ne s'aventurait au-delà ! Il profitait à chaque fois des rayons du soleil, diffusant leur chaleur réconfortante. Ils dardaient l'immensité de la mer, jouant avec les vagues et dévoilant un nuancier de bleus, du lapus lazuli à l'ardoise en passant par celui des mers du sud.

Alors voilà, le cadre est posé, on a un cadavre sur les bras qui avait pourtant tout d'un héros. Il manque désormais le principal ! Pas de mobile, pas de suspect ! La poissonnière ? Gaston le garçon de café ? Un lupinophile convoitant le poste de ce brave Odilon ? La vérité, cher lecteur (dois-je mettre un « s » ? ça serait prétentieux de ma part !), est beaucoup plus simple. Mais je ne m'attendais pas à ce que l'inspecteur Evrard (un cliché, hein, imperméable couleur mastic, dents jaunies par des perfusions de cafés et la clope au bec de l'aube au coucher) remonte la piste aussi vite. Alors que j'étais tranquillement installée sur mon transat à bouquiner, on tambourina à la porte. Je pestais! Qui me dérangeait alors que je profitais de quelques jours de vacances dans la petite maison de pêcheur que mes parents avaient eu la bonne idée d'acheter pour en faire notre lieu de villégiature? En ouvrant, je me trouvais face au Evrard susnommé :

« - Bathilda ?

- Inspecteur Evrard ?

- On se connait ?

- Evidemment ! »

Je le connaissais comme si je l'avais fait. J'ai eu le droit à la totale (un vieux rêve, j'avoue): menottes, fourgon et gyrophare. Tout était tel que je l'avais imaginé : alors qu'on m'interrogeait dans une petite pièce meublée d'une simple table et de trois chaises, je jetais un regard inquiet au miroir, probablement sans tain, qui ornait le mur auquel je faisais face. Au bout de quelques heures, je m'effondrai :

« Oui, c'est moi ! J'ai bien tué Odilon Birgule ».

Les enquêteurs insistèrent pour que je détaille ces terribles évènements auxquels je ne peux repenser sans honte et contrition.

« J'étais tranquillement installée face à mon bureau. Tout était calme, je n'entendais rien. Puis d'un coup, le chant d'une mouette, le resac de la mer. Je me suis retrouvée transportée ici, à Etretat. Les vacances de mon enfance. Mais tout ça, ce n'était que dans mon imagination. Face à moi, je la voyais, elle me dévisageait, pâle comme la mort. On aurait dit qu'elle me narguait. Sa pureté immaculée semblait irréelle pourtant elle était bien là. Elle me faisait peur. J'ai paniqué. Alors d'un coup, j'ai tué ce pauvre Odilon. J'en ai tellement honte mais c'était le seul moyen de me débarrasser d'elle. Je suis tellement attaché à lui. C'est mon héros vous savez. »

Les policiers se regardèrent, incrédules.

« - Qui vous effrayait tant ?

- Mais… la page blanche évidemment ! »

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